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Les intervenants de la DPJ Mauricie-Centre-du-Québec désertent

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Un enfant est assis dans des estrades avec son toutou.

Au coeur de la DPJ est diffusée sur ICI RDI.

Photo : iStock

Amélie Desmarais

Depuis septembre, 11 des 21 travailleurs du bureau d’évaluation et orientation de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) à Trois-Rivières ont quitté leur poste ou sont en arrêt de maladie, selon ce qu'a appris Radio-Canada. L’autre moitié de cette équipe, dont le mandat est de se rendre dans les familles pour vérifier les signalements et de protéger les enfants, est à bout de souffle. Le problème est tel que le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec (CIUSSS MCQ) a dû envoyer des renforts en provenance des CLSC.

C'est moi qui me présente derrière la porte, qui va cogner pour dire : "Bonjour. On a reçu un signalement pour vos enfants, est-ce qu'on peut en parler?", lance Ingrid Garceau, agente de relations humaines à la DPJ depuis 12 ans.

Elle a accepté de témoigner de sa réalité, à visage découvert, dans l’espoir que son appel à l’aide soit entendu.

Elle ne sait pas combien de temps encore elle tiendra le coup. Les départs de ses collègues, autant des nouveaux que des plus expérimentés, alourdissent constamment sa tâche.

Les départs en maladie c'est malheureux, mais c'est des choses qui nous arrivent et ça fait partie quasiment du lot de travailler en protection de la jeunesse, mais cet exode-là est nouveau.

Au cours des dernières semaines, elle a vu au moins quatre de ses collègues seniors, dont une qui avait 25 ans d'ancienneté, partir. Des nouvelles personnes se sont jointes à l’équipe, mais il reste encore quatre postes vacants. Pour donner un coup de main temporairement, au moins cinq personnes en provenance du CLSC sont venues leur prêter main-forte depuis le début janvier. Toutefois, leur arrivée implique beaucoup d’accompagnement et ce sont les plus anciens qui héritent des dossiers les plus complexes, ce qui alourdit davantage la tâche de ceux qui restent.

Je l'aime mon travail et puis j'aimerais ça toujours pouvoir continuer à pouvoir le faire, mais j'aimerais ça avoir la possibilité de le faire à la hauteur de ce qu'on voudrait, explique Ingrid Garceau, la voix étranglée par les sanglots.

Le visage d'Ingrid Garceau en hiver, dehors, durant l'entrevue.

Ingrid Garceau est agente de relations humaines à la DPJ Mauricie-Centre-du-Québec depuis 12 ans.

Photo : Radio-Canada

Présentement, on se trouve impuissants dans le réseau, pis on se trouve impuissants dans les départs de nos collègues, on les comprend de s'en aller, on est impuissants dans les délais juridiques, on est impuissants devant les parents qui nous demandent de l'aide à qui on est obligés de leur dire, excusez-moi madame, mais votre situation, c'est pas le feu qui brûle le plus.

Départs au bureau d’évaluation et orientation de Trois-Rivières

  • 4 absents en maladie
  • 2 démissions du CIUSSS MCQ
  • 3 départs vers d’autres secteurs d’activité
  • 2 promotions en jeunesse au CIUSSS MCQ

Il faut dire que les urgences qui nécessitent une intervention immédiate, appelées code 1, sont nombreuses depuis les derniers mois. La pandémie et la crainte perpétuelle de voir les écoles fermer à nouveau n’ont fait qu’accentuer la pression.

Des journées où on a trois codes 1 dans mon équipe de travail, oui ça arrive, maintenant on est rendus trois de garde par jour parce que oui ça peut arriver.

À cela s’ajoute la crainte omniprésente qu’un drame survienne faute d’être intervenu à temps.

On a peur d'en échapper tout le temps, à chaque drame qu'il y a, à chaque fois que dans les nouvelles on entend parler de nous (la DPJ), on refait dans notre tête le soir la liste de nos dossiers en se demandant : est-ce que j'en ai échappé?

Ingrid Garceau confie que chaque jour est une lutte pour ne pas tout lâcher.

L'impact sur nos familles, sur nos enfants, tu sais quand ton enfant qui te voit pleurer un soir te dit : "maman si tes clients n'ont pas besoin de toi demain, tu peux rentrer souper à la maison". Ça nous rentre dedans, on doit choisir entre les enfants des autres et les nôtres.

Elle s’accroche malgré tout à sa mission, à chaque intervention qui fait une différence dans la vie des enfants, pour continuer encore un peu.

