•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Tierra Pura : cheval de Troie hispanophone de l’Epoch Times

Très présent en Amérique du Nord, l’Epoch Times adopte un autre visage dans le monde hispanophone pour répandre les mêmes idées conspirationnistes, selon une enquête de l’organisme EU DisinfoLab.

Capture d'écran de l'article. Une photo d'un homme passant un test dépistage le coiffe.

Capture d'écran d'un article intitulé « Le virus du parti communiste chinois » publié en avril 2020 sur le site tierrapura.org

Photo : Radio-Canada

Le déclic s’est fait rapidement dans l’esprit de la journaliste d’enquête Raquel Miguel. Le printemps dernier, alors qu’elle s’intéressait à la désinformation circulant sur la COVID-19, elle est tombée sur le site hispanophone tierrapura.org, qui venait tout juste de faire son apparition sur le Web. Jointe à Madrid par les Décrypteurs, cette journaliste affiliée à l’ONG EU DisinfoLab (Nouvelle fenêtre) nous relate la genèse de son enquête.

Le premier élément qui a capté mon attention et qui a éveillé mon intuition de journaliste d’enquête, c’est simplement le nom de cette publication, dit-elle à propos du nom Tierra Pura, qui signifie « terre pure ». Un nom qui me paraissait étrange pour un site Web d’informations.

Mais au-delà de ce détail, elle a été renversée par le contenu de cette publication.

Le deuxième drapeau rouge, c’est le "narratif". Un des premiers articles qui m’a sauté aux yeux est celui qui affirme que toute personne qui s’éloigne du Parti communiste chinois (PCC) sera guérie de la COVID-19! Et ce n’était pas dit dans un sens métaphorique! s’exclame-t-elle.

En effet, cet article, toujours en ligne (Nouvelle fenêtre), affirme que trois élus du parti politique espagnol d’extrême droite Vox atteints de la COVID-19 ont été guéris... après avoir ouvertement critiqué le PCC.

Ce cas m’a paru fascinant, non pas dans le sens positif du terme, mais bien dans sa manière de conjuguer désinformation sanitaire et stratégie politique [...] Alors, je me suis dit : "Ça y est, il faut enquêter davantage."

Une citation de :Raquel Miguel, journaliste d'enquête, EU Disinfo Lab

Cette décision a été l’amorce d’un long processus d’enquête journalistique étalé sur 10 mois et sur deux continents. Dans un rapport (Nouvelle fenêtre) d’une trentaine de pages publié en février dernier, Raquel Miguel démontre clairement et méthodiquement les multiples liens entre tierrapura.org et Epoch Times, le bras médiatique du mouvement spirituel Falun Gong.

La journaliste d'enquête Raquel Miguel, affiliée à l'ONG EU Disinfo Lab

La journaliste d'enquête Raquel Miguel, affiliée à l'ONG EU Disinfo Lab

Photo : AnaValino

Epoch Times et Tierra Pura : des liens tissés serrés

Depuis le printemps dernier, des milliers de Canadiens se sont familiarisés avec le journal Epoch Times après l’avoir vu apparaître dans leur boîte aux lettres. Ces envois postaux massifs et non sollicités ont d’ailleurs suscité un grand malaise chez bon nombre de citoyens.

Comme expliqué dans plusieurs articles des Décrypteurs, le journal Epoch Times a été lancé aux États-Unis en 2000 par des Américains d’origine chinoise membres du Falun Gong, un courant spirituel d’inspiration bouddhiste déclaré hors-la-loi par Pékin. Persécutés en Chine et maintenant présents sur plusieurs continents, les pratiquants du Falun Gong utilisent l’Epoch Times pour pourfendre leur bête noire : le Parti communiste chinois.

C’est précisément cette hostilité envers le PCC qui a poussé l’Epoch Times à qualifier le virus à l’origine de la COVID-19 de virus du PCC, laissant par le fait même entendre que le pouvoir central chinois a délibérément créé la pandémie de toutes pièces.

Or, cette même appellation est reproduite dans la majeure partie des articles de tierrapura.org

L’expression "virus du PCC" a d’abord été employée par l’Epoch Times dans un éditorial publié en mars 2020… et ça coïncidait avec la naissance de Tierra Pura, note Raquel Miguel. Et cette similitude n’est que la pointe de l’iceberg.

En épluchant tierrapura.org, la journaliste madrilène a été abasourdie par la quantité d’articles de l’Epoch Times tout simplement repris et traduits en espagnol.

Au total, entre mars et février, Raquel Miguel a dénombré 134 mentions de l’Epoch Times dans les articles de tierrapura.org. C’est beaucoup, et nous avons été très conservateurs dans notre évaluation, souligne Mme Miguel

On voit la Une du journal, avec le titre « Comment le Parti communiste chinois met le monde en danger ».

Une édition gratuite du journal The Epoch Times a été distribuée par la poste à travers le Canada.

Photo : Capture d'écran

Autre signe de convergence entre les deux entités : le personnel.

Le site tierrapura.org présente très peu d’informations précises sur l’identité de ses éditeurs, gestionnaires et collaborateurs. Ils ne sont absolument pas transparents, insiste Mme Miguel. Tout ce qui est indiqué, c’est qu’il s’agit d’un groupe de citoyens préoccupés qui travaillent bénévolement.

Cette opacité suscite bien des questions dans l’esprit de Raquel Miguel : Est-ce pour éviter certaines obligations et ne pas se soumettre aux responsabilités propres à un média d'information? s’interroge-t-elle.

