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« E.T. », patient zéro : le début de la COVID-19 dans la région de Québec

Éric Tremblay, 49 ans, est la première personne à avoir reçu un diagnostic de COVID-19 dans la grande région de Québec.

Éric Tremblay, 49 ans, est la première personne à avoir reçu un diagnostic de COVID-19 dans la grande région de Québec, l'an dernier.

Photo : Radio-Canada / Carl Boivin

Il y a un an, Éric Tremblay se la coulait douce, en croisière dans les Caraïbes. Entre deux visites sur des îles paradisiaques, il était loin de se douter qu’à son retour tout le monde tomberait en état d’alerte. L’homme de Lévis allait devenir le premier cas de COVID-19 recensé dans la grande région de Québec.

Nous sommes le 9 mars 2020. Éric Tremblay et sa conjointe, Lucie, posent enfin leurs valises à la maison, après quelques escales en avion. En soirée, l’homme de 49 ans commence à ressentir de la fatigue. Le long voyage, pense-t-il simplement.

Le lendemain, il ne récupère pas. Au contraire, il commence à tousser et à faire un peu de fièvre. Par acquit de conscience, il appelle la santé publique. On lui recommande d’aller subir un test de dépistage pour la COVID-19.

Pour vrai, quand je suis allé passer le test, je me disais : "Ça va être la grippe, mais au moins ça va le clairer!"

Une citation de :Éric Tremblay
Éric Tremblay pendant sa croisière dans les Caraïbes.

Éric Tremblay durant sa croisière dans les Caraïbes, quelques jours avant de recevoir un diagnostic de COVID-19

Photo : Éric Tremblay

Le 12 mars, la nouvelle tombe : une première personne a attrapé la COVID-19 dans la grande région de Québec, plus précisément dans Chaudière-Appalaches. À ce jour, son identité n’avait jamais été révélée publiquement.

Presque un an plus tard, Éric Tremblay accepte de raconter son histoire. Jamais il n’aurait cru devenir le patient zéro de la région. Dans toute la province, il n’y avait alors que 13 cas recensés.

Le début d’une époque

Au même moment, François Legault demande aux voyageurs qui reviennent de l’étranger de s’isoler pendant 14 jours. Les grands événements commencent à être annulés. La relâche à peine terminée, des écoles ferment de manière préventive.

L’incertitude et la peur gagnent lentement le Québec, comme elles ont déjà gagné la Chine puis certains pays d’Europe. On sait encore peu de choses sur ce virus qui a déjà tué des milliers de personnes ailleurs dans le monde.

Le ton est grave lorsqu'une médecin-conseil appelle M. Tremblay pour lui annoncer qu’il est le premier cas de COVID-19 dans la région.

Ça sonnait comme si elle m'annonçait quasiment que j'allais mourir dans les 10 prochains jours! Elle me dit : "Est-ce que ça va, vous êtes bien assis?" quelque chose dans ce genre-là.

Une citation de :Éric Tremblay

En apprenant la nouvelle, l'homme ne panique pas. D'ailleurs, l'enquête épidémiologique démontrera que d'autres personnes ayant pris les mêmes avions que lui étaient aussi atteintes de la maladie, raconte-t-il.

Il fait ce qu'on lui demande : il s'isole. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il restera enfermé chez lui pendant cinq longues semaines.

Éric Tremblay est assis sur un canapé avec un masque sous son visage le temps de la photo.

Éric Tremblay, premier cas de COVID-19 recensé dans la grande région de Québec, durant son isolement à la maison

Photo : Éric Tremblay

E.T.

Au quartier général de l’équipe de maladies infectieuses du CISSS de Chaudière-Appalaches, à Sainte-Marie, c’est le branle-bas de combat. Les protocoles élaborés de manière préventive, il y a quelques semaines à peine, sont enclenchés sur-le-champ.

On forme de nouveaux enquêteurs épidémiologiques. On réaménage les locaux. L’équipe composée de 20 membres, qui s’occupe normalement de suivre les cas de VIH ou d’hépatite par exemple, en comptera 150 au plus fort de la crise.

Le siège social du CISSS de Chaudière-Appalaches, à Sainte-Marie.

Le siège social du CISSS de Chaudière-Appalaches, à Sainte-Marie, où se trouve le quartier général de l'équipe des maladies infectieuses.

Photo : Radio-Canada / Alexandre DUVAL

Sur un pan de mur, on installe un tableau de bord. Les enquêteurs le consultent pour suivre l’évolution de la COVID-19 dans Chaudière-Appalaches, un peu comme les policiers font des diagrammes pour retrouver un suspect.

Sauf qu’ici, à mesure que des cas sont confirmés, on inscrit les initiales des patients, leur date de naissance, leur numéro de dossier, leur ville de résidence et le nom de l’enquêteur au dossier.

Une salle avec de nombreuses écritures collées au mur.

Le « tableau de bord » au quartier général de l'équipe des maladies infectieuses du CISSS de Chaudière-Appalaches

Photo : CISSS de Chaudière-Appalaches

Au sommet du tableau de bord, on peut lire E.T.. Aucun lien avec le célèbre extraterrestre vedette d'un film des années 1980. E.T. signifie plutôt Éric Tremblay.

C’est l’enquêtrice Vicky Bernier, une infirmière de formation qui cumule plus de 10 ans d’expérience à la santé publique régionale, qui hérite du dossier.

