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Racisme à Sir George Williams : autre temps, « mêmes batailles »

Février est le Mois de l’histoire des Noirs. Pour l’occasion, nous revenons sur l’affaire Sir George Williams, un chapitre méconnu de l’histoire du Canada qui rappelle que le militantisme antiraciste dans les universités a de profondes racines.

Des manifestants brandissent des pancartes.

Photo d'archive de la manifestation étudiante qui a eu lieu au campus Sir George Williams le 11 février 1969.

Photo : gazette / The Gazette

Février 1969. Des cartes perforées tourbillonnent au-dessus du boulevard De Maisonneuve. De la fumée s’échappe par les fenêtres du laboratoire informatique du pavillon Henry F. Hall de l’Université Sir George Williams (aujourd’hui Concordia). Neuf étages plus bas, une foule scande « Let the n*** burn! ».

Cette scène s'est déroulée il y a 52 ans à Montréal.

Au printemps 1968, six étudiants antillais portent plainte contre leur enseignant en biologie, Perry Anderson. Ils l’accusent de les discriminer en raison de la couleur de leur peau et de leur avoir accordé des notes inférieures aux autres pour cette raison.

Estimant que la direction ne donne pas suite assez rapidement aux revendications des plaignants, quelques centaines d’étudiants, des Noirs mais pas seulement, font connaître leur mécontentement le 29 janvier 1969 en occupant le laboratoire informatique du pavillon Henry F. Hall.

Les manifestations dégénèrent toutefois 11 jours plus tard, avec l’intervention de l’escouade antiémeute. Un incendie se déclare dans le laboratoire informatique, engendrant des millions de dollars de dommages. On compte presque une centaine d’arrestations. Des étudiants sont condamnés à des peines de prison et certains sont expulsés vers leur pays d’origine.

Photo prise en janvier 2019 à Montréal

Rodney John, un des six étudiants ayant à l'époque porté plainte contre le professeur Perry Anderson.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

L’aboutissement de trahisons

On parle beaucoup de l’occupation, mais il s’agissait en fait de l’aboutissement de nombreuses trahisons égrainées sur plusieurs mois, affirme à l’autre bout du fil Rodney John qui, à l’aube de ses 80 ans, évoque avec une mémoire vive et précise le fil des événements.

Entre la plainte initiale et l’occupation du laboratoire, il s’est écoulé plus d’un an, précise-t-il.

Rodney John, l'un des six étudiants antillais à avoir porté plainte contre le professeur Anderson, faisait partie de cette jeunesse antillaise décomplexée et politisée, portée par la vague de décolonisation en Afrique et dans les Amériques, et par le mouvement des droits civiques aux États-Unis. Au Québec, la crise d’Octobre n’était pas loin. D’ailleurs, des membres du Front de libération (FLQ) se sont solidarisés avec les étudiants.

Même si nous n’étions pas francophones, nous étions tous dans le même bateau. Nous luttions tous contre l'establishment, contre l’oppression.

Rodney John

Plusieurs de ses camarades de classe antillais qui ont pris part à l’occupation ont eu une brillante carrière : Anne Cools, première sénatrice canadienne noire, Roosevelt (Rosie) Douglas, qui est devenu premier ministre de la Dominique...

Nombre d’entre eux se racontent dans un documentaire sur l’affaire Sir George Williams produit par l’Office national du film, Ninth Floor (2015).

Ces étudiants étaient venus au Canada en rêvant de devenir médecin. Le cours de biologie de M. Anderson était un cours prérequis pour poursuivre des études en médecine à McGill. Mais ils ont vite compris qu’ils étaient traités différemment de leurs camarades de classe.

Comme cette fois où Rodney John, après avoir subi un grave accident de voiture, demande au professeur Anderson de reporter son examen de mi-session et se bute à un refus. Une faveur qui avait pourtant été accordée à un étudiant blanc, dit-il.

La quantité d'informations que nous avons compilées sur Anderson l'aurait fait licencier en 2020, souligne le psychologue et médiateur retraité, aujourd’hui installé à Toronto.

Nous menions une bataille perdue, mais il fallait la mener.

Rodney John

Le dilemme du professeur Bayne

C’était une situation bien complexe, affirme pour sa part Clarence Bayne, qui était à l’époque un jeune professeur à la Faculté de commerce et d’administration de Sir George Williams, lui-même immigrant originaire de Trinité-et-Tobago.

On voit Clarence Bayne, de face, qui sourit. Il est devant son domicile.

Le professeur émérite Clarence Bayne faisait partie d’un comité chargé d’enquêter sur la plainte de racisme de six étudiants antillais.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Au courant de l’année 1968, l’Université lui demande de faire partie d’un comité chargé d’investiguer sur la plainte de racisme contre le professeur Anderson. Mais, accusé de trahison par des étudiants noirs, et se sentant à la fois juge et partie, il se retire de ce comité composé de professeurs.

