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Pour que l’humanité s’humanise

Des livres, par centaines, l'entourent sur des étagères.

Frantz Voltaire dans ses bureaux.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Assassinat de George Floyd aux États-Unis, mouvement Black Lives Matter, débat sur l’utilisation du mot en n... 2020 aura été une année de prise de conscience sur la question raciale. Dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, nous revenons sur cette année particulière avec l’historien et politologue d’origine haïtienne Frantz Voltaire, qui jette un regard « d’étranger du dedans » sur la société québécoise.

Laurence Niosi : Cette année, le Mois de l’histoire des Noirs se célèbre dans un contexte particulier, vous ne trouvez pas?

Frantz Voltaire : Oui. C’est le 30e anniversaire du Mois de l’histoire des Noirs. Ça arrive à un moment où il y a un ras-le-bol d’une nouvelle génération qui redéfinit le contour des luttes contre le racisme, comme pour les générations antérieures pendant la lutte pour les droits civiques.

En 2019, si l’on fait le parcours, c’était le 50e anniversaire des événements de Sir George Williams (Concordia), où il y avait des problèmes de discrimination auxquels faisaient face des étudiants caribéens. À cette époque, il y avait toute la question de l’émergence des indépendances caribéennes. Aujourd’hui, on se retrouve avec les événements entourant l’assassinat de George Floyd, qui ont des répercussions non seulement aux États-Unis, mais ici au Canada, en France, en Angleterre.

LN : Sommes-nous donc à un tournant de l’histoire, avec de nouveaux mouvements sociaux comme Black Lives Matter, une nouvelle génération de militants?

FV : Oui, et puis il y a toute la question du féminisme, la question du #metoo, des cas d’inceste en France et le questionnement d’un certain nombre de personnalités. Avec Greta Thunberg, il y a eu cet énorme mouvement planétaire sur la question environnementale face à l’inertie des politiques. Il y a un questionnement des modèles comme en 68. Ce sont des prises de parole nouvelles, des groupes subalternes émergent, de nouvelles intelligentsias questionnent les modèles de gestion qui dominaient jusqu’à présent et qui pourraient nous mener à une catastrophe. Des groupes – des femmes, des personnes racisées – qui n’avaient pas la parole avant aujourd’hui, elles sont en plein dans le débat.

Et ça dérange ceux qui avaient le monopole de la parole. Ça leur demande de redéfinir les récits nationaux. Alors, pour moi, c’est ça le vaste mouvement. Et les médias sociaux jouent un rôle important : car autant il y a des dérives, autant ils permettent à tous les groupes qui n’avaient pas la parole de faire écouter leur voix.

 Une murale sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal sur laquelle on peut lire : « Black Lives Matter. C'est l'temps que ça change ».

Une murale sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal sur laquelle on peut lire : « Black Lives Matter. C'est l'temps que ça change ».

Photo : Radio-Canada / Jean-Claude Taliana

LN : Peut-on dire qu’on se rend compte cette année que des phénomènes qu’on a souvent cru importés des États-Unis – le profilage racial, la controverse autour mot en n – ont des racines ici aussi?

FV : On vit dans un monde de plus en plus globalisé. Ces élites qui disent que le Québec n’est pas les États-Unis : leur discours sur l’islam est le discours dominant en France. Comme si les philosophes européens n'avaient pas d'influence sur les Québécois! Le modèle politique canadien est venu d’Angleterre. Le marxisme a eu beaucoup d’influence sur des penseurs québécois. L’Occident a hérité d’un certain nombre de pensées de la Grèce. Le christianisme est venu du Moyen-Orient.

On est tous marqués par des pensées venues d’ailleurs.

LN : En tant qu’Haïtien, comment percevez-vous le débat sur le mot en n qui sévit notamment dans les universités?

FV : En Haïti, le mot nègre veut dire homme, et ne fait pas référence à la couleur. Par contre, dans la tradition anglo-saxonne ou même coloniale française, il y a un usage du terme pour humilier l’autre. Comme le blackface est fait pour ridiculiser l’autre. Je comprends que les gens refusent cette dénomination. C’est toujours une question de sensibilités. Je trouve que ces débats sont importants. Dans les années 60, en France, pendant les manifestations féministes, on qualifiait ces femmes de lesbiennes, de mal baisées. Il a fallu se battre pour qu’on change ça.

Des gens s'opposent encore au langage inclusif comme si les mots n’avaient pas d’histoire. Le langage change. Les rues sont débaptisées, les statues déboulonnées. Il faut en débattre. Avant, on qualifiait les Autochtones de sauvages dans les écrits, on ne peut plus faire ça, car c’est humiliant. Personne ne veut être traité de cette façon, car ce sont des caricatures et des stéréotypes. Donc je crois que le langage doit changer tout en le contextualisant.

Photo prise à Montréal,  Québec.

L'historien Frantz Voltaire est directeur du Centre international de documentation et d'information haïtienne, à Montréal

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

LN : Vous êtes venu au Québec une première fois en 1958. Vous êtes venu, vous êtes reparti, puis revenu. Comment les mentalités ont-elles évolué au Québec?

FV : En 1958, j’ai passé un mois au Québec. J’avais 10 ans. L’image que je garde de l’époque, c’est le Québec catholique, avec des prêtres partout dans la rue. Je reviens en 67 avant de partir pour l’Europe. C’était l’Expo, l’ouverture du Québec sur le monde. Je découvre un autre Québec. J’avais 19 ans. C’est le début d’une libération, d’une émancipation. J’ai ensuite quitté pour le Chili. En 73, après la chute de Salvador Allende, je reviens au Québec pour deux ans. J’ai vu l’euphorie, la montée du discours nationaliste, et c’est à ce moment aussi que je découvre une communauté haïtienne en formation. De retour en Haïti, je suis déporté sous Duvalier fils vers le Québec en 80, et là, je m’y installe.

Mon regard sur le Québec est celui d’un étranger du dedans. J’ai vu cette société se transformer à travers l’enfant, l’adolescent et l’adulte. Et aujourd'hui, après l’échec des deux référendums, une partie de l’intelligentsia se questionne sur l’avenir du pays. Mais en même temps, il y a la tentation de l’enfermement, du village gaulois, alors que le Québec est ouvert sur le monde. Le Québec se métisse, se transforme. C’est une grande contradiction.

LN : Au Québec, le gouvernement caquiste refuse d’admettre l’existence du racisme systémique. Pourquoi, selon vous?

FV : Je crois que, pour le premier ministre, ce sont des considérations politiques, pour ne pas irriter une partie de son électorat. Pourtant, quand on parle de racisme systémique, on ne parle pas de préjugés individuels. On parle de préjugés dans les institutions, qui doivent modifier leur culture. La police pratique des formes de harcèlement, les gens racisés sont pénalisés au niveau de l'emploi, du logement. C’est documenté.

Puis le racisme est un phénomène relativement récent dans l’histoire de l’humanité. Aujourd’hui, en tant que société, il faut être solidaire, car nous faisons face à des enjeux sérieux, notamment environnementaux.

Il faut changer de paradigme pour que l’humanité s’humanise.

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