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Analyse

« Génocide » : un mot piégé et ses usages multiples

Des femmes voilées portant des drapeaux dans une rue.

Des Ouïgours portant le drapeau du Turkestan de l'Est manifestent à Istanbul, en Turquie.

Photo : Reuters / MURAD SEZER

Le 22 février, la Chambre des communes du Canada a voté dans une écrasante majorité pour qualifier de « génocide » le traitement par la Chine de sa population minoritaire ouïgoure, dans la province du Xinjiang.

Même si les têtes d’affiche du gouvernement libéral se sont abstenues, la résolution a été appuyée par tous les partis d'opposition et un certain nombre de députés libéraux. Cela fait du Canada le deuxième pays, après les États-Unis, à parler de génocide pour qualifier la condition des Ouïgours.

Bien sûr, Pékin condamne et proteste. On nie toute action de génocide et on invite même les étrangers à venir vérifier sur place.

Que penser de cette désignation de génocide?

Une oppression avérée...

On peut commencer par dire qu’il y a toute une série de faits avérés, vérifiés, en ce qui concerne le traitement, par le régime chinois, de ses minorités – les Tibétains, les Ouïgours, mais d’autres aussi comme les Mongols, au nord du pays – qui permettent de parler, oui, d’une oppression des minorités nationales en Chine.

Dans le cas des Ouïgours, il y a répression, contrôle, occupation par les autorités chinoises sur le terrain. Ce qui permet de parler d’une sorte de colonialisme intérieur, voire de volonté d’annihilation culturelle.

En ce qui concerne la minorité turcophone musulmane du nord-ouest de la Chine, les faits suivants sont avérés : surveillance généralisée, camps de travail, sessions de rééducation patriotique (apparentées à du lavage de cerveau selon des dissidents), stérilisation forcée des femmes, oppression linguistique, culturelle, religieuse, assimilation forcée, mise en minorité progressive d’un groupe, etc.

Toutes ces expressions-là sont justes. Et on en a des preuves.

Il y a une politique d’État de la Chine qui, sous le couvert de la lutte au terrorisme ou de supposée harmonisation entre nations du pays, a été prouvée par les enquêtes de terrain de grands médias et d’ONG.

Sur la stérilisation forcée des femmes, par exemple, l’Associated Press a publié en juin 2020 un dossier accablant. Des organisations comme Human Rights Watch et Amnistie internationale ont produit de lourds rapports bien étayés, basés sur de nombreux témoignages de gens qui en sont sortis, sur des statistiques, des images satellitaires, etc.

...mais pas d’extermination physique

Certes, en y mettant un adjectif, comme dans l’expression génocide culturel on peut sans doute approcher la réalité de ce que vivent les Ouïgours et les Tibétains. Cependant – pour revenir à la notion de génocide tout court – non, on ne parle pas ici d’extermination physique, massive et systématique d’une population.

À Urumqi, capitale du Xinjiang (que les Ouïgours préfèrent appeler le Turkestan oriental), vous ne verrez pas en 2021 de massacres, ou de signes de massacres au sens physique.

Cependant, selon des témoignages de visiteurs, un œil et une oreille avertis pourront dénoter des choses comme : l’omniprésence policière, la peur dans les regards, le double langage de certains, des détails qui clochent, des officiels qui embellissent la situation, etc.

Une mosquée

Une mosquée à Urumqui dans le Xinjiang

Photo : Reuters / BEN BLANCHARD

Pourquoi la notion de génocide est-elle problématique? Il y a beaucoup de raisons. D’abord, ce terme est devenu élastique, politique, voire opportuniste, dans l’usage qu’on en fait.

Ce mot à utiliser avec des pincettes, qui désigne quelque chose d’extrême et de rare, est devenu une sorte de tarte à la crème utilisée pour attirer l’attention sur des problèmes réels, profonds et graves, mais qui pourraient être mieux nommés.

C’est un terme qui cogne, qui vous permet d’attirer l’attention. Une attention que vous n’obtiendriez peut-être pas en y mettant trop de nuances, ou en utilisant des mots certes forts, mais moins forts que celui-là.

Ce mot-marteau, on va l’utiliser par exemple – comme l’ex-secrétaire d’État Mike Pompeo, le 19 janvier dernier, juste avant de partir – pour dénoncer, dénigrer, stigmatiser, déstabiliser un adversaire ou un ennemi international. En l’occurrence, la Chine face aux États-Unis, dans le contexte d’une guerre commerciale et diplomatique.

Un terme bureaucratique

C’est aussi un terme reconnu et utilisé par des organisations internationales comme l’ONU. Et là réside peut-être une autre facette du problème : il y a sur l’appellation génocide, comme sur celles – également officielles à l’ONU, de crime contre l’humanité et de crime de guerre (la sinistre triade) – une espèce de copyright et de code bureaucratique qui s’est imposé.

Cet usage est basé sur des définitions qui ont élargi le sens initial des mots. Génocide, à la base, ça voulait dire qu’on détruit vraiment et physiquement un peuple, avec l’intention, mais pas seulement l’intention de le faire.

Or, aujourd’hui, l’intention génocidaire avec quelques gestes qui vont dans cette direction suffit! L'appellation génocide dépend d'une définition enracinée dans les conventions de l'ONU, qui suggère qu'il n'est pas nécessaire de tuer réellement pour commettre officiellement la chose.

Dans les textes onusiens, on écrit par exemple que si un gouvernement (ou un groupe politico-militaire) prend des mesures destinées à empêcher les naissances, ou encore qui infligent de graves lésions corporelles ou mentales, avec l’objectif de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, ça suffit pour qualifier le génocide.

Une accusation et ses conséquences

Deux employés dans un atelier de fabrication de masques

Des travailleuses dans une usine de fabrication de masques à Urumqui

Photo : Reuters

La résolution des Communes à Ottawa, votée le 22 février, n’est pas censée être contraignante pour le gouvernement Trudeau. Parce que l’utilisation de ce mot par un gouvernement a des conséquences.

Si votre gouvernement, en parlant d’un autre, l’accuse officiellement en disant : Vous commettez un génocide, il y a des conventions qui pourraient alors l’obliger (moralement ou légalement) à agir en conséquence. Par exemple, en intervenant physiquement pour faire cesser le massacre, si massacre il y a. Bien sûr, en 2021, personne ne pense sérieusement à aller intervenir au Xinjiang.

À défaut, on peut opter pour des mesures de rétorsion comme le boycottage et les sanctions économiques. On pense spontanément aux Jeux olympiques d’hiver de 2022 à Pékin. Ceux et celles qui ont poussé en faveur de la résolution à Ottawa veulent aussi qu’on déplace ailleurs les Jeux de 2022. Chose qui n’a à peu près aucune chance de se produire.

Voilà un cas où l’indignation morale et l’inquiétude – justifiées devant ce que fait et ce que devient la Chine – peuvent conduire à une impasse stratégique, pour cause d’inflation verbale.

Par exemple, dans un éditorial publié le 13 février, The Economist soulignait :

En accusant la Chine de génocide, on envoie le signal que son gouvernement a commis le plus odieux des crimes. Et pourtant, Washington propose en même temps de s’attaquer au réchauffement climatique, aux pandémies et aux problèmes du commerce, en coopérant avec ce même gouvernement.

Comment résoudre cette contradiction? Devant la Chine autoritaire, toute-puissante et incontournable, qui monte et qui s’impose... ce sera sans doute une des grandes questions lancinantes du 21e siècle.

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