Cependant, selon son analyse, le jupon dépasse. Dans plusieurs entrevues et webinaires visionnés par Mme Miguel apparaît Liwei Fu, la présidente du mouvement Falun Gong en Argentine. Entre 2005 et 2017, cette femme a été directrice de La Gran Época (Nouvelle fenêtre), la version espagnole de l’Epoch Times. En entrevue (Nouvelle fenêtre) à la chaîne Libertad Digital, qualifiée de rendez-vous Internet de la droite dure espagnole par le Courrier international (Nouvelle fenêtre), Liwei Fu s’est elle-même qualifiée de « fondatrice » de tierrapura.org.

Ensuite, Raquel Miguel souligne le rôle joué par Meilin Klemann, fille de Liwei Fu. Cette ancienne employée de l’Epoch Times en Allemagne évoquait en mai dernier en entrevue (Nouvelle fenêtre) à la télévision argentine son implication dans la fondation du projet tierrapura.org, un lien qu’elle affiche aussi ouvertement dans la biographie (Nouvelle fenêtre) qui coiffe son fil Twitter.

Par voie de communiqué (Nouvelle fenêtre), l’Epoch Times a nié l’existence de tels liens avec tierrapura.org et a même accusé ce site Web de reprendre ses contenus sans autorisation.

Une posture que Raquel Miguel a de la difficulté à comprendre : Un autre média reprend vos contenus avec une telle fréquence sans que vous vous en rendiez compte? À chacun d’en tirer ses propres conclusions… tout est sur la table, nous l’avons documenté, tranche-t-elle.

Désinformation : de la pandémie à QAnon

En passant au peigne fin une série de métadonnées, Raquel Miguel a pu déterminer que tierrapura.org est hébergé dans des serveurs localisés en Argentine, pays de résidence de Liwei Fu et de sa fille Meilin Klemann.

C’est donc à partir de cette nation du Cône Sud qu’émanent des contenus qui voyagent dans l’ensemble des pays latino-américains et en Espagne.

Si tierrapura.org s’est récemment défendu (Nouvelle fenêtre) d’être un vecteur de désinformation, l’analyse de ses articles par EU Disinfo Lab montre pourtant le contraire et, encore une fois, les similitudes avec l’Epoch Times sont frappantes.

Au moyen de la plateforme CrowdTangle, il a pu être déterminé que les articles ayant généré le plus d’interactions sont ceux qui nient la gravité ou l’existence même de la pandémie.

Au sommet de ce palmarès trône un article (Nouvelle fenêtre) qui soutient que seulement 6 % des décès attribués à la COVID-19 sont réellement liés à cette maladie, une affirmation totalement fausse, déjà vue ailleurs et démentie par les Décrypteurs.

Plus de 400 articles trompeurs sur la vaccination contre la COVID-19 ont été publiés (Nouvelle fenêtre) par tierrapura.org depuis le début de la crise sanitaire mondiale. Parmi eux, de grands classiques de la désinformation de la dernière année : des micropuces (Nouvelle fenêtre) injectées par les vaccins ou encore une pandémie créée pour réduire (Nouvelle fenêtre) la population mondiale.

Mais la crise sanitaire n’est pas l’unique source d’inspiration de tierrapura.org. Comme l’Epoch Times (Nouvelle fenêtre), ses écrits ont bifurqué vers des prises de position pro-Trump et qui épousent les thèses conspirationnistes de la mouvance QAnon.

Capture d'écran du site web tierrapura.org.

Capture d'écran du site web tierrapura.org.

Photo : Radio-Canada

À la faveur de la récente élection présidentielle, ce site hébergé en Argentine a rapidement fait écho aux allégations non fondées de fraude électorale massive.

Selon les observations d’EU Disinfo Lab, ce changement d’orientation a coïncidé avec une augmentation exponentielle du trafic sur tierrapura.org. Nous sommes d’avis que cette croissance peut être liée à l’élection présidentielle américaine, car c’est à ce moment-là qu’ils ont commencé à diversifier leurs contenus, après s’être surtout limités à des contenus liés à la négation de la pandémie, aux messages anti-vaccins, souligne Raquel Miguel.

Si tierrapura.org se décrit (Nouvelle fenêtre) d’emblée comme un site voué à la diffusion d’informations importantes sur le coronavirus occultées par la manipulation du régime chinois, aux yeux de Mme Miguel, la crise sanitaire leur a surtout servi de tremplin.

Ils ont profité de la pandémie pour conquérir de nouveaux lecteurs pour ensuite relayer des contenus complètement différents. [...] La pandémie s’est convertie en un champ de bataille additionnel dans cette vaste guerre de l’information de portée mondiale

Une citation de :Raquel Miguel, journaliste d'enquête, EU Disinfo Lab

En somme, le cas précis de tierrapura.org s’inscrit dans un contexte bien plus large où la simple traduction de contenus trompeurs permet à la désinformation de se répandre au-delà des barrières culturelles et linguistiques. Ce cas prouve à quel point la traduction peut être un outil très efficace, mais aussi une arme redoutable dans la diffusion de la désinformation, conclut la journaliste espagnole.

Comme les Décrypteurs l’ont souligné en octobre dernier, c’est d’ailleurs de cette manière que le conspirationniste québécois Alexis Cossette-Trudel est devenu un des principaux vecteurs des idées de QAnon en France.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !