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Chronique

Bob Dylan 1970 : la rencontre en studio entre Bob Dylan et George Harrison

Bob Dylan, guitaire acoustique à la maison, regarde vers le ciel.

Le coffret « Bob Dylan – 1970 » comprend les pistes gravées avec George Harrison et plusieurs chansons inédites.

Photo : Al Clayton / Columbia Records / Sony Music Entertainment

C’est Noël en février. Du moins, pour certains amateurs de Bob Dylan et de George Harrison en raison de la parution du coffret Bob Dylan – 1970.

C’est inscrit en toutes lettres sur la pochette du coffret : Avec invité spécial, George Harrison. Pas sur un autocollant apposé sur un cellophane qui disparaît lors du déballage. Non, non… Imprimé sur le disque. Et ce n’est pas banal.

Tant Dylan que sa compagnie de disques savent à quel point il est rare de pouvoir légalement faire mention d’un ex-membre des Beatles dans une quelconque parution. Argument de vente béton, s’il en est..

Mesurons le plaisir. Une collaboration studio Dylan-Harrison ayant eu lieu plus de 18 ans avant l’aventure au sein des Traveling Wilburys, qui voit officiellement le jour en format physique en 2021… Détail technique : une poignée d’exemplaires de ces enregistrements ont été vendus en Europe en décembre 2020 afin d’éviter qu’ils ne tombent dans le domaine public, comme le prescrivent les lois européennes. Et puis, certains amateurs avaient sous la main divers enregistrements pirates depuis des années.

Le coffret Bob Dylan – 1970 comprend les pistes gravées avec Harrison et celles, inédites, des séances allant de mars à août 1970 qui ont mené en bonne partie aux albums Self Portrait (1970), New Morning (1970) et Dylan (1973). Du moins, les pistes qui n’avaient pas déjà été diffusées sur le coffret The Bootlegs Series Vol. 10 : Another Self Portrait, en 2013. Avec Dylan, les voûtes d’inédites sont toujours pleines à craquer…

La rencontre historique

Je me suis amusé à tout écouter à l’aveugle à la première écoute, comme je le fais pour un disque de matériel original. C’est-à-dire, à ne pas lire le livret d’accompagnement et à ne pas jeter un œil sur la séquence des titres afin d’être surpris. Le nombre de pistes avec Harrison ne représentant qu’environ 15 % du coffret, allais-je les repérer à l’oreille? Visiblement. Ou plutôt, de façon audible, devrais-je dire.

Dès la répétition pour Time Passes Slowly, on distingue d’emblée une deuxième voix durant les la-la-la-la-la! auquel se joint une guitare à la touche familière. Le tout, discrètement, sans heurts et en souplesse, à l’image de Harrison qui fut toujours le membre des Beatles le plus réservé (« quiet Beatle »). On sait alors que nous sommes le 1er mai 1970 dans le studio B des disques Columbia, à New York. 

Durant cette séance, Dylan et Harrison vont partager bien plus des souvenirs du passé qu’autre chose. Ils s’offrent avec un plaisir non dissimulé une fusion dynamique et débridée de I Met Him On a Sunday (Ronde Ronde), des Shirelles, et de Da Doo Ron Ron, des Crystals, groupes féminins du tournant des années 1950 et 1960.

Le duo et leurs collègues remontent même au rock des pionniers des années 1950 avec le doublé de Carl Perkins, Your True Love et Matchbox, la seconde ayant été enregistrée par les Beatles avec Ringo au chant. Perkins est l’une des plus importantes influences de Harrison à la guitare. George s’amuse comme un petit fou sur Matchbox, tandis que les deux amis partagent les portions vocales de Your True Love.

Parlant de chant, All I Have To Do Is Dream, des Everly Brothers, est de l’ordre de la curiosité. On parle de l’une des ballades harmoniques les plus parfaites de l’histoire de la musique avec Don et Phil. Ici, l’instrumentation est un peu bancale et la voix de Dylan s’avère brutale pour les oreilles…

La belle complémentarité

Dylan et Harrison reprennent Gates of Eden, un titre du natif du Minnesota paru sur l’album Bringing It All Back Home. Plus lente que la version de 1965, cette version se distingue par le solo de Harrison qui sied parfaitement à la composition.

