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Branché à Fibe, le chalet du PDG de Bell suscite la convoitise

L’entreprise dit que son président, Mirko Bibic, n’a pas joué de rôle dans le branchement, qui a été subventionné en partie par les gouvernements du Canada et du Québec.

Un chalet enneigé.

Le chalet du PDG de Bell, Mirko Bibic, est situé aux abords du lac Pemichangan, dans la MRC de la Vallée-de-la-Gatineau, à 75 minutes au nord d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Laurence Martin

Un petit paradis numérique a récemment émergé au cœur de la vallée de la Gatineau, le long d’un lac tranquille qui attire des villégiateurs du Québec, de l’Ontario et même des États-Unis.

Situé à environ 75 minutes de route au nord d’Ottawa, ce secteur du lac Pemichangan est prisé, certaines résidences y étant évaluées à plus d’un million de dollars. Le branchement en 2020 d’une centaine de résidences au service Fibe de Bell a ajouté aux attraits des lieux, surtout dans le contexte de la pandémie et du confinement.

Selon ce qu’a appris Radio-Canada, toutefois, l'arrivée de la large bande passante dans ce secteur rural est également devenue une source de frustration. Aux alentours, les connexions à Internet haute vitesse sont largement inexistantes.

Pour ajouter aux tensions, le chalet du président de Bell Canada, Mirko Bibic, compte parmi les résidences raccordées à Fibe l’an dernier, grâce à des subventions gouvernementales.

La préfète de la MRC de la Vallée-de-la-Gatineau, Chantal Lamarche, se dit préoccupée de voir un secteur de villégiature qui profite déjà d'un plein accès à la haute vitesse, tandis que de nombreux commerces et résidences principales sont encore en attente.

Il faut que tout le monde soit desservi égal. Les propriétaires qui restent ici à l'année doivent être desservis autant qu’un chalet qui vaut un million de dollars. Il faut être équitable pour tout le monde.

Une citation de :Chantal Lamarche, préfète de la MRC de la Vallée-de-la-Gatineau
La préfète de la MRC de la Vallée-de-la-Gatineau, Chantal Lamarche.

La préfète de la MRC de la Vallée-de-la-Gatineau, Chantal Lamarche

Photo : Radio-Canada / David Richard

Fait à noter, la MRC de la Vallée-de-la-Gatineau est l’une des régions les moins fortunées du Québec, et les disparités en matière d’accès à Internet haute vitesse contribuent au sentiment d'inégalité et d’injustice. Encore aujourd’hui, des milliers de résidences principales et de commerces doivent se contenter d'un accès à Internet qui est lent, instable et parfois sujet aux aléas de la météo.

Aucun rôle du PDG dans le processus, dit Bell

En entrevue à Radio-Canada, un porte-parole de Bell affirme que M. Bibic n’a pas participé au développement, ni au financement, ni au déploiement du projet au lac Pemichangan.

Selon Charles Gosselin, directeur des affaires gouvernementales chez Bell, ce branchement faisait partie d’un ensemble de propositions soumises par l’entreprise à des programmes de subventions à l’échelle nationale.

Le réseau de la compagnie, dit-il, est développé selon des critères de densité de population, de l’état des infrastructures existantes et des objectifs de développement du réseau à long terme.

Le PDG de Bell Canada, Mirko Bibic

Le PDG de Bell Canada, Mirko Bibic

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Je peux vous garantir qu’il n’y a rien dans nos déploiements qui est influencé par la présence de quelqu'un ou l'absence d'un autre. Bell est une entreprise sérieuse qui fait ses investissements basés sur des critères de rentabilité, des critères de viabilité, explique M. Gosselin. La présence de Mirko Bibic en Outaouais n'a absolument rien à voir avec le déploiement au lac Pemichangan ou [ailleurs]. Il n'y a pas de lien à faire avec ça.

M. Gosselin a ajouté que Bell avait plusieurs autres projets de branchement en branle en Outaouais, dont un nouveau service d’Internet sans-fil dans Lac-Sainte-Marie qui desservira environ 600 foyers.

Le réseau a été disponible [chez M. Bibic] en janvier 2020, donc c'était loin d'être la première résidence qui a eu accès à l'Internet haute vitesse dans le secteur ou dans l'Outaouais. Et ce n'est pas la dernière, dit-il.

