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Analyse

Le Spoutnik V est en orbite : un triomphe scientifique et politique pour la Russie

Après avoir suscité la méfiance et la critique, le vaccin russe a gagné la confiance et s'avère un succès commercial et diplomatique pour le Kremlin.

Maria Anikina et une amie sur une passerelle surplombant une place commerciale.

Maria Anikina et une amie viennent de recevoir leur deuxième piqûre de Spoutnik au centre commercial Gum sur la place Rouge à Moscou.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Quand le président Vladimir Poutine a annoncé à la télévision russe au mois d'août dernier que les scientifiques de l'Institut Gamaleya de Moscou avaient mis au point le tout premier vaccin du monde contre la COVID-19, c’était non seulement une surprise, mais une violation flagrante des normes et pratiques mises en place par la communauté scientifique internationale.

Le vaccin venait officiellement d’être approuvé à la va-vite par le Kremlin, sans transparence ni données fermes, et avant même que les essais cliniques nécessaires n'aient été menés.

C’est ainsi que le Spoutnik V, baptisé comme le premier satellite envoyé dans l'espace en 1957 par l’Union soviétique, est rapidement devenu la bête noire dans la course au vaccin, que la Russie prétendait avoir gagnée.

Le président Poutine en tenue médicale tenant une seringue prêt à donner un vaccin.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une caricature du New York Daily News compare le vaccin au Novitchok, l'agent innervant à l’origine de l'empoisonnement d'Alexeï Navalny. Le président Poutine dit : « Et s'il tue des gens, je peux l'utiliser sur mes opposants. »

Photo : New York Daily News / Bramhall

Il était de bonne guerre de critiquer le vaccin russe, de le ridiculiser ou de l’accueillir tout au moins avec méfiance dans ces circonstances.

Mais six mois plus tard, le grand pari du Kremlin s'avère payant autant sur le plan scientifique que commercial et diplomatique.

Le Spoutnik V est non seulement convoité par les alliés traditionnels de la Russie, comme le Venezuela et l’Iran (qui n'avaient jamais vraiment remis en cause son efficacité), mais aussi par l'Europe, qui considère désormais la Russie comme un partenaire potentiel, quoique improbable, pour lutter contre la pandémie.

L’Allemagne et la France, entre autres, proposent déjà de le produire, si l'Agence européenne des médicaments (AEM) leur donne le feu vert.

Je crois que les autorités russes ne pourraient pas être plus satisfaites de la façon dont les choses se passent aujourd'hui, explique la politologue Judith Twigg, experte des politiques sanitaires à l'Université du Commonwealth de Richmond, en Virginie.

Le Kremlin a beaucoup de problèmes dans d’autres domaines, mais il s’agit d’une victoire sans faille et sans compromis sur laquelle il peut s’accrocher.

Une citation de :Judith Twigg, professeure en science politique à l’Université du Commonwealth de Richmond

Le grand virage est survenu au début du mois de février, quand la revue scientifique The Lancet, une référence mondiale, a conclu que le vaccin était aussi efficace (à 92,6 %) que les deux favoris Pfizer et Moderna.

Il n’en fallait pas plus, après des mois d’incertitude, pour que l'engouement se répande et que les carnets de commandes se remplissent.

Deux personnes portent une boîte du vaccin Spoutnik.

Des boîtes du vaccin Spoutnik sont livrées en Argentine.

Photo : Reuters / Agustin Marcarian

Les vaccins n’ont pas de nationalité, disait le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian en entrevue le 4 février. L’important, c’est d'avoir un produit qui fonctionne.

C’est une décision scientifique, pas une décision politique, c'est ça qu'il faut comprendre, a renchéri le président Emmanuel Macron.

La chancelière Angel Merkel à Berlin et le président français Emmanuel Macron, dans un écran, participent à une conférence de presse.

La chancelière Angel Merkel et le président français sont prêts à accueillir le Spoutnik V.

Photo : Reuters / POOL/John MacDougall

Un discours diplomatique qui ne cache pas le dilemme éthique de plusieurs gouvernements : acheter ou pas le vaccin d’un régime qu’on menace de sanctions et de représailles? Autrement dit, se pincer le nez au nom de la santé publique.

