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Barcelone rêve désormais de foules immenses

Le virus a bousculé le paysage économique de Barcelone. En 2019, des millions de visiteurs envahissaient sa Rambla et le parc Güell. C’était trop, aux yeux de certains. Mais aujourd’hui, sans leurs euros, la précarité guette. Et on se surprend à rêver de foules immenses.

Il s'approche doucement des oiseaux

Un homme nourrit les pigeons dans un parc vide devant la Sagrada Familia.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Il fait doux ce midi, mais le petit parc devant l’église n’est pas trop fréquenté. Il y a bien quelques couples et des flâneurs. Mais plusieurs bancs au soleil demeurent libres.

Dans un coin, une dame nourrit les pigeons. Ils sont des dizaines, peu gênés par les rares passants. Ces oiseaux, c’est la seule foule massée devant la magnifique Sagrada Familia, un espace d’ordinaire bondé de touristes.

Envolés, les millions de visiteurs annuels, chassés par la COVID-19 et les restrictions aux déplacements. Les milliards d’euros qu’ils dépensaient à Barcelone ont aussi disparu.

Le calme du parc devant la magnifique basilique masque l’angoisse qui assaille bien des Barcelonais, que leurs revenus dépendent ou non des visiteurs.

À la même heure, la fameuse Rambla semble trop vaste pour le peu de gens qui y déambulent.

Les mains dans les poches, Augustin Castro se désole, seul à son kiosque à journaux et à souvenirs.

Il n'y a pas un seul client sur les lieux.

Augustin Castro devant son kiosque à journaux.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Tout est fermé, lance-t-il, en montrant du doigt les vastes parasols qui n’abritent plus ni tables ni chaises.

Cela fait plus de trente ans qu’il travaille ici. Il a rarement vu une telle désolation.

Ils sont pris à la gorge

Dans le monde d’avant la COVID-19, la foule serait dense sur La Rambla en ce jour clément et ensoleillé. Les affaires seraient bonnes. Mais ces temps-ci, on ne gagne rien, déplore Augustin Castro.

Il n’y a que quelques voisins qui viennent acheter le journal! Et encore.

Le kiosquier calcule que les ventes ont chuté de 95 % depuis l'apparition du nouveau coronavirus.

Avec des revenus aussi faibles, impossible d’ouvrir le soir. Plus assez rentable en tenant compte du prix de l'électricité nécessaire pour éclairer la marchandise.

Conséquence : un kiosque qui ne fermait jamais n’est plus ouvert que 6 heures par jour!

Différents bibelots luxueux sont vendus à rabais.

L'un des très nombreux commerces sur le point de fermer boutique en raison des temps économiques difficiles à Barcelone.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

L’absence des visiteurs se voit dans les quartiers avoisinants. Dans le Raval ou le Barri Gòtic, bien des commerces sont fermés, souvent de manière définitive.

Il ne faut pas marcher longtemps pour remarquer les affiches offrant des locaux à louer ou à vendre. Derrière les grilles de fer, la poussière s’accumule.

La crise économique frappe d’abord ceux qui ont les reins les moins solides.

Un petit entrepreneur sur cinq a fermé boutique, selon des chiffres de l’INE, l’institut espagnol de la statistique.

La grille est abaissée, peut-être pour longtemps.

Un restaurant dont le propriétaire a été forcé de mettre fin à ses activités.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Nous sommes toujours capables de joindre les deux bouts, assure Augustin Castro sur La Rambla. Mais ce n’est pas aussi simple pour un couple d’amis restaurateurs, installé non loin.

Ils ne gagnent même pas la moitié de leur salaire habituel. Imaginez : ils ont une hypothèque à payer, ils n’ont rien à manger. Ils sont pris à la gorge. C’est un grand drame humanitaire.

Une citation de :Augustin Castro

Un impact au-delà des industries touristiques

Avant la pandémie, les visiteurs dépensaient plus de 30 millions de dollars à Barcelone chaque jour, selon les estimations des autorités régionales.

Leur absence a des répercussions jusque dans les banques alimentaires de la métropole catalane. Elles rapportent une hausse des besoins d’environ 25 % depuis le début de la pandémie.

En moins d’un an, ce sont 30 000 familles de plus qui ont besoin d’aide pour manger.