Constat similaire pour Mama, You Been On My Mind, que Dylan avait composé en 1964 dans la foulée de sa rupture avec Suze Rotolo, sa blonde que l’on voit sur la pochette du disque The Freewheelin’ Bob Dylan. En 1970, la version studio de Dylan est encore inédite. La touche de Harrison est royale! Forcément, George était en terrain connu. Il l’avait déjà enregistrée l’année précédente durant un temps mort, lors de l’une des dernières séances d’enregistrement avec les Beatles.

Pour One Too Many Mornings, tirée de l’album The Times They Are A-Changin’ (1964), on a droit à une réelle relecture. Cette version avec un groupe – Dylan, Harrison, Bob Johnston (piano), Charlie Daniels (basse), Russ Kunkel (batterie) – est à des lieux de sa mouture studio acoustique d’antan.

Et il y a Yesterday, seule incursion dans le passé d’Harrison. La chanson la plus réenregistrée au monde que Dylan interprète avec ferveur, au point où il a l’air plus désespéré que Paul McCartney sur le titre d’origine mondialement connu. Je ne sais trop ce qui est le plus étonnant : l’excellente interprétation de Dylan, le joli pont de guitare de 25 secondes inexistant dans la version des Beatles, ou le refrain partagé à deux voix. Moment fort d’émotion. 

Le plaisir avant tout

Cela dit, il faut replacer cette journée du 1er mai 1970 en perspective. Je doute que Dylan ait songé à l’époque que l’une ou l’autre des pistes enregistrées avec Harrison allait voir le jour sur un album studio. La voix d’Harrison n’est pas bien calibrée, l’ambiance est relâchée et la qualité des prises n’est pas celle d’un groupe qui veut graver un monument pour la postérité. Il s’agit d’un pur moment de plaisir entre deux amis et collègues qui est devenu historique en raison de leur notoriété planétaire respective.

À sa parution en 1970, Self Portait avait été descendu en flammes par la critique. Le magazine Rolling Stone avait amorcé son jugement en disant : « Qu’est-ce que c’est que cette merde? ("What is this shit?") ». New Morning, paru quelques mois plus tard, avait été nettement mieux accueilli.

Qu’importe le verdict du passé, l’écoute des multiples prises de Went to See the Gypsy, de Sign on the Window, d’Alberta et d’Alligator Man, avec les variantes de tempo et d’instrumentation, offrent une plongée fascinante dans l’univers de création. Les trois versions d’Alligator Man (folk, rock, et country) démontrent à quoi peut s’attendre en studio avec Dylan.

On peut apprécier l’évolution créatrice de If Not For You qui a été gravée par Dylan pour New Morning, par Harrison pour son disque de légende All Things Must Pass et qui a été le premier succès pour Olivia Newton-John en 1971. Bob a fait du fric en droits d’auteurs avec celle-là.

Il y a aussi l’intérêt d’entendre des versions différentes de chansons que Dylan avait précédemment gravées sur ses albums durant les années 1960 : Song To Woody, It Ain’t Me Babe, Just Like Tom Thumb’s Blues et Rainy Day Women #12 & 35

Dylan a déjà dit que la reprise d’Elvis de son Tomorrow Is a Long Time, en 1966, était l’enregistrement qu’il chérissait le plus. Ici, Bob se fend en quatre pour rendre justice à Elvis avec une étonnante – et charmante – interprétation de Can’t Help Falling In Love.  Et pour les haters, il y a même deux prises de Sarah Jane, perçue par nombre d’admirateurs de Dylan comme l’un de ses pires enregistrements. Je ne partage nullement cet avis.

Au fil d’arrivée, Bob Dylan – 1970 remplit ses promesses : une rencontre historique, des inédites savoureuses et une poignée de surprises. N’est-ce pas le but d’un coffret qui s’adresse aux plus fervents amateurs d’un artiste? Ceux de Dylan et d’Harrison devraient y trouver leur compte.

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