Ce malaise ne pouvait être plus flagrant lors de la visite du diplomate en chef de l'Union européenne (UE) à Moscou la semaine dernière.

Josep Borrell est venu au Kremlin au nom des 27 pays membres de l’Union européenne pour sermonner Vladimir Poutine dans l’affaire Alexeï Navalny et pour la répression des milliers de manifestants qui ont protesté dans la rue contre le régime.

Au terme d’un tête-à-tête froid et tendu avec son homologue Sergueï Lavrov, Josep Borrell a non seulement quitté la Russie sans la menacer de nouvelles sanctions, mais il a détourné l’attention du dossier politique en vantant les mérites du Spoutnik pour pallier les manques de vaccins sur la planète.

Je voudrais féliciter la Russie pour ce succès, c’est une bonne nouvelle pour l’humanité.

Une citation de :Josep Borrell, diplomate en chef de l’UE

Quelques jours plus tard, l'AEM confirmait qu’elle étudiait le vaccin russe dans l'espoir de l'approuver d’ici la fin du printemps.

Vous ne voulez pas donner à Vladimir Poutine, en particulier dans ces circonstances, une victoire politique. Pas de la façon dont il se comporte. D'un autre côté, vous avez besoin de vaccins pour votre peuple. En fait, vous en aviez besoin hier.

Une citation de :Judith Twigg, professeure en science politique à l’Université du Commonwealth de Richmond

C’est encore plus vrai pour les pays en développement.

À 10 $ US la dose, soit deux fois moins cher que ses compétiteurs, le Spoutnik est une option alléchante, sinon la seule, en attendant la livraison des doses promises par le COVAX, un fonds de vaccins piloté par l'Organisation mondiale de la santé pour venir en aide aux pays défavorisés.

À Ramallah, en Cisjordanie, la campagne de vaccination a commencé cette semaine grâce aux 10 000 doses gratuites du Spoutnik envoyées par la Russie en attendant que les 90 000 autres commandées soient prêtes.

Nous, en tant que Palestiniens, nous devons être très reconnaissants envers le gouvernement russe, car à ce jour, la Russie est le seul pays au monde qui a offert un vaccin au peuple palestinien. Et, oui nous sommes très fiers de notre relation avec la Russie.

Une citation de :Docteur Ali Abed Rabbo, ministère de la Santé de l’Autorité palestinienne

À l'hôpital Istishari de Ramallah, plusieurs travailleurs de la santé à qui nous avons parlé ont confirmé avoir été vaccinés avec le Spoutnik.

C’est un vaccin traditionnel à vecteur viral qui va me permettre de travailler en paix auprès des patients atteints de la COVID aux soins intensifs, explique le docteur Adham Amrou. L'aspect politique ne m'intéresse pas, je suis médecin.

Une aiguille sur le point de rentrer dans le bras du docteur Walid Al-Rimawi.

Le docteur Walid Al-Rimawi reçoit le vaccin Spoutnik à Ramallah.

Photo : Radio-Canada / Walid Sababa

Mais dissocier la géopolitique de l’urgence sanitaire n’est pas acquis pour tout le monde. Dans le cas de l’Ukraine, qui est en guerre depuis plus de sept ans avec la Russie, c’est tout simplement impossible.

Le Spoutnik a été carrément banni, nous a expliqué le ministre ukrainien de la Santé, Maxym Stephanov, lors d’une entrevue cette semaine.

Portrait de Maksym Stepanov.

Le ministre de la Santé Maksym Stepanov, en conférence de presse à Kiev, fait le point sur la vaccination, qui tarde à commencer en Ukraine.

Photo : Radio-Canada / Petro Koshukov

J’aimerais rafraîchir la mémoire des pays qui envisagent d’acheter le Spoutnik que nous sommes en guerre depuis sept ans avec la Russie. Ces pays qui songent à se munir du Spoutnik n’ont pas eu leur territoire volé et leurs citoyens tués par la Russie.

Une citation de :Maxym Stephanov, ministre de la Santé de l’Ukraine

L'Ukraine accuse la Russie de se servir de son vaccin pour étendre son influence dans l’est du pays (le Donbass), où le Spoutnik est offert aux citoyens des zones contrôlées par les rebelles pro-russes.