Une femme portant des provisions quitte les lieux.

À la banque alimentaire de la Fundación Indali, dans un quartier populaire de Barcelone.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Chaque semaine, les services sociaux nous envoient 15 ou 20 familles de plus, explique Robert Masih. Il préside la Fondation Indali, qui gère une petite banque alimentaire dans un quartier populaire de Barcelone.

Nous pensons arriver à la limite de nos capacités, se désole-t-il, pendant que des bénévoles remplissent des cabas de pâtes, de lait et de farine. Il y a un an, son organisation de quartier n’offrait même pas d’aide alimentaire.

C’est une crise énorme, explique celui qui occupe aussi un poste de sénateur à Madrid.

C’est plus grave que lors de la récession de 2007-2008. C’est à la fois une crise économique, une crise sanitaire et une crise sociale.

Une citation de :Robert Masih
Dans la banque alimentaire.

Robert Masih, président de la Fondation Indali, qui gère notamment une banque alimentaire dans un quartier populaire de Barcelone.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Cette crise pourrait pousser un million d’Espagnols de plus vers la pauvreté, selon Oxfam Intermón. Des nouveaux pauvres souvent issus de la classe moyenne, habitués aux revenus légaux et réguliers.

Robert Masih réclame une aide financière plus généreuse pour les Espagnols. Il prend la France et l’Allemagne en exemple. Deux pays plus riches qui consacrent des milliards pour éviter les faillites et les mises à pied.

Cette impression que la crise empire

¡Hola cariño! La jeune mère parle doucement à son fils. Il sort à peine du lit et ne semble pas avoir assez dormi, comme les trois autres enfants déjà habillés.

Sur une petite table dans le salon, quelques tranches de bananes et des quartiers de clémentines en guise de déjeuner. En silence, le père prépare des verres de lait au chocolat instantané.

La petite famille autour de la table du salon.

Dimitri Mskhiladze et ses enfants dans leur appartement de Barcelone.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Ce matin, les parents ne prendront que du thé avant de conduire les enfants à l’école. La mère assure que personne ne souffre de la faim.

J’ai toujours travaillé avant la pandémie, répète Nino Mskhiladze, installée en Espagne il y a une dizaine d’années. Depuis la COVID-19, cette femme de 29 ans a besoin des banques alimentaires.

C’est plus qu’important, c’est nécessaire, insiste-t-elle. C’est nécessaire.

La famille qui l’employait depuis des années n’a plus les moyens de la garder.

Eux aussi ont perdu leur boulot, dit-elle. Et ils ne touchent qu’un peu d’aide de l’État.

Nino Mskhiladze regarde tendrement ses enfants

Nino Mskhiladze, mère de 4 enfants. Elle et son mari ont perdu leur travail durant la pandémie. Elle n'a reçu aucune aide du gouvernement espagnol dans cette crise.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Dimitri, le père des enfants, a aussi perdu son emploi. Et lui non plus ne parvient pas à retrouver un travail.

Je suis très, très en retard dans mes paiements, avoue Nino Mskhiladze.

Depuis le premier confinement, les dettes s’accumulent. Si la famille n’est pas à la rue, c’est uniquement grâce à la clémence de l’ONG qui possède l'immeuble de logements abordables dans lequel elle loge.

Je tente de trouver du travail. Mais beaucoup d’entreprises n’ont pas repris leurs activités. Bien des bureaux sont fermés.

Une citation de :Nino Mskhiladze

Nino Mskhiladze a l’impression que la crise est pire ces mois-ci.

Sur La Rambla, le kiosquier Augustin Castro, lui, tente de se montrer optimiste. Il parle des vaccins qui, avec l’été, pourraient bien annoncer le retour des touristes.

De rares passants montent et descendent La Rambla.

La fameuse Rambla au cœur de Barcelone à midi. Les terrasses sont fermées, parfois de manière définitive.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Cette année, estime-t-il, si on gagnait ne serait-ce que la moitié de ce qu’on gagnait avant la pandémie, je pense qu’on pourrait sauver bien des boutiques et des commerces.

Une ville qui s’est souvent plainte de recevoir trop de visiteurs se surprend aujourd’hui à rêver de les accueillir de nouveau.

Un texte de Yanik Dumont Baron, correspondant en Europe

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