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Quand le bonheur a fui le pré

Stéphane Côté, producteur de bovins.

« Il n'y avait plus d'issue, j'ai craqué », raconte Stéphane Côté, producteur de bovins.

Photo : Radio-Canada

Les travailleurs agricoles sont essentiels, encore plus depuis que Québec s’est donné comme objectif d’atteindre l’autonomie alimentaire. Mais le gouvernement se préoccupe aussi de la santé mentale des agriculteurs, un sujet qui a longtemps été tabou. Pour prévenir la détresse sur les fermes, des travailleurs de rang – l'équivalent des travailleurs de rue en milieux urbains – ont été déployés aux quatre coins de la province.

Stéphane Côté est producteur de bovins depuis 25 ans. Sa ferme, c'est toute sa vie. Pourtant, au fil des années, elle est devenue une source d'anxiété qu'il ne pouvait plus ignorer. L'automne dernier, il a tout simplement craqué. Le moment précis, c'est le 9 de septembre, se rappelle l'agriculteur de 44 ans. Ça s'est arrêté là. Je me suis mis à pleurer, ç'a duré deux semaines de temps, plus motivé, plus rien, j'avais juste le goût de me sauver.

Son troupeau de 150 bovins de boucherie, qui avait autrefois fait sa fierté, s'est transformé en un poids difficile à porter. Il y a une lourdeur, parce qu'il y a toujours une culpabilité, explique l'agriculteur de Saint-Nazaire, au Lac-Saint-Jean. Ça m'a rattrapé, le malaise a grandi jusqu'à ce que la petite coquille intérieure craque cet automne.

Stéphane est loin d'être un cas isolé. Le stress et l'anxiété font partie du quotidien de bien des agriculteurs : 46 % d'entre eux disent avoir déjà ressenti de la détresse psychologique. Le taux de suicide est deux fois plus élevé chez les agriculteurs que dans la population générale.

Des antennes pour capter la détresse

L'hiver peut être particulièrement difficile pour eux, souligne le ministre de l'Agriculture, André Lamontagne. C'est dans ce temps-là qu'ils peuvent être plus à risque et qu'il faut avoir plus d'antennes sur le territoire pour être capable de capter ça, soutient-il.

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André Lamontagne, ministre de l'Agriculture.

Des travailleurs de rang pour soulager la détresse des agriculteurs

Photo : Radio-Canada

Pour répondre aux besoins des agriculteurs, une quinzaine de travailleurs de rang ont été formés et déployés dans la majorité des régions du Québec pour intervenir auprès des producteurs. À l'image des travailleurs de rue, ils n'attendent pas que la clientèle vienne à eux : ils vont à sa rencontre.

On fait des run de lait, c'est-à-dire qu'on passe par les fermes, on donne des cartes, on dit : "Allô, on est là, on existe", illustre Sandra Allaire, travailleuse de rang pour la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

C'est comme ça qu'elle a pu tendre la main à Stéphane Côté lorsqu'il a craqué. Elle m'a vraiment aidé à mettre les mots [sur ma détresse], dit-il. Elle m'a aidé à voir, à visualiser ce que je ressentais et à m'apaiser un peu dans tout ça.

Sandra Allaire, travailleuse de rang.

Sandra Allaire, travailleuse de rang pour la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Photo : Radio-Canada

En plus d'une formation en travail social, la plupart des travailleurs de rang ont une expérience en milieu agricole – un atout important pour détecter la détresse chez un agriculteur, selon Sandra Allaire.

Un producteur agricole, son mode de vie, c'est : travail, travail, travail, explique-t-elle. Il n'a pas le droit d'être malade; il n'a pas le droit de prendre de vacances; il n'a pas le droit d'avoir d'émotions. Nous, on arrive et on dit : "Tu as le droit d'avoir d'autres sphères de ta vie où tu mets du temps".

C'est de permettre de normaliser leur état et [de dire] : "C'est normal que vous vous sentiez comme ça! Regardez les facteurs de stress qui viennent avec la production agricole!"

Sandra Allaire, travailleuse de rang

À l'heure où le Québec veut réduire sa dépendance alimentaire aux marchés étrangers, le ministre Lamontagne croit plus que jamais à l'importance de prendre soin des producteurs agricoles. Et il est convaincu que les consommateurs ont aussi un rôle à jouer sur le moral des agriculteurs.

La façon d'en prendre soin, c'est de reconnaître à quel point ils sont essentiels, affirme le ministre. S'il y a une chose de bonne avec la pandémie, c'est que les consommateurs ont une sensibilité accrue de l'importance de ces gens-là.

« Rétablir l'homme à sa place »

Je ne veux pas mourir, je veux vivre. Vivre au sens large.

Stéphane Côté, producteur agricole

Stéphane, lui, a finalement pris une décision qu'il ne pensait jamais prendre : se départir de son troupeau.

Je veux me retrouver en tant qu'homme et la stratégie que j'ai trouvée, c'est de prendre le producteur agricole et de le sacrer dehors. On va rétablir l'homme à sa place, et par la suite, on verra si on est capable de faire une petite place au producteur agricole qui est en moi.

Il tourne la page, dit-il, le temps de retrouver le calme et l'équilibre.

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