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L’hommage de Djely Tapa à Ali Farka Touré, géant de la musique africaine

Ali Farka Touré lors d'une performance aux Pays-Bas, en 1994.

Ali Farka Touré est l'un des premiers artistes africains à avoir rayonné sur la scène musicale internationale.

Photo : Getty Images / Frans Schellekens

Denis Wong

Pour nombre d’artistes venant de l’Afrique, c’est le pionnier qui leur a permis de connaître du succès à l’échelle internationale. Pour plusieurs fans de blues, c’est un virtuose de la guitare au talent remarquable. Dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, la chanteuse Djely Tapa, Révélation Radio-Canada en 2019-2020, rend hommage au musicien malien Ali Farka Touré.

Quand on était enfants, on voyait Ali Farka Touré jouer à la télévision, se rappelle la chanteuse Djely Tapa. Notre génération a grandi avec sa musique, avant qu’il ne soit international. Tout fils malien ou fille malienne se souvient de lui et s’identifie à lui. Même s’il n’est plus là, sa musique continue à nous bercer. On l’aime en tant qu’artiste, papa et fils du pays.

Alors qu’on s’apprête à souligner les 15 ans du décès d’Ali Farka Touré, la chanteuse québécoise d’origine malienne est catégorique : sans lui, elle ne serait pas qui elle est aujourd’hui. Ce guitariste est l’un des premiers artistes de l’Afrique à avoir rayonné à l’international, en étant au centre de la vague d’intérêt pour la musique du monde qui s’est développée pendant les années 80.

En fusionnant le chant et les mélodies traditionnelles du Mali avec le son de sa guitare aux accents de blues du désert, Ali Farka Touré s’est attiré des éloges dans le monde entier. Surtout, il a permis à la musique de l’Afrique de l’Ouest d’être entendue par de nouveaux publics.

Durant sa carrière, il a publié près d’une vingtaine d’albums, multiplié les collaborations et décroché trois Grammys. Reconnaissant son héritage qui dépasse les frontières, les magazines américains Rolling Stone et Spin le placent d’ailleurs au sein de leur liste respective des 100 meilleurs guitaristes de tous les temps.

Ali Farka Touré, c’est le chemin, illustre Djely Tapa. C’est comme si on était dans la brousse et qu'on ne savait pas où partir et qu’il était le guide. Il a mis les piquets sur la route pour qu’on se retrouve. Que tu le reconnaisses ou pas, tu as quand même suivi son chemin parce que c’est un pionnier. C’est une inspiration pour les artistes africains et afro-descendants.

Le souffle du désert, l’écho du vent

Ali Farka Touré est né en 1939 dans un village près de Tombouctou, aux abords du fleuve Niger. Cette portion désertique du Mali est un important carrefour régional où plusieurs tribus et groupes ethniques coexistent. C’est dans ce contexte qu’il se passionne pour la musique et les instruments traditionnels de son pays, et qu’il constate que ces techniques s’adaptent aisément à la guitare.

Le musicien lance sa carrière avec l’album Farka, qui paraît en 1976. Il développe ensuite un style unique qu’il peaufinera tout au long de son parcours : son blues du désert est finement texturé et ses mélodies hypnotisantes sont tissées avec soin. Il chante dans plusieurs dialectes locaux et on peut notamment entendre dans sa musique des instruments traditionnels comme la calebasse (percussion) et le njarka (violon).

Mon style, c’est la mélodie africaine, explique-t-il en français dans une entrevue qui sera téléversée plus tard sur YouTube. Ce n’est pas une musique écrite ou étudiée. La base même de ma musique est la mélodie qui parle. C’est une ressource et un langage.

Pour moi, sa musique est le souffle du désert, l’écho du vent. C’est le mode de vie et le rythme de la vie dans le désert. C’est une musique qui donne de la patience et de l’espoir. Quand je l’écoute, c’est comme si j’étais en train de m’envoler. Ça me donne du vent dans les ailes.

Une citation de :Djely Tapa
Djely Tapa en concert au Cabaret Lion D'or.

La chanteuse québécoise Djely Tapa est descendante d'une lignée de griots maliens, soit des musiciens et des historiens oraux de leur communauté.

Photo : Radio-Canada

Plusieurs estiment que la musique traditionnelle de l’Afrique de l’Ouest est le terreau fertile qui a permis au blues d’émerger dans le delta du Mississippi, à des milliers de kilomètres de distance. Dans sa série documentaire The Blues, le réalisateur Martin Scorsese indique dans un segment tourné au Mali que c’est dans ce pays que tout a commencé. Il affirme même que la musique d’Ali Farka Touré contient l’ADN du blues.

