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Où sont les médicaments contre la COVID-19?

Alors que les doses de vaccins arrivent au compte-gouttes, des scientifiques contestent la stratégie du gouvernement fédéral concernant le développement d’autres remèdes contre la COVID-19.

Illustration de plusieurs virus SRAS-CoV-2 sur fond d'éprouvettes scientifiques.

Jusqu'à présent, 75 médicaments contre la COVID-19 ont été approuvés par Santé Canada pour des essais cliniques, mais seulement deux sont autorisés pour traiter la COVID-19.

Photo : getty images/istockphoto / NanoStockk

Une petite entreprise de biotechnologie basée à Dieppe au Nouveau-Brunswick tente depuis les premières semaines de la pandémie de fabriquer une version reformulée du dapsone - un médicament utilisé entre autres pour prévenir la malaria - qui aurait pour effet de freiner des inflammations à un stade précoce du développement du nouveau coronavirus.

Pulmonem a fait ses devoirs; envoi d'un brevet le 30 mars 2020, mise au point d'un protocole préliminaire à la fin avril avec l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill et réception d'approbations pour des essais cliniques de Santé Canada le 20 août et de la Food and Drug Administration (EU) le 9 février 2021.

Elle a aussi engagé une firme — en l'occurrence, un ancien chef de cabinet dans le gouvernement de Bernard Lord — pour faire du lobbyisme auprès du gouvernement provincial.

Depuis, c’est le calme plat.

Si on n'a pas de réponse de financement à un projet de cette envergure, de cette qualité-là. Je pense que oui, on a un problème, affirme Jean Bourbeau, pneumologue et épidémiologiste au Centre universitaire de santé McGill et chercheur principal à Pulmonem.

Houfar Sekhavat, ophtalmologiste à Moncton et PDG de Pulmonem.

Houfar Sekhavat, ophtalmologiste à Moncton et PDG de Pulmonem

Photo : Radio-Canada / Guy LeBlanc

L’entreprise, commanditée par l’Université McGill, n’a que deux millions et demi de dollars en banque. Cependant, pour des études cliniques de cette envergure, le budget plancher est de 10 millions de dollars, selon le Dr Houfar Sekhavat, PDG et fondateur de Pulmonem.

Pour ce qui est du financement. Je vous avoue, j'ai été stupéfait qu'on ait eu autant de misère à avoir un financement, indique le Dr Sekhavat.

À ce jour, les agences fédérales n’ont pas retenu le projet pour du financement. De même que les provinces du Québec et du Nouveau-Brunswick. Résultat : les études cliniques sont au point mort.

Il n'y a pas vraiment de stratégies prioritaires en termes de recherche qui ont été mises en place. Et s'il y a en a, il n'y a personne qui est au courant. Si on regarde la National Institutes of Health (aux États-Unis, NDLR) , vous avez un plan qui a été mis en place très, très rapidement […] Ici, on n’a rien de ça, déplore le Dr Bourbeau.

Plaidoyer pour des traitements à un stade précoce de la maladie

Les vaccins ne sont pas les seules armes contre le virus : 75 médicaments contre la COVID-19 ont été approuvés par Santé Canada pour des essais cliniques, mais seulement deux sont autorisés jusqu'à maintenant pour traiter la maladie, soit le remdésivir et le bamlanivimab.

« Je pense qu'il faut trouver d'autres stratégies pour mieux juguler la COVID, des stratégies complémentaires à la vaccination. »

— Une citation de  Gabriel Girouard, infectiologue et microbiologiste au CHU Dumont de Moncton

Ce n'est pas terminé, ce n'est pas bientôt terminé et je pense qu'il va falloir, de façon urgente, que la population médicale regarde de plus près les options qu'on peut avoir pour des stratégies ambulatoires précoces, affirme le Dr Girouard, aux premières loges des multiples éclosions de la pandémie, œuvrant à l’analyse des échantillons dans le seul laboratoire COVID du Nouveau-Brunswick.

Le Dr Gabriel Girouard.

Le Dr Gabriel Girouard, infectiologue et microbiologiste au CHU Dumont de Moncton au Nouveau-Brunswick.

Photo : Radio-Canada / Guy LeBlanc

Selon Gabriel Girouard, les autorités pourraient en faire beaucoup plus pour prévenir les complications plus tôt dans la maladie avant que des patients ne soient hospitalisés.

