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« Nourrir Henri » un frigo à la fois

Dans le quartier Saint-Henri, résidents et commerçants se sont unis pour lutter contre la crise alimentaire dans le cadre d'un projet simple et audacieux.

Une main se glisse dans un réfrigérateur.

Le frigo de « Nourrir Henri » est ouvert à tous!

Photo : Radio-Canada

N’avoir rien à manger est la réalité de nombreuses personnes actuellement. La pandémie a précipité et aggravé l’insécurité alimentaire.

Depuis le début de la crise, 22 % de la population du Québec a vécu, à un moment ou à un autre, de l’insécurité alimentaire.

Alors que la pauvreté et les inégalités étaient déjà en augmentation au pays, on voit que le fossé se creuse davantage entre les plus riches et les plus pauvres.

Cette situation préoccupe grandement la chercheuse et professeure en nutrition de l’Université de Montréal Geneviève Mercille, qui en a mesuré la gravité.

Il y avait 8 % de la population qui était en insécurité alimentaire grave. C'est beaucoup, parce qu'habituellement, c'est trois fois moins que ça !

Une citation de :Geneviève Mercille
Elle porte un manteau de laine grise et une tuque.

Geneviève Mercille, chercheuse et professeure en nutrition de l’Université de Montréal

Photo : Radio-Canada

Quand on vit une telle situation, on peut se priver de repas pendant des journées entières. Il y a vraiment la faim qui s’installe, nous explique la professeure.

Dans le quartier Saint-Henri, par exemple, les inégalités sont grandes.

Cependant, la communauté tente d’aider les plus démunis avec le projet Nourrir Henri.

Un frigo est installé dehors et, juste à côté, il y a un petit garde-manger. Ils sont visibles et accessibles en tout temps à ceux qui sont dans le besoin.

Un vieil homme semble faire son choix entre les plats proposés.

Un résident du quartier jette un coup d'oeil dans le frigo de « Nourrir Henri ».

Photo : Radio-Canada

Chaque jour, des citoyens viennent remplir le frigo de denrées, nous raconte Claude Chevalot, l’administratrice du projet.

C’est elle qui a convaincu les propriétaires de la friperie du quartier d’installer le frigo sur leur terrain.

Que des gens de la communauté apportent des plats cuisinés et des aliments ici tous les jours, c’est hallucinant! s'exclame-t-elle.

Elle ajoute que la communauté s’est appropriée un projet qui va à l'essentiel de la vie, soit manger.

Pense à cela deux secondes : pendant que tu manges ton spaghetti, il y a des gens qui ne mangent pas!

Une citation de :Claude Chevalot
Dans la ruelle devant le réfrigérateur.

Claude Chevalot, administratrice du projet « Nourrir Henri »

Photo : Radio-Canada

Selon Sébastien Rioux, de la Chaire de recherche du Canada en économie politique de l’alimentation et du bien-être, personne ne devrait avoir faim dans un pays riche comme le nôtre, qui a des surplus alimentaires chroniques.

À mon avis, la question de l'alimentation et de la sécurité alimentaire devrait être un droit, un droit social, plaide-t-il.

Des surplus, il y en avait dans l’épicerie d’Isabelle Aubut, car avant la crise, 80 % de sa clientèle provenait du milieu de la restauration, des commerces, des bars et des institutions.

Elle se retrouvait donc avec de nombreux aliments invendus. De plus, les organismes ne venaient plus récupérer les denrées.

C’était très difficile de trouver des banques alimentaires. Elles ne se déplaçaient pas, étaient fermées ou manquaient de bénévoles, nous raconte Isabelle Aubut, qui a fait plusieurs appels sans jamais trouver.

Elle sélectionne des produits.

Isabelle Aubut dans son épicerie

Photo : Radio-Canada

C’est que, dans le contexte actuel, plusieurs activités des organismes communautaires ont été suspendues, et certains ont même fermé leurs portes.

Les organismes sont allés vers les mesures d'urgence et plein d'autres services ont dû être abandonnés. C'est comme notre réseau hospitalier, remarque Geneviève Mercille. Tout le filet social du réseau communautaire au Québec est mis à mal. Cela peut aggraver une situation de précarité qui était déjà existante.