Le style du guitariste malien a d’ailleurs souvent été comparé à celui de John Lee Hooker, une icône du blues américain. Les deux adoptent une cadence lente et langoureuse pour mettre leur guitare en valeur, misent sur les superpositions rythmiques et utilisent les formules à répondre dans leurs chansons.

Si ces comparaisons avec Hooker se veulent un compliment et qu’elles ont souvent été récupérées pour décrire Ali Farka Touré, celui-ci a rejeté cette étiquette puisque ce discours évacue les racines traditionnelles de sa musique.

C’est notre héritage traditionnel africain. Dire que c’est du blues, c’est votre interprétation, dit-il au musicien de blues américain Ry Cooder en 1994, lorsqu’ils enregistrent ensemble l’album Talking Timbuktu, aux sonorités plus occidentales.

Quand il a électrifié sa musique, les Américains l’ont tout de suite remarqué, précise Djely Tapa à propos du virage électrique qu’Ali Farka Touré a adopté au courant de sa carrière.

Il jouait encore du traditionnel, mais c’est certain que le son de la guitare électrique a amené beaucoup plus de rapprochements entre le blues du désert et le blues américain.

Ces similitudes sont particulièrement perceptibles sur certains de ses plus récents albums, tels que The River, Niafunké et Savane, ce dernier sorti à titre posthume en 2006. Mais en réalité, si Ali Farka Touré et John Lee Hooker ont des styles qui s’apparentent, c’est qu’ils ont tous deux puisé leur inspiration dans des traditions rythmiques qui perdurent en parallèle depuis des générations, aux États-Unis et en Afrique de l’Ouest.

Je me rappelle l’une de ses phrases : si le blues est comme le baobab, les racines sont en Afrique et les feuilles sont en Amérique.

Une citation de :Djely Tapa

Niafunké pour la vie

Malgré ses succès à l’international, Ali Farka Touré est demeuré fidèle à sa mère patrie. Durant sa carrière, il s’est toujours considéré comme un homme de la terre et il est resté toute sa vie à Niafunké, le village où il a grandi et où il possédait sa ferme. Le guitariste a d’ailleurs investi son argent dans des initiatives de souveraineté alimentaire et des projets d’irrigation au profit de sa communauté. En 2004, il a même été élu maire de son village.

C’est un monsieur que tout le monde pouvait approcher, raconte Djely Tapa. Il aimait son village et sa culture. En tant que jeune artiste, ça me force à ne jamais oublier qui je suis, d’où je viens, et à être fière de mon peuple.

Ali Farka Touré porte une tunique traditionnelle et pose avec sa guitare.

Ali Farka Touré a souvent été comparé à John Lee Hooker, mais il a rejeté cette étiquette qui évacue les racines traditionnelles de sa musique.

Photo : Getty Images / Dave Peabody

Sa musique a également permis de créer des ponts entre les différentes communautés ethniques de son pays, en plus de son effet positif sur le Mali grâce à ses tournées et ses collaborations.

Que ce soit aux États-Unis ou au Mali, j’estime qu’il n’y a que les villes et la distance qui nous séparent, parce que nos âmes et nos esprits sont les mêmes, dit Ali Farka Touré lorsqu’il rencontre l’homme de blues afro-américain Corey Harris dans le documentaire de Martin Scorsese.

En mars 2006, le guitariste meurt à 66 ans d’un cancer des os, en laissant un héritage musical colossal à son pays. À l’annonce de son décès, les stations de radio de la capitale Bamako interrompent leur programmation pour faire jouer ses chansons.

À ce jour, l’influence d’Ali Farka Touré est indéniable lorsqu’on écoute des artistes modernes originaires de l’Afrique de l’Ouest, comme son fils, Vieux Farka Touré, le groupe Tinariwen, le guitariste Bombino et bien sûr l’autrice-compositrice Djely Tapa.

C’était un être humain exceptionnel, aimable et agréable, conclut la chanteuse. Il aurait pu quitter le Mali pour aller vivre aux États-Unis ou quitter son village pour aller vivre dans la capitale. Mais il est toujours resté attaché à sa terre. Cet homme m’inspire beaucoup plus que le grand artiste. Les valeurs et la culture qu’il véhiculait dans ses chansons, il les vivait.

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