Si on regarde particulièrement la vitamine D et l'Ivermectine. Il semble qu'il y a des données qui nous disent que ça peut réduire la sévérité de la maladie et les hospitalisations […] On a un niveau d'évidence qui est imparfait, c'est clair. Mais c'est un peu désolant de voir qu’un an après, on n'a pas pu avoir plus d'ouverture à cette stratégie, dit-il.

Au Nouveau-Brunswick, les régies de santé ont recommandé l'utilisation de ces traitements dans le cadre d’essais cliniques seulement, peut-on lire dans une note interne dont Radio-Canada a obtenu copie.

En Colombie-Britannique, où le bamlanivimab a pourtant été développé, la province s’est opposée à sa distribution à grande échelle.

Un terrain miné

Au tout début de la pandémie, Gabriel Girouard a été l'un des instigateurs d’un guide de traitement pour l’usage de l'hydroxychloroquine au Nouveau-Brunswick. L'étude a été mise sur la glace le 17 avril 2020 en raison du manque de données probantes sur le médicament.

Avec l'hydroxychloroquine, le débat est tellement devenu une guerre entre politique et scientifique, souligne le microbiologiste.

Un homme tient une bouteille d'hydroxychloroquine et une pilule dans ses mains.

L'intérêt pour l'hydroxychloroquine a été ravivé à la mi-mai lorsque le président des États-Unis Donald Trump a révélé qu'il en prenait à titre préventif, ce qui allait à l'encontre des recommandations des autorités sanitaires américaines.

Photo : Reuters / George Frey

Le 12 juin, le groupe de travail spécial sur la pharmacologie clinique de la COVID-19 déconseille l’utilisation de l’hydroxychloroquine au Canada pour le traitement de patients atteints.

Mais le médicament a aussi ses promoteurs controversés, comme le président américain Donald Trump.

Ça a rendu une bonne proportion des médecins extrêmement réfractaires à regarder de plus près ces stratégies. Et oui, c'est désolant, un an plus tard, qu’on n’a rien au Canada pour offrir aux patients. Les uniques choses qu’on a aujourd’hui, ce sont des médicaments qu'on peut offrir aux patients hospitalisés et on n’aura pas prévenu l'hospitalisation, fait valoir le Dr Girouard.

L’histoire autour du médicament, d'abord portée aux nues puis désavouée, s’est répétée, dans une moindre mesure, avec d’autres études aux résultats prometteurs, mais dont la révision par les pairs s’est révélée moins optimiste.

Ça fait un an qu'on cogne à des portes, je peux comprendre que le gouvernement a plusieurs priorités, celle-ci devrait en être une, fait valoir le Dr Jean Bourbeau.

Selon lui, bien que l'hydroxychloroquine et la colchicine n'aient pas fonctionné et malgré le degré d'incertitude concernant la dapsone, il faudrait en avoir d'autres qui soient financées.

Portrait du Dr Bourbeau

Le Dr Jean Bourbeau, pneumologue au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), chercheur principal à l’Institut de recherche du CUSM et professeur à l’Université McGill

Photo : Centre universitaire de santé McGill

Alors que le Canada est à la remorque d’autres pays pour son approvisionnement en vaccins, le pneumologue fait cette mise en garde : On ne peut pas dépendre de la découverte et de la mise en marché de nouveaux médicaments, de nouveaux traitements seulement de l'extérieur. On doit être autonome, pas juste en vaccins, mais aussi en thérapeutique.

Les médicaments, pas une priorité?

Il y a définitivement une course parallèle à celle des vaccins pour obtenir du financement public. Les agences de recherches ont reçu des centaines de projets axés sur la recherche en traitements pour la COVID-19. Peu ont abouti.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de financement. Selon les principales agences — le Fonds stratégique pour l’innovation, les Instituts de recherche en santé et le Conseil national de recherches — que nous avons consultées, environ 250 millions de dollars ont été octroyés à différents projets de traitements thérapeutiques.

Par ailleurs, le gouvernement fédéral a investi près de 400 millions pour la recherche de vaccins et dépensé plus de 1 milliard de dollars pour acheter des vaccins fabriqués à l’extérieur du pays.

Lors d'un tournage de Découverte

L'immunologiste André Veillette

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Michaud

C'est sûr que les chercheurs voudraient avoir de l'argent et essayent de promouvoir leur subventionnement. C’est normal, c’est la nature humaine, nous dit André Veillette, membre du groupe fédéral de travail sur les vaccins.