Se dire wow je pense que je l'ai eu ce parent-là, je l'ai fait accrocher à changer sa situation, à se mettre en action.

10 % de départs à la DPJ depuis septembre

Les départs ne touchent pas uniquement ce bureau de Trois-Rivières, un employé sur 10 a quitté la DPJ dans la région depuis septembre, selon l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) de la Mauricie et du Centre-du-Québec.

À La Tuque, les deux postes à l’évaluation et l'orientation de la DPJ sont vacants. Dans le secteur du Cap-de-la-Madeleine, quatre des six nouveaux intervenants entrés en fonction un peu avant les fêtes ont démissionné, rapporte le syndicat.

Cet exode massif est attribuable à la surcharge de travail, mais aussi à la fusion de la liste de rappel de la DPJ avec les autres services du CIUSSS MCQ en septembre dernier, explique Jean-Christophe Côté-Benoît, président de l’APTS MCQ.

Le visage de Jean-Christophe Côté-Benoît durant l'entrevue, dehors, en hiver.

Jean-Christophe Côté-Benoît est président de l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) de la Mauricie et du Centre-du-Québec.

Photo : Radio-Canada

Les employés de la DPJ peuvent maintenant changer de secteur d’activité à l’intérieur du CIUSSS MCQ en conservant la reconnaissance de leurs années d’ancienneté.

On vit la même chose partout en Mauricie-Centre-du-Québec présentement. On a une grande perte d'expertise, c'est beaucoup des personnes qui ont beaucoup d'expérience qui finissent par quitter pour aller ailleurs pour changer d'air.

Le problème, selon lui, c’est que les plus expérimentés quittent parce qu’ils sont à bout et que les nouveaux ne restent pas ou refusent de travailler à la DPJ.

C'est pas du tout pareil [aux autres secteurs], explique M. Côté-Benoît, parce qu'on a un rôle d'autorité, il y a une question aussi de justice, de tribunaux. Il y a une question d'imputabilité qui est énorme parce que le jour qu’il arrive un drame, la DPJ va être ciblée, mais en bas de ça il y a un intervenant qui a fait tout ce qu'il pouvait faire avec le temps qu’il avait et avec les instruments qu’il avait pour y arriver.

Il propose qu’un soutien psychologique sur le terrain pendant les heures de travail soit disponible pour aider les intervenants qui doivent composer avec des drames, des micro-agressions tous les jours.

Pour attirer de la relève, il soutient qu’il faudrait leur offrir plus de temps de ressourcement, plus de congés, et moins d'heures de travail, mais avec le même salaire.

Le CIUSSS conscient de la pression

Dans une communication écrite, le CIUSSS MCQ admet que la DPJ connaît des enjeux de main-d'œuvre qui accentuent la pression sur les équipes.

Il faut toutefois préciser que le phénomène d’exode de la main-d'œuvre vers d’autres secteurs d’activité n’est pas propre à la Mauricie-et-Centre-du-Québec, mais bien une situation vécue dans l’ensemble de la province.

Des efforts de recrutement continus sont donc déployés, peut-on lire, dont la présence d’étudiants à la maîtrise en psychoéducation qui se joindront au secteur d’évaluation et orientation cet été. À cela s’ajoute la possibilité d’embauche des stagiaires avant la fin de leur parcours académique.

S’accrocher à la commission Laurent

Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits de l'enfant et la protection de la jeunesse, qui présente un prélude du contenu de son rapport final en conférence de presse

Régine Laurent est la présidente de la Commission spéciale sur les droits de l'enfant et la protection de la jeunesse (Archives)

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À quelques mois du dépôt final du rapport de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Ingrid Garceau s'accroche à l’espoir.

Il faut arrêter de mettre des plasters temporaires sur des problèmes de système, insiste-t-elle.

Elle voit d’un bon œil les recommandations préliminaires déposées en décembre, dont la création d’une Direction nationale de la protection de la jeunesse, pour mobiliser les efforts et mettre en place des solutions.

Le président de l’APTS MCQ Jean-Christophe Côté-Benoît est partagé entre l’espoir et le cynisme. Il craint que le rapport attendu à la fin avril ne finisse sur une tablette ou, pire encore, qu’il soit utilisé pour contraindre les employés de la DPJ plutôt que pour améliorer leur situation.

J'ai absolument confiance à la commission Laurent, dit-il, cependant ma confiance n'est pas la même par rapport au gouvernement.

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