Le comité finit par rejeter la plainte, ce qui met le feu aux poudres.

Les étudiants antillais étaient-ils alors discriminés? Clarence Bayne, qui s’exprime avec toute la verve d’un professeur d’université, pèse ses mots.

Les étudiants étaient en droit de porter plainte, et cette plainte aurait dû être traitée de façon rapide et efficace. Ça n’a pas été le cas, affirme le professeur, qui voit dans les événements une insurrection plus large contre les politiques discriminatoires et le racisme systémique de l’époque.

Il y avait cette idée dans la société que les Noirs étaient inférieurs aux Blancs. La société était étonnée que nous fonctionnions de la même manière que les Blancs, ou que nous pouvions, par exemple, parler parfaitement l’anglais ou le français.

Clarence Bayne

Et le contexte à Montréal était propice à une telle insurrection, estime Clarence Bayne. Ces étudiants noirs éduqués, qui vivaient souvent autour des campus de Sir George Williams et de McGill, étaient prêts pour une révolution intellectuelle.

Moi, ma vision était de retourner aux Caraïbes, de créer un nouveau gouvernement et d’expulser les Français, les Espagnols, les Anglais. Mais nous nous sommes rendu compte que le vrai changement aurait lieu en Amérique du Nord, affirme M. Bayne, qui a finalement choisi d’élever sa famille et de faire carrière à Montréal.

D’hier à aujourd’hui, ce qui a changé

Essentiellement inconnus des plus jeunes générations, ces événements de 1969 ont pourtant marqué Lydie Dubuisson. La dramaturge a coécrit une pièce sur les protestations intitulée Blackout, présentée il y a deux ans à Concordia dans le cadre du 50e anniversaire des événements.

La Montréalaise de 40 ans a fait ses études à Concordia au cours des années 2010 et n’avait jusque-là jamais entendu parler de l’affaire. C’est grâce à un professeur qu’elle s’y est intéressée, un peu par hasard.

Une histoire qui aurait pu être celle de ses parents, venus d’Haïti. Comme les étudiants antillais, de la même génération qu’eux d’ailleurs, ses parents aussi en tant qu’immigrants sont devenus l’autre en posant les pieds au Canada.

On voit les comédiens de la pièce Blackout, en action.

Coécrite par Lydie Dubuisson, la pièce sur les manifestations à Sir George Williams, intitulée Blackout, a été présentée il y a deux ans à Concordia dans le cadre du 50e anniversaire des événements.

Photo : Jaclyn Turner / Théâtre Tableau D'Hôte

Je ne comprends pas comment ce n’est pas un des faits les plus marquants de Montréal, s’étonne l’associée artistique de la compagnie de théâtre Black Theatre Workshop, dont l’un des fondateurs était Clarence Bayne.

Selon Lydie Dubuisson, les événements de Sir George Williams, pourtant bien couverts par les médias à l’époque, auraient mérité plus de place par la suite dans notre histoire.

Les événements auraient-ils fait couler plus d’encre s’ils s’étaient déroulés à l’Université de Montréal au lieu de Concordia et si les étudiants avaient été francophones? Sûrement, estime Lydie, semblant réfléchir à voix haute.

Mais en même temps, c’était le 30e de la crise d’Oka récemment, et j’en ai très peu entendu parler. Ce ne sont pas des histoires qu’on veut raconter ici.

Lydie Dubuisson

À la lumière de récents événements dans les universités canadiennes, notamment le débat sur l’utilisation du mot en n, Lydie Dubuisson se demande à quel point les choses ont changé en 50 ans. Encore aujourd’hui, il y a plus un désir de sauvegarder les institutions que d’écouter ceux qui ont été blessés, estime-t-elle.

Le professeur émérite Clarence Bayne voit lui aussi peu de changements.

Nous menons donc toujours les mêmes batailles, affirme-t-il. Aujourd’hui, on dit : "La vie des Noirs compte" (Black Lives Matter). À l'époque [des droits civiques], on disait : "On veut la liberté, maintenant". La différence est que plus de gens le disent en même temps aujourd’hui.

Malgré tout, les mœurs évoluent, tranquillement. L’été dernier, dans la foulée du meurtre de George Floyd aux États-Unis, un groupe d’étudiants, de professeurs et d’employés de Concordia a demandé que soit débaptisée la salle DB Clarke, nommée en l’honneur de l’ancien directeur de Sir George Williams. Celui-là même qui a appelé la police antiémeute à l’hiver 1969.

Le collectif propose de nommer cette salle en l’honneur de l’ex-étudiante Coralee Hutchison, qui a participé aux manifestations de l’hiver 1969 pour dénoncer le racisme à Sir George Williams. Elle serait morte, soutient le collectif, après avoir reçu un coup de matraque d’un policier.

Une façon, du moins symbolique, de tourner la page.

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