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Tyendinaga, un an plus tard

Photo des rails du Canadien National, enneigés, à Tyendinaga.

Entre le 6 et le 24 février 2020, aucun train n'a circulé sur ces rails, situés près du territoire mohawk de Tyendinaga.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Le 24 février 2020, une quinzaine de véhicules de la Police provinciale de l’Ontario (PPO) remplis de policiers arrivaient sur la route Wyman, près du territoire mohawk de Tyendinaga, pour déloger des manifestants dont la présence empêchait la circulation des trains de marchandises et de passagers sur les rails du Canadien National.

Dix personnes ont été arrêtées ce matin-là, une vingtaine font toujours face, aujourd’hui, à des accusations.

Radio-Canada est retourné à Tyendinaga pour comprendre ce qu’il reste, un an plus tard, de cette mobilisation et des accusations portées contre les manifestants.


On a commencé avec deux barils de feu et l’espoir d’un rêve, se souvient Jacob Sharpe. Nous avions fait connaissance lors de mes premiers jours passés en tant que journaliste sur le camp l’an dernier.

Il faisait partie des dix personnes arrêtées le matin du 24 février. C’était très lourd ce matin-là, dit-il. Sur le camp, il dormait dans le camion d’un ami lorsque les policiers sont arrivés.

Des policiers alignés à un passage à niveau à Tyendinaga

La police est arrivée à la barricade de Tyendinaga le 24 février 2020.

Photo : Reuters / Chris Helgren

Je venais moi-même d’arriver sur les lieux, il était peu après 8 h.

Si au départ les deux parties se faisaient face sans bouger, il a finalement fallu peu de temps aux forces policières pour faire tomber de force la barricade. Après quelques échanges musclés, Jacob s’est retrouvé avec neuf autres dans un des fourgons de la PPO. Ils seront détenus pendant neuf heures.

Un an plus tard, il m’a retrouvée sur cette fameuse route Wyman, un midi de tempête hivernale. Qu’est-ce qu’il s’est passé depuis? On se bat; tout ce qu’on peut faire, c’est se battre.

Photo de Jacob Sharpe regardant au loin, avec une capuche sur la tête, sous la neige.

Jacob Sharpe fait partie des dix personnes qui ont été arrêtées par la PPO le 24 février 2020, à Tyendinaga.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Parmi les dix personnes arrêtées, les accusations n’ont été abandonnées que contre une seule. Il s'agit de Stewart Americanhorse, un citoyen américain, selon Doreen Reynolds, superviseure par intérim des opérations judiciaires de Kingston et Napanee.

De nombreuses accusations loin d'être réglées

C'est environ un peu plus de 20 personnes que ma firme représente en lien avec le dossier ferroviaire du CN qui a eu lieu en février 2020, me précise le juriste Knia Singh du cabinet Ma’at Legal. Il précise que plusieurs accusations ont été portées contre d’autres personnes après l’opération policière du 24 février 2020.

L’avocat, qui vit sur le territoire Mohawk de Tyendinaga depuis son mariage avec une membre de la communauté, nous a rejoints sur les lieux de l'incident survenu il y a un an. L'idée est que la Couronne retire ses accusations, afin que ces personnes puissent vivre en paix, me dit-il.

Portrait de Knia Singh en entrevue avec Radio-Canada, sous la neige.

Knia Singh est l'avocat qui représente les personnes accusées dans le dossier des blocages ferroviaires survenus l'an passé à Tyendinaga.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Je lui demande à quel point il est convaincu que la Couronne abonde dans ce sens. Difficile à dire, répond-il. Mais si procès il y a, il estime que ce sera un dossier très long qui nécessitera l’utilisation de documentation historique et des arguments qui vont remonter jusqu'aux années 1700.

C'est une situation qui ne devrait jamais être devant les tribunaux parce qu'il s’agit de gens qui occupent ce territoire depuis des centaines d'années, qu’il y a des accords avec la Couronne, un traité de proclamation royale.

Une citation de :Knia Singh, avocat

Questionné sur son intention d’abandonner les accusations, le ministère du Procureur général a répondu par courriel que cette question étant devant le tribunal, il serait inapproprié de commenter.

Les conditions qui avaient été imposées à ces personnes de ne pas communiquer entre elles, de ne pas protester et de ne participer à aucune manifestation d'aucune sorte, ont toutefois été levées, rapporte l’avocat.

Racisme et discrimination

En attendant, l’affaire n’est pas sans peser sur le quotidien de Jacob. Il y a des gens qui nous ont contactés pour nous menacer, me raconte-t-il.

Sale Indien et d’autres mots injurieux lui ont été adressés.

Photo de Jacob Sharpe, dehors, sous la neige.

Jacob Sharpe dit avoir été menacé et insulté à plusieurs reprises depuis sa mobilisation à Tyendinaga. Il dit aussi, comme d'autres, s'être vu refuser un emploi à cause de sa prise de position.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

J’ai perdu des gens que je pensais être mes amis.