Mais dans les premiers mois de la pandémie, les gens, pas seulement au Canada, mais partout dans le monde, se sont vraiment orientés vers le développement des vaccins ou dans les traitements des gens qui sont hospitalisés.

L'immunologiste à l’Institut de recherches cliniques de Montréal convient que le Canada aurait pu en faire plus pour le développement des thérapeutiques. Mais que l’appétit n’y était pas .

Ce ne sont pas juste les décideurs et les gouvernements. Je pense qu'il n’y a pas eu beaucoup d'appétit non plus du côté du public pour demander à nos décideurs de commencer à identifier des agents qui pourraient être utiles pour traiter en externe des gens qui sont infectés par la COVID.

« Il va falloir que le milieu médical s'intéresse à ça et il va falloir étudier pas mal de patients pour conclure quoi que ce soit dans les études cliniques. »

— Une citation de  André Veillette, immunologiste à l’Institut de recherches cliniques de Montréal

Des études plus longues et plus compliquées

André Veillette indique par ailleurs que les études sur les médicaments peuvent s’avérer plus longues et plus compliquées en raison de la pandémie, entre autres pour le recrutement des candidats nécessaire aux études cliniques.

Les études de vaccins s'effectuent auprès d'une population qui n’est pas infectée, qui est en santé, qui est ambulatoire, à l'extérieur, explique le Dr Veillette. Or, les traitements thérapeutiques nécessitent des sujets très malades qui devraient être à l'hôpital ou qui ne sont pas très malades et on veut qu'ils restent chez eux.

Un pharmacien tire une dose de vaccin Moderna d'une fiole à West Haven, au Connecticut, le 17 février 2020.

Un pharmacien administre des vaccins contre la COVID-19.

Photo : Reuters / MIKE SEGAR

L’engouement de l’industrie pharmaceutique pour le développement de nouveaux traitements peut aussi expliquer, en partie, le manque de financement pour ce secteur. Je pense que le milieu pharmaceutique n'est pas encore rendu là dans son développement, indique le Dr Veillette. Mais c'est sûr que c'est quelque chose qu’il va falloir développer de façon plus intense dans le futur, surtout si le virus va rester avec nous et que les gens continuent de développer des complications.

Selon le fondateur de Pulmonem, la rentabilité d’un projet comme la Dapsome peut effectivement être moins alléchante pour les compagnies privées.

C'est un médicament quand c’est reformulé et générique, ça n’attire pas autant les grandes compagnies pharmaceutiques. Parce que, du point de vue financier, ce sont des médicaments peu coûteux. Prenons, le remdesivir — approuvé par Santé Canada — c'est 4000 $ notre traitement va vous coûter 50 $ donc ce n'est pas financièrement aussi intéressant, avance Houfar Sekhavat.

Le gouvernement n’a pas répondu à notre demande d’entrevue pour le groupe de travail sur les thérapeutiques de la COVID-19.

L’avenir

Houfar Sekhavat et Jean Bourbeau ne perdent pas espoir d’obtenir du financement fédéral, malgré les refus que leur projet a essuyés jusqu’à maintenant.

Ce genre de projet c'est pour pouvoir sauver des vies. Bon, on n’a malheureusement pas eu le financement nécessaire. C'est le temps qui nous dira si on avait pu commencer l'étude advenant des résultats positifs, si on aurait pu sauver des vies. Mais on espère pouvoir le faire plus tôt que plus tard, dit le Dr Sekhavat.

Une personne tient des pilules dans sa main.

L’étude clinique de phase 3 ayant déjà reçu les approbations nécessaires, l’entreprise pourrait procéder immédiatement avec les essais de la dapsome sur quelques 3000 patients au Canada et aux États-Unis. Sous toutes réserves de l’efficacité de la formule, les projections préliminaires sont une diminution de 20 à 30 % des hospitalisations.

Photo : getty images/istockphoto / nito100

S’il est approuvé, le médicament pourrait être disponible en pharmacie à l'automne 2021. L’objectif est de le fabriquer au Canada. Trop peu, trop tard? Selon André Veillette, il faudra qu’il y ait un besoin réel pour ces médicaments.

Si tout ce qu'on voit, une fois que toute la population vaccinée, c'est le rhume avec le nez qui coule une fois tous les six mois ou une fois tous les ans, écoutez, on peut vivre avec le nez qui coule. Mais s’il y a un pourcentage d'individus infectés qui continuent à aboutir à l'hôpital ou à décéder, alors ça, c'est une autre histoire, conclut André Veillette.

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