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Afrogameuses, la communauté dont les joueuses noires avaient besoin

Portrait d'une femme racisée avec un casque de jeux vidéo qui regarde la caméra.

La fondatrice d'Afrogameuses, Jennifer Lufau, ou CallMeJaneBond.

Photo : Courtoisie Jennifer Lufau

Stéphanie Dupuis

L’époque où les femmes noires francophones fanatiques de jeux vidéo n'avaient pas d'espace où échanger est maintenant révolue : depuis juillet 2020, la communauté internationale Afrogameuses, créée en France, remplit ce rôle. Entretien avec la fondatrice, Jennifer Lufau, qui a des idées de grandeur.

C’est quoi, Afrogameuses?

Afrogameuses se positionne comme une association qui veut plus de diversité et d’inclusion pour les personnes issues des minorités culturelles dans la sphère professionnelle du jeu vidéo.

Je crois qu'il y a des profils qui sont invisibilisés : les femmes noires sont complètement absentes de la sphère publique dans le monde du sport électronique, par exemple.

C’est une communauté francophone et internationale, qui n’est pas limitée à la France. Il y a des francophones de partout dans le monde. On regroupe une majorité de femmes noires, afrodescendantes ou métisses, qui soutiennent les actions de la communauté et participent à la vie associative d’Afrogameuses.

On crée des rôles-modèles en mettant de l’avant des joueuses, des [instavidéastes] et des créatrices de contenus noires pour faire en sorte que d’autres puissent s’identifier et se projeter dans cette industrie.

Une citation de :Jennifer Lufau

On travaille aussi contre la toxicité dans les communautés de joueurs et joueuses, un fléau qui touche particulièrement les minorités visibles.

On veut également sensibiliser le grand public comme les entreprises qui travaillent dans l’industrie à éveiller leurs consciences et à prendre des mesures contre le manque de diversité dans leurs propres organisations.

Un modèle en 3D d'une joueuse noire en train de jouer à un jeu vidéo au pied de son lit.

La communauté Afrogameuse souhaite plus de diversité et d’inclusion pour les personnes issues des minorités culturelles dans la sphère professionnelle du jeu vidéo.

Photo : Courtoisie Afrogameuse/Maison Imany

Plus largement, on met aussi de l’avant les jeux vidéo africains. Il y a des occasions favorables et un immense potentiel pour l’industrie là-bas. Pourtant, rares sont les personnes qui peuvent citer un jeu vidéo africain. Les titres naissent dans des conditions tellement différentes. Ce sont de bons jeux qui correspondent à leur vision locale. C’est important de les valoriser.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer cette communauté?

Au départ, j’ai créé Afrogameuses – qui n’avait pas l’ambition de devenir une association – afin de retrouver des femmes noires qui me ressemblent et qui ont le même intérêt que moi pour les jeux vidéo.

Comme joueuse, je me sentais un peu comme une anomalie.

Une citation de :Jennifer Lufau

Je ne correspondais pas au profil typique du joueur, et on me le faisait remarquer de part et d’autre. Même mon entourage s’y mettait.

Être une fille, c’est déjà quelque chose, parce qu’on n’a pas du tout la même expérience qu’un garçon, mais une fille noire, ça pousse la chose encore plus loin. Le sexisme, le racisme et le harcèlement en ligne, je les ai vécus. Il faut arrêter de normaliser les commentaires haineux. Ce n’est pas normal.

Je me disais que je ne devais pas être seule dans cette situation. Je cherchais à ce qu'on partage nos expériences ensemble.

Plusieurs membres de la communauté Afrogameuses prennent la pose devant des micros lors d'un évènement

La communauté Afrogameuses discute sur Discord.

Photo : Courtoisie Afrogameuse

J’ai d’abord créé le compte Instagram Afrogameuses et un blogue qui y est rattaché. Je voulais interviewer des filles noires qui jouent aux jeux vidéo. Ça semblait très rare! Je suis alors tombée sur le groupe Woman in Games WIGJ, qui comptait des femmes noires parmi ses rangs. Je leur ai envoyé des messages.

C’est en discutant avec elles, en parlant de leurs expériences, que j’ai décidé de faire d’Afrogameuses une association. J’étais très excitée à l’idée de créer l'association et je sentais que c’était quelque chose de très positif.

Afrogameuses a été créé au moment où le mouvement Black Lives Matter a pris de l'ampleur. Est-ce lié?

Le fait que ça soit arrivé un peu en même temps que la vague Black Lives Matter l'été dernier est un hasard. Mais ça a été un coup de pouce, ça a créé un momentum. J’en ai parlé sur mon blogue cet été, et ce côté un peu engagé, d’une certaine façon, a attiré beaucoup de personnes à Afrogameuses.

La diversité et l’inclusion sont des sujets peu discutés en France, et ça l’est encore moins dans l’industrie du jeu vidéo. C’est ma façon de mettre les débats à la table.

Quels sont les principaux enjeux pour les femmes noires dans l’industrie vidéoludique?

L’un des grands problèmes dans l’industrie du jeu vidéo repose sur la conception des personnages racisés. Déjà qu’il n’y en a pas tant que ça – on les retrouve notamment dans les jeux de sports et ceux qu'on peut personnaliser les personnages – quand elles sont là, elles sont souvent cantonnées à des positions secondaires. Elles tiennent rarement le rôle de personnage principal et manquent de profondeur.

De plus, elles sont visuellement bâclées. La texture des cheveux n’est pas au point, par exemple. J’aimerais plus de richesses et plus d’authenticité dans ces personnages. La première des choses serait de respecter la réalité telle qu’elle est, avec un design réaliste.