M. Bibic et sa conjointe ont acheté un terrain sur le lac Pemichangan en 2004 alors que celui-ci était premier vice-président aux affaires réglementaires de Bell. Après être devenu chef de l’exploitation en 2018, M. Bibic a accédé à la présidence de Bell en janvier 2020, soit le même mois où son chalet a été branché à la Fibe.

Un chalet en bordure d'un lac gelé.

Le lac Pemichangan est situé à plus d’une heure de route au nord de Gatineau.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Le développement du réseau de fibre optique jusqu’au lac Pemichangan a été subventionné par les programmes d’accès à Internet des gouvernements du Canada et du Québec.

Le coût exact n’est pas public. Toutefois, il faisait partie d’un projet soumis par Bell de branchement de sept communautés dans l’Outaouais au coût total de 3,8 millions de dollars, payé aux deux tiers par Ottawa et Québec.

Fracture numérique

Le lac Pemichangan illustre bien la fracture numérique qui divise encore le pays.

Selon les données compilées par le gouvernement fédéral, la qualité du service Internet dans la partie sud du lac Pemichangan tranche clairement avec le reste de la région. Tout comme la majeure partie de la municipalité de Lac-Sainte-Marie, des villages voisins comme Val-des-Bois et Kazabuzua ne sont pas desservis par la haute vitesse.

Carte des connexions Internet dans le secteur des lacs Pemichangan et Sainte-MarieAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le chalet du PDG de Bell est situé aux abords du lac Pemichangan, un secteur bénéficiant d'une connexion Internet supérieure aux secteurs avoisinants.

Photo : Radio-Canada

D’un côté, il y a ceux – comme les résidents du secteur sud du lac Pemichangan – qui profitent de la haute vitesse pour le travail, les affaires, les communications et les loisirs, sans compter les besoins éducatifs des enfants avec la multiplication des cours en ligne.

Nous avons Bell Fibe, c’est de très bonne qualité, nous sommes bien contents, dit Alan Smith, propriétaire d’un chalet sur le lac Pemichangan depuis des décennies. Branché sur la haute vitesse depuis quelques mois, il ajoute que, selon lui, tout le monde devrait y avoir accès.

De l’autre côté de cette fracture numérique, il y a ceux qui se battent pour un accès à la haute vitesse pour leurs maisons et entreprises. Par exemple, les riverains du secteur nord du lac Pemichangan et ailleurs dans la région n'ont pas accès à Bell Fibe, malgré de multiples demandes en ce sens.

Sur la page Facebook des résidents du lac Pemichangan, des efforts sont en cours pour obtenir un branchement au réseau Starlink, efficace mais coûteux. Disponible par satellite, ce projet est en développement par le milliardaire américain Elon Musk.

Il est temps d'amener la haute vitesse au lac!, lance Cameron Jackson, qui habite dans la partie nord du lac Pemichangan.

Pauline Sauvé devant le principal commerce de Lac-Sainte-Marie.

Pauline Sauvé est une résidente de longue date de Lac-Sainte-Marie.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Rencontrée au magasin principal de Lac-Sainte-Marie, une résidente de longue date du village affirme que l’exemple du lac Pemichangan démontre l’accès inégal à Internet dans la région.

Je pense que c’est un peu injuste, surtout pour ceux qui n’ont pas accès facilement et qui doivent travailler à la maison, nous a dit Pauline Sauvé, ajoutant que la situation lui donnait l’impression d’un passe-droit.

En visite chez sa mère depuis plusieurs semaines à Lac-Ste-Marie, Rachelle Gauvreau affirme qu’elle doit parfois se brancher à Internet tard le soir, quand les bandes passantes sont moins congestionnées.

Je suis venue ici pour m’occuper de ma mère. J’ai amené du travail avec moi et c’est un problème, [Internet] ne fonctionne pas très bien ici, lance-t-elle.

Une route passe au coeur d'un petit village enneigé.

À Lac-Sainte-Marie, bien des résidents aimeraient avoir accès à une connexion Internet haute vitesse semblable à celle disponible au sud du lac Pemichangan.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Le porte-parole de Bell affirme comprendre l’impatience des citoyens et mentionne l’effort collectif de la part des fournisseurs et différents paliers de gouvernements pour brancher la minorité de ménages au pays qui n’ont toujours pas accès à la haute vitesse.

On arrive au bout, au fond, à la fin des secteurs à connecter. Naturellement, on arrive dans des secteurs où c'est moins densément peuplé et où c'est plus complexe de procéder aux connexions, affirme M. Gosselin.