Restauratrice dans le quartier, Gaëlle Cerf a été contrainte de fermer définitivement les portes de son restaurant en raison de la pandémie. Elle s’implique dans le projet du frigo et récupère les aliments invendus chez Aubut trois fois par semaine.

Ils m’ont dit : ''On jette pour 1000 $ d’aliments par semaine!'' J’ai dit : ''OK, je m’en occupe!''

Une citation de :Gaëlle Cerf, restauratrice
Elle vient remplir le frigo.

Gaëlle Cerf, restauratrice

Photo : Radio-Canada

Elle sélectionne des fruits et des légumes qu’elle apporte directement au frigo, et le reste est transformé par des cuisinières afin de préparer des paniers pour des familles.

C'est un vrai esprit de communauté. C'est le quartier qui se met ensemble. Mon lien avec Aubut est magique, souligne Gaëlle Cerf. Je suis tellement contente d'avoir pu mettre ensemble ces deux entités. On se rend compte que, finalement, l'épicier, le restaurateur, puis aussi les autres restaurateurs du quartier embarquent dans le projet du frigo.

Le projet grandit et, maintenant, Claude Chevalot est à la recherche d’un local tellement la quantité de denrées est importante. Elle et son équipe de bénévoles ont commencé un service de paniers livrés tous les samedis.

C’est devenu complètement dingue, constate-t-elle. On aide 33 familles, dont certaines avec beaucoup d’enfants.

Gaëlle ouvre la porte du frigo pour le remplir d’aliments et, chaque fois, c’est une surprise.

Il y a du stock! Il y a de la soupe à la dinde, du pâté chinois où c’est écrit ''un par personne SVP''! Parce qu'il faut partager! Il y avait un ''chinese beef macaroni'' qui devait être délicieux parce qu’il n’y en a plus!

Une citation de :Gaëlle Cerf
Les portes sont ouvertes à tous!

Le garde-manger et le frigo de « Nourrir Henri »

Photo : Radio-Canada

Ces gestes individuels, à échelle communautaire, viennent pallier l’insuffisance du système d’aide alimentaire et témoignent de l’augmentation dramatique de l’insécurité alimentaire et de la pauvreté au Québec, surtout dans un contexte de hausse des prix de la nourriture et du logement, explique Sébastien Rioux.

Malgré le fonds d’urgence de 100 millions de dollars du gouvernement fédéral pour l’insécurité alimentaire, malgré tous les dons privés et le travail exemplaire des banques alimentaires, le problème empire.

On n’est jamais en train d’attaquer le problème plus fondamental de la pauvreté et de l’insécurité financière, déplore M. Rioux. L'aide sociale ou le salaire minimum sont essentiellement des mesures de pauvreté. En fait, notre filet social assure la pauvreté. Il faut des mesures plus fortes en amont.

Moi, ce qui me m’arrache le cœur, c’est de voir la quantité de gens qui ont du travail et qui sont obligés d'avoir recours à de l'aide alimentaire, dont beaucoup de femmes monoparentales, témoigne Claude Chevalot.

La porte du réfrigérateur est ouverte.

Le frigo de « Nourrir Henri » est bien garni.

Photo : Radio-Canada

La professeure spécialisée en politiques publiques de nutrition croit aussi qu’il doit y avoir des politiques. Elle donne l’exemple d’une politique universelle d’aide alimentaire dans les écoles, qui pourrait aider les familles.

Un autre exemple est celui d’un système de cartes prépayées qui permettrait d'acheter, par exemple, des fruits et des légumes locaux directement au marché public.

Un projet pilote réalisé l’été dernier est très prometteur.

Ça pourrait être adopté à l’échelle de nos gouvernements. Il doit y avoir des politiques et des mesures structurantes, affirme Geneviève Mercille.

Pour l’instant, ces gestes de solidarité font du bien à ceux qui reçoivent, mais aussi à ceux qui donnent, comme Gaëlle.

En fermant le restaurant, je me suis rendu compte que j'avais besoin d’aider et de continuer de nourrir les gens d'une autre manière. Ça aide aussi à relativiser. Quand on fait un petit ''reality check‘’, on se rend compte qu'on va bien et que ça fait du bien d’aider.

Une citation de :Gaëlle Cerf

Le reportage d'Andrée Langlois sera diffusé ce soir à L'épicerie à 19 h 30.

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