Le président Volodymyr Zelensky compte, quant à lui, sur le COVAX pour lancer sa propre campagne de vaccination, et figure au nombre d’une centaine de pays qui n’ont pas reçu une seule dose pour protéger leur population.

C’est une situation qui était malheureusement prévisible, étant donné l’absence de coordination au niveau international, dit le docteur Gary Kobinger, spécialiste dans le développement des vaccins et ancien membre du groupe de travail canadien sur les vaccins contre la COVID-19.

Il y a des tiraillements, on voit que la politique se mêle des décisions. L'attention n'est pas à 100 % sur la santé publique, mais souvent sur des intérêts nationaux. Il faut reconnaître quand il y a des impacts politiques, et ramener l'attention sur l'urgence sanitaire mondiale. L'ennemi c’est le virus, c’est lui qu’on essaie de contrôler, donc il faut des stratégies scientifiques et apolitiques. Si la Russie voit ça comme une pièce sur l'échiquier, c’est dommage.

Une citation de :Docteur Gary Kobinger

Mais au risque de laisser la Russie combler le manque dans la distribution mondiale de vaccins, les États-Unis et l’Occident doivent faire vite et mieux, dit la politologue Judy Twigg, afin de trouver une solution au vide créé par les politiques protectionnistes America First sur les vaccins mises de l’avant par Donald Trump l’an dernier.

Reste que pour la Russie, le succès scientifique du Spoutnik V est indéniable, un véritable coup diplomatique, selon elle, qui a le potentiel d'étendre son influence et son soft power sur la scène internationale.

Maria dans le centre commercial Gum.

Maria est maintenant vaccinée contre la COVID-19 grâce au vaccin Spoutnik.

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Fière? Bien sûr que je suis fière, mais pas parce qu'on a été les premiers, simplement parce que la Russie a réussi son coup, affirme Maria Anikina, qui vient de recevoir sa deuxième piqûre à Moscou dans la clinique temporaire installée dans le très chic centre commercial Gum, sur la place Rouge.

Elle dit ne jamais avoir douté de son efficacité, même si 58 % des Russes affirment ne pas être prêts à tendre le bras pour le recevoir, selon le plus récent sondage mené au pays par l’institut Levada (Nouvelle fenêtre) (disponible en anglais).

Maria, elle, se considère comme chanceuse, surtout après avoir parlé récemment à des amis canadiens qui lui ont fait part de leur envie étant donné le retard qu'accuse le Canada. Ils m'ont dit qu'à Vancouver, ce n’est pas encore leur tour! Je leur souhaite bonne chance.

Vérification faite, malgré la confirmation de son efficacité par la revue The Lancet, le Spoutnik V ne fait pas partie de la stratégie à long terme de vaccination de Santé Canada.

Comme nous n’avons pas reçu de demande d’autorisation pour le vaccin Spoutnik V, nous ne pouvons pas nous prononcer sur l’innocuité, l’efficacité ou la qualité du produit ni sur une autorisation potentielle, nous a répondu par courriel le ministère de la Santé.

Dans un autre message, le Conseil national de recherches du Canada précise que le portefeuille de vaccin du Canada comporte à l'heure actuelle deux vaccins à vecteur viral similaires au Spoutnik, soit celui d’AstraZeneca et Janssen, qui sont à l'étude, mais pas encore approuvés.

Pour le spécialiste canadien Gary Kobinger, chaque pays est libre de choisir son vaccin, mais s’il avait à faire une recommandation, ce serait de ne jamais fermer la porte.

L'étude du Lancet, c'est juste une partie de l'équation qui a fait monter l'intérêt pour le Spoutnik. Je pense que ce serait utile de le garder en option et voir s’il peut être utile et sauver des vies au Canada, c'est ça le but au bout du compte.

Une citation de :Gary Kobinger

Mais avec ou sans l'éventuel intérêt de l'Amérique du Nord, le Spoutnik V s’affiche désormais comme un outil incontournable dans la lutte contre la pandémie, plus populaire et plus en demande à l’étranger qu’en Russie.

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