Un service essentiel

L’accès à Internet en région est l’un des principaux enjeux politiques du moment. La pandémie de COVID-19 et le confinement à domicile ont mis en relief le fait que la haute vitesse est un service essentiel.

Les gouvernements font des pieds et des mains pour brancher leurs citoyens et leurs entreprises au nom du développement économique, tentant d’obliger les compagnies de télécommunications à répondre aux besoins dans les zones éloignées des grands centres.

Gary Lachapelle, le maire de Lac-Sainte-Marie, est conscient de la colère qui gronde dans sa communauté. Il explique qu’il doit quitter sa maison et se rendre au bureau – qui dispose de sa propre tour d’accès à Internet sans fil – lorsqu’il participe à des rencontres en visioconférence.

C’est frustrant, c’est certain. On est en 2021, on devrait avoir l’Internet. Ils l’ont ailleurs dans les villes, pourquoi est-ce que les gens de la campagne ne l’auraient pas?

Une citation de :Gary Lachapelle, maire de Lac-Sainte-Marie

M. Lachapelle ajoute que l’accès à Internet dans la région est un sujet de conversation constant avec les autres élus de la région. On veut que ça avance.

Gary Lachapelle pointant vers le haut devant des arbres.

Gary Lachapelle, maire de la municipalité de Lac-Sainte-Marie.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Caryl Green, la mairesse de la municipalité de Chelsea, juste au nord de Gatineau, affirme ne pas comprendre le déploiement du réseau de haute vitesse dans des régions comme la sienne. Certains citoyens ont un accès tandis que leurs voisins immédiats n’arrivent pas à se brancher.

Ils sentent qu'ils sont délaissés par les grandes compagnies, lance-t-elle.

Selon Mme Green, qui est aussi la préfète de la MRC des Collines-de-l’Outaouais, la priorité des fournisseurs d’accès et des gouvernements, en ce moment, devrait être de brancher les résidences principales et les commerces.

Si c'est possible d'amener la fibre au lac Pemichangan, je ne comprends pas pourquoi ce n'est pas possible pour la municipalité de Chelsea et les autres municipalités dans la MRC des Collines d'avoir ce service. Je pense qu'on réclame tous d’avoir un service qui est fiable, structurant et abordable pour les résidents.

Les gouvernements n’interdisent pas l'utilisation de programmes de subvention pour brancher des chalets.

Pour Ottawa, les maisons de type villégiature ou chalet sont admissibles si on peut raisonnablement penser qu'elles pourraient également être employées comme résidence principale d’une famille. Pour Québec, il n’y a pas de distinction entre les types de résidences dans la mesure où elles ont accès à l’électricité.

La pression politique monte

À la fin janvier, le premier ministre François Legault a lancé un message directement à Bell, demandant à l’entreprise de brancher plus rapidement de nouveaux clients ou de prêter ses poteaux à d’autres entreprises comme Vidéotron. Il s’agit pour le chef de la Coalition avenir Québec de remplir une promesse électorale.

Le premier ministre François Legault en point de presse le 28 janvier.

Le premier ministre du Québec François Legault a souligné la lenteur de Bell Canada à fournir Internet haute vitesse lors de son point de presse du 28 janvier.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Il y avait 340 000 maisons à brancher, il en reste encore 280 000 à brancher pour avoir Internet haute vitesse. Il nous reste deux étés pour faire tout cela, a lancé M. Legault en point de presse.

En novembre dernier, le gouvernement fédéral a lancé un fonds de 1,75 milliard de dollars pour accroître l’accès à travers le pays, ce qui s’ajoute à un autre programme de 585 millions de dollars lancé en 2016 pour brancher 975 collectivités éloignées d’ici 2023. En tout, Ottawa veut encore brancher 1,2 million de ménages au pays.

Le député fédéral qui représente la vallée de la Gatineau, Will Amos, soutient que les différents niveaux de gouvernements font tout en leur possible pour brancher leurs citoyens. Il ajoute qu’ils dépendent parfois de la mobilisation de leurs citoyens, qui sont de plus en plus nombreux à monter leurs propres projets de branchement.

Je trouve que tout Canadien mérite un Internet haute vitesse de qualité. C'est ça l'essentiel, affirme le député de Pontiac. Je dirais que les gens sont impatients, les gens sont frustrés et ils ont raison.

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