Ça m’étonne toujours, car quand on navigue sur les réseaux sociaux, on voit tout le talent artistique qu’il y a, beaucoup de personnes créent de beaux personnages racisés. Je me dis : qu’attendez-vous pour les embaucher?

Mais l’industrie est dominée par des hommes blancs hétérosexuels. À partir de là, c’est leur vision qui prédomine.

Quels sont les stéréotypes dans les jeux vidéo auxquels vous faites référence?

La femme noire dans les jeux vidéo n’a jamais un rôle où elle a une relation amoureuse avec un personnage principal.

Une femme noire dans un jeu vidéo ne tombe presque jamais amoureuse. Ce n'est jamais vraiment un choix.

Une citation de :Jennifer Lufau

On érotise également les corps des femmes racisées. Dans Far Cry 3, par exemple, il y a Citra, ce personnage qu’on trouve presque systématiquement nu dans le jeu. On essaie de nous faire croire que c’est normal, parce que c’est sa tribu qui lui demande ça. Il y a également plusieurs biais dans le jeu, comme l’hypersexualisation, qu'on impose aux personnages de femmes noires. Quand il s’agit d’une femme racisée, on va plus loin dans l’érotisme.

Le stéréotype du personnage qui défonce tout le monde, comme Michonne, dans la série télé The Walking Dead, nous pousse à nous demander si elle a même des sentiments. Elle est complètement déshumanisée. On véhicule le message que la femme noire est agressive.

Les studios ne font pas nécessairement exprès, mais s’ils étaient plus diversifiés, ça ne ferait qu’enrichir le produit final.

Comment entretenez-vous votre communauté?

On met énormément de l’avant les [instavidéastes] noires sur Twitch. Chaque fois que l’une d’entre elles est en direct, on relaie l’information. Sur Twitch, ce sont toujours les mêmes profils qui reviennent, et l’indice de découvrabilité est difficile au-delà des personnes blanches.

Twitch est considérée comme l’un des premiers vecteurs de valorisation et de représentation. Il y a énormément de personnes qui jouent aux jeux vidéo, donc de voir des minorités jouer, ça devrait être normalisé. On doit donner cette ouverture d’esprit aux gens et encourager les filles à le faire.

L'icône de l'application mobile de Twitch sur un écran de téléphone mobile.

La plateforme de diffusion en continu Twitch attire les communautés de joueurs et joueuses.

Photo : afp via getty images / MARTIN BUREAU

On échange aussi quotidiennement sur Discord. On se retrouve pour jouer. C’est la première chose à entretenir pour fédérer la communauté. Tous les mois, on offre des jeux à rabais, voire gratuitement aux membres d’Afrogameuses. Des studios français ont bien voulu nous offrir des clés pour jouer. On organise des soirées de jeux vidéo, parfois mixtes, parfois non mixtes, histoire d’avoir un endroit sécuritaire pour discuter entre femmes racisées.

D'où vous vient cette passion pour les jeux vidéo?

Je joue aux jeux vidéo depuis que je suis toute petite. Vers 7 ou 8 ans, j’ai commencé en jouant à l’ordinateur dans un cybercafé sur la route entre la maison et l’école, à Paris. Mais c’est surtout à l’adolescence que je me suis davantage intéressée à ce monde. J’ai beaucoup joué en ligne, et socialiser, c’est vraiment ce que je préfère. J’aime trouver des gens avec qui parler et qui sont de n’importe où dans le monde.

J'ai essayé de me faire une place dans l’industrie du jeu vidéo, mais je me suis vite rendu compte qu’il y avait une certaine barrière.

Une citation de :Jennifer Lufau

J’aurais peut-être dû insister un peu plus, mais à l’époque, je sentais que ma place n’était pas forcément là. Je n’avais pas de modèle, même si la [diffusion de vidéo en continu] m’intéressait. Mais je me disais que les gens allaient m’insulter en ligne.

De métier, je suis maintenant consultante en marketing numérique à la pige et je me fais le devoir de parler des enjeux qui existent dans l’industrie du jeu vidéo.

Quelles sont vos ambitions avec la communauté Afrogameuses?

J’aimerais qu’Afrogameuses soit une association durable et complète dont l’objectif premier est de fédérer une communauté et de poser des actions pour cette dernière.

On voudrait aussi pouvoir mettre en relation des Afrogameuses avec des entreprises pour le recrutement. On me dit souvent qu’on ne sait pas où les trouver, ces talents.

On souhaite également créer une espèce de guide qui recenserait tous les biais qui peuvent exister par rapport à la création de jeu vidéo. Les do’s and don’t (à promouvoir et à proscrire), avoir des consultantes et consultants, des sensitivity reader afin de s’assurer qu’il n’y a pas de biais et de stéréotypes dans les jeux. C’est payant pour les entreprises aussi, qui elles, évitent du même coup des polémiques ou toutes perceptions négatives du jeu.

D’ici l'année prochaine, on souhaite aussi réaliser une étude où l'on va se mettre en relation avec une équipe de recherche pour mieux comprendre et analyser la toxicité dans les jeux vidéo pour les personnes non blanches, la communauté LGBTQ+, les personnes handicapées, afin de mieux la quantifier pour mieux y faire face.

Mais d’ici là, j’espère d’abord mettre en ligne le site web d’Afrogameuses, une grande étape pour nous aider à faire passer les messages sur ce qu’on fait, et notre seul moyen d'obtenir des ressources financières.

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