Service Cadillac

Chaque jour, Mme Bernier appelle Éric Tremblay. Elle lui demande s’il a pris sa température, s’il se porte mieux que la veille, s’il a vu de nouveaux symptômes apparaître. Elle collige tout à la main, dans un fichier maison créé sur le logiciel Word.

Plus tard durant la pandémie, cette relation qualifiée de service Cadillac par Mme Bernier deviendra impossible, même inutile. Les cas seront trop nombreux pour accorder autant d’importance à chacun d’entre eux.

Mais, en mars 2020, la santé publique régionale a encore espoir de briser le cycle de transmission au plus vite dans Chaudière-Appalaches. Mme Bernier et les autres enquêteurs doivent donc chercher à tout connaître de leurs patients atteints de la maladie.

Je savais même où il était allé faire son épicerie (avant d’avoir son résultat positif), ce qu'il avait acheté. Je remontais 14 jours avant mon enquête pour connaître toutes les sources. S'il avait joué aux cartes avec Gaétane, je le savais. J'avais tous les détails!

Une citation de :Vicky Bernier, conseillère en soins infirmiers pour les maladies infectieuses au CISSS de Chaudière-Appalaches
Vicky Bernier est conseillère en soins infirmiers pour les maladies infectieuses.

Vicky Bernier, conseillère en soins infirmiers pour les maladies infectieuses au CISSS de Chaudière-Appalaches

Photo : Radio-Canada / Alexandre DUVAL

Pour bien suivre l’évolution de ses symptômes, on demande à Éric Tremblay de passer une radiographie des poumons, même s’il n’a pas de problèmes respiratoires. On ne veut prendre aucun risque.

Ils ne voulaient pas que je sorte [dehors] du tout parce qu'ils ne savaient pas les effets que l'air froid aurait sur les poumons donc c'était une question de prévention plus qu'autre chose! se remémore M. Tremblay.

Pauvre lui

Au bout de quelques jours seulement, ses principaux symptômes disparaissent, hormis la fatigue. Après deux semaines, M. Tremblay pourrait techniquement reprendre sa vie normale, mais la santé publique régionale joue de prudence.

On lui avait demandé un prélèvement de contrôle parce que c'était notre premier [cas] et on se disait : "On ne peut pas le laisser repartir dans la communauté comme ça!" se souvient Vicky Bernier.

À la surprise générale, son test de dépistage ressort positif. Et cela arrivera plusieurs autres fois par la suite. Pauvre lui, lance Mme Bernier en se remémorant à quel point son patient a été... patient!

Quand je retournais tester, j'étais encore positif et ç'a duré cinq semaines! raconte M. Tremblay.

Ce qu'ils m'expliquaient, c'est que les tests étaient tellement sensibles que même si c'était du virus mort dans mon organisme, le test le détectait quand même.

Une citation de :Éric Tremblay

Apprentissage à « vitesse grand V »

Avec les semaines qui passent, de plus en plus de patients sont infectés dans Chaudière-Appalaches. Par le fait même, les connaissances de la santé publique se raffinent.

Vicky Bernier se souvient du premier patient ayant signalé une perte de l’odorat : sur le coup, elle n’y a pas vu un symptôme possible de la COVID-19. Et pourtant!

Il y avait très peu de choses qui étaient connues et l'information était relativement difficile à obtenir, relate sa patronne, Julie Lambert, adjointe à la directrice régionale de santé publique du CISSS. On était au tout début de la pandémie.

Julie Lambert est adjointe à la directrice de santé publique régionale au CISSS de Chaudière-Appalaches.

Julie Lambert, adjointe à la directrice de santé publique régionale au CISSS de Chaudière-Appalaches

Photo : Radio-Canada / Alexandre DUVAL

À l’aube de la deuxième vague, les dossiers de patients remplis à la main et le tableau de bord du quartier général ont fini par disparaître au profit d’un système informatisé beaucoup plus performant.

Une chance. Car si la première vague a causé plus de 600 cas et 8 morts dans Chaudière-Appalaches, la deuxième a été brutale : plus de 11 000 cas et près de 300 morts. Tout colliger à la main aurait été intenable.

Dans nos pires scénarios, celui qui s'est présenté en particulier dans la deuxième vague, on l'avait envisagé comme étant un scénario catastrophe très peu réaliste. Dans les faits, on a été quand même surpris par la réalité.

Une citation de :Julie Lambert, adjointe à la directrice de santé publique au CISSS de Chaudière-Appalaches

Sacrifices

Lorsqu’elle a pris en charge le patient zéro, il y a un an, jamais Vicky Bernier n’aurait imaginé elle non plus que la pandémie frapperait si fort.

Je me suis dit : "on va tout donner. On n'a plus de vie. On travaille 60 heures et plus. On est en sprint. Je vois la ligne d'arrivée après deux ou trois semaines, je vais y arriver. Donnez-moi un Gatorade, ça va bien aller!"

Mais rapidement, après un mois, notre boss nous a dit : "OK, ça va être un marathon plus qu'un sprint".

Une citation de :Vicky Bernier, conseillère en soins infirmiers pour les maladies infectieuses au CISSS de Chaudière-Appalaches

Les horaires des employés ont été bouleversés. La conciliation travail-famille en a pris pour son rhume. Alors que le Québec reprend tranquillement le contrôle sur le nombre d’infections et que la campagne de vaccination massive prend son envol, Mme Lambert croit qu’il faut souligner ces sacrifices.

Si on a réussi à passer à travers, c'est grâce à cette mobilisation, aux gens qui sont allés à la sueur de leur front.

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