Une citation de :Jacob Sharpe

Autour de lui, il raconte aussi que certaines personnes lui ont tourné le dos après qu'il eut fait ce qui lui semblait être la bonne chose à faire.

Je connais beaucoup de membres qui ont été inculpés qui sont incapables aujourd’hui de trouver un emploi dans les régions proches, comme les villes voisines de Belleville et Napanee. Et même certaines personnes ont été rejetées par les membres de leur famille ou leurs amis à cause de leur position, renchérit Me Singh.

Pas une histoire de pipeline

Kanenariyo LeFort était le visage des manifestations à Tyendinaga l'an dernier. Sans se proclamer leader, c’est souvent lui qui allait à la rencontre des agents de liaison de la PPO, et c’est aussi lui qui a parlé au nom des occupants du camp près des rails de la route Wyman lors de la visite des chefs héréditaires Wet’suwet’en.

Les deux hommes échangent une poignée de main.

Kanenariyo Lefort, des Mohawks de Tyendinaga, et le chef héréditaire Wet'suwet'en Woos lors d'une conférence de presse à Tyendinaga, en février 2020.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

L’an dernier, j’avais échangé un peu avec lui, mais rapidement, la méfiance vis-à-vis des médias s’était installée à Tyendinaga, et nous avions du mal, tous journalistes confondus ou presque, à recueillir les témoignages des gens sur le camp.

Aujourd’hui, c’est sourire aux lèvres qu’il nous retrouve près de l’ancien campement.

On rit justement de cette situation et il m'explique ce qui avait causé des frustrations à l'époque. Selon lui, les médias n’ont pas mis assez l’accent sur l’intervention de la GRC en Colombie-Britannique. Et certains journalistes ont également manqué de respect sur leur territoire, me dit-il.

J'écoute. Après plusieurs minutes d’entrevue, Kanenariyo me fixe. Un train passe juste derrière lui, nous faisons une pause pour que sa voix ne soit pas couverte par le bruit de la locomotive.

Puis il reprend : je sais que je parle plus que tu ne vas pouvoir couper, mais quand tu fais ton histoire, c’est important pour moi de préciser que tout a été stoppé parce qu’ils [les agents de la GRC] sont illégalement entrés sur le territoire des Wet’suwet’en. C’est à propos de leur souveraineté [aux Wet’suwet’en] et de leurs droits sur leurs terres.

Portrait de Kanenariyo Lefort, une des figures de la mobilisation des Mohawks de Tyendinaga en soutien aux Wet'suwet'en.

Kanenariyo Lefort est retourné avec plusieurs autres personnes là où se tenait le camp près des rails, un an après sa création, pour célébrer cet anniversaire.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Nous faisions de notre mieux pour dénoncer les crimes commis. Et les nouvelles nationales ne présentaient pas du tout cela. Eux [les médias], ils en ont fait une histoire de pipeline.

Une citation de :Kanenariyo LeFort

Il estime que justice n’a pas été rendue, car ces agents de la GRC n’ont pas été poursuivis. S'il n'y a pas de conséquences pour leurs actions, ils n'arrêteront jamais de le faire, estime-t-il, ajoutant que la meilleure façon pour les non-Autochtones d’aider, c’est de s’occuper de ce qu’il appelle les mauvaises pommes.

Unité autochtone

Dans tout cela, il estime quand même que la mobilisation aura été bénéfique. Nous avons pris position, nous avons agi, et nos frères et sœurs d’autres communautés se sont levés avec nous, affirme-t-il. Nous avons obtenu l’attention du monde.

Ce qui s'est passé ici était un moment spécial dans le temps.

Une citation de :Kanenariyo LeFort

Je crois que ce qui ressort, c’est que ça a été un moment de solidarité entre Nations autochtones, croit également Yann Allard-Tremblay professeur de sciences politiques à l’Université McGill et membre de la Nation huronne-wendat. Déjà à Oka, il y avait des manifestations de solidarité, précise-t-il.

Yann Allard-Tremblay.

Yann Allard-Tremblay, professeur de sciences politiques à l'Université McGill et membre de la Nation huronne-wendat.

Photo : Radio-Canada / Radio Canada

Joint par Zoom à mon retour à Toronto, il m’explique cependant qu’il faut garder à l’esprit le rôle de la criminalisation dans le contrôle des peuples autochtones.

À l’égard de l’exercice d’autodétermination des peuples autochtones, [le droit criminel] devient souvent un outil pour renforcer l’ordre colonial, estime-t-il.

À Tyendinaga, l’endroit est bien plus tranquille désormais. Si on ne sait pas ce qui s’est passé ici, on n’en verrait aucun indice.

Photo d'un passage à niveau sur une route enneigée.

Un an après, il ne reste aucune trace des camps qui avaient été érigés près des voies ferrées de la route Wyman.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Avant de partir, je demande à Jacob s’il ferait les mêmes choix aujourd’hui. Honnêtement, oui, répond-il.

Des camps de Tyendinaga restent les déboires judiciaires, mais aussi l’espoir que l’éveil des communautés ne faiblisse pas.

Je n’espère pas que les choses reviennent à la normale. La normale n’est pas juste.

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