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L'application Alerte COVID est-elle un échec?

Justin Trudeau en point de presse.

Le premier ministre canadien Justin Trudeau avait dit l'été dernier qu'il espérait qu'au moins la moitié des Canadiens téléchargent l'application.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Plus de six mois après son lancement en grande pompe par Ottawa, seulement 6,2 millions de Canadiens ont téléchargé l'application Alerte COVID et moins de 18 900 cas de coronavirus y ont été répertoriés, ce qui remet doublement en question son efficacité, selon plusieurs experts.

L'application pour téléphones intelligents vise à limiter la propagation du coronavirus en avertissant ses utilisateurs s'ils ont été en contact sans le savoir avec une personne infectée, et en les invitant le cas échéant à subir un test de dépistage.

Lors du dévoilement de l'application en juin dernier, le premier ministre canadien Justin Trudeau disait espérer qu'au moins 50 % des Canadiens la téléchargent, ce qui aurait, disait-il, un impact vraiment transformateur sur notre réouverture.

Après un lancement reporté, les Ontariens ont été les premiers au pays à pouvoir télécharger l'application à la fin juillet. Elle est maintenant disponible partout au pays, y compris au Québec depuis octobre.

À ce jour, toutefois, environ 26 % des Canadiens l'ont téléchargée, selon l'Agence de la santé publique du Canada, qui défend néanmoins son efficacité.

Selon les études publiées, les applications de notification d’exposition seraient efficaces si leur taux d’adoption atteint 15 % et qu’elles sont combinées à d’autres mesures de santé publique (masques, distanciation physique, lavage des mains, etc.).

Une citation de :Natalie Mohamed, porte-parole de l'Agence de la santé publique du Canada

Nous avons eu connaissance de cas où des personnes ayant été avisées par l’application ont reçu un résultat positif au test de dépistage et ont adapté leur comportement pour limiter la transmission dans la collectivité, ajoute la porte-parole Natalie Mohamed.

François Legault en point de presse.

Le premier ministre du Québec, François Legault, annonce en octobre dernier que la province va elle aussi adopter l'application.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

La professeure à l'Institut de politiques en santé de l'Université de Toronto Emily Seto note que le taux d'adhésion à Alerte COVID est inférieur à celui d'applications similaires dans d'autres pays comme Singapour.

[Le nombre de téléchargements] de l'application Alerte COVID est bien plus faible qu'on ne l'espérait.

Une citation de :Emily Seto, professeure à l'Université de Toronto

En France, en revanche, l'application TousAntiCovid ne génère guère plus d'engouement.

La professeure Seto croit tout de même qu'Alerte COVID a pu très probablement contribuer à la lutte contre la pandémie au Canada.

De son côté, le professeur de médecine à l'Université Queen's Gerald A. Evans affirme que l'application ne produit pas les résultats escomptés.

[Le taux d'adhésion] est plutôt lamentable. Présentement, ça n'ajoute pas grand-chose à notre stratégie de dépistage-traçage-isolement.

Une citation de :Gerald A. Evans, spécialiste des maladies infectieuses

Même son de cloche de la part de la professeure Caroline Colijn de l'Université Simon Fraser, experte en mathématiques et en épidémiologie.

Selon elle, il faudrait que le taux d'utilisation soit d'au moins 85 % pour que l'application soit véritablement efficace. L'exception : si un grand nombre de personnes d'un même groupe social la télécharge, là ça pourrait encore être utile pour limiter la transmission du virus, dit-elle.

Des milliers d'infections non répertoriées

Selon les experts, ce qui remet en question l'efficacité d'Alerte COVID, ce n'est pas simplement le nombre relativement faible de téléchargements, c'est aussi le très faible nombre de cas de COVID-19 répertoriés dans l'application.

Pour qu'une infection soit répertoriée, il faut que la personne infectée soit un utilisateur de l'application et y inscrive qu'elle a contracté le coronavirus, grâce à une clé à usage unique fournie par la santé publique ou obtenue sur un site web, selon la province.

Le Canada a recensé plus de 817 000 cas de COVID-19 depuis le début de la pandémie, y compris plus de 700 000 depuis août. Il y a près de 37 800 cas actifs au pays en date du 11 février. Or, moins de 18 900 clés à usage unique ont été utilisées dans l'application jusqu'à maintenant, admet Ottawa.

La professeure Colijn souligne qu'il faut deux personnes, une paire, pour qu'il y ait transmission du virus. Si en moyenne 20 % [de la population] utilise l'application et que les utilisateurs sont répartis également au sein de la population, ça signifie que l'application va détecter seulement 4 % des paires, dit-elle.

L'application est affichée sur un téléphone.

L’application de traçage de la COVID-19 du gouvernement fédéral est disponible en français et en anglais.

Photo : Radio-Canada

L'Alberta, la Colombie-Britannique, le Yukon et le Nunavut ne participent toujours pas au système d'émission des clés pour l'application, ce qui empêche leurs résidents d'y inscrire leur diagnostic même s'ils téléchargent Alerte COVID.

Les provinces et les territoires ont la responsabilité d’intégrer Alerte COVID dans leur système de santé et de distribuer des clés à usage unique, rétorque Mme Mohamed de l'Agence de la santé publique du Canada. Nous collaborons avec nos partenaires provinciaux et territoriaux afin de mieux comprendre les problèmes rencontrés en ce qui concerne les clés à usage unique et de déterminer l’aide que nous pouvons apporter pour faciliter aux utilisateurs l’accès aux clés à usage unique.

Plus tôt cette semaine, Ottawa a annoncé que l'application recueillerait plus de données afin de mieux mesurer son efficacité, y compris sur le nombre d’utilisateurs actifs et de téléchargements par province, le nombre de notifications d'exposition envoyées et le nombre de personnes qui signalent avoir reçu un diagnostic. Le fédéral assure que la vie privée des utilisateurs continuera à être protégée.

La Colombie-Britannique boude l'application

La Colombie-Britannique explique qu'elle ne s'est pas jointe à l'application de notification d'exposition d'Ottawa, parce que le jeu n'en valait pas la chandelle, selon ses experts.

L'application de traçage des contacts du fédéral dans sa forme actuelle ajouterait des défis importants au travail [de notre équipe de traçage] sans présenter des avantages importants pour ce qui est d'identifier et de faire le traçage des cas de COVID-19 en Colombie-Britannique.

Une citation de :Chandler Grieve, porte-parole du ministère de la Santé de la Colombie-Britannique

M. Grieve explique que la Colombie-Britannique a embauché plus de 1300 traceurs, non seulement pour contacter chaque individu infecté et identifier ses contacts, mais aussi afin de s'assurer que tous puissent recevoir les soins dont ils ont besoin et pour qu'ils sachent quoi faire s'ils tombent malades, des renseignements qui ne sont pas fournis directement par l'application.

L'Alberta n'a pas répondu à notre demande de commentaires. Le premier ministre albertain Jason Kenney a expliqué par le passé que sa province avait déjà sa propre application, Trace Together.

L'Ontario et le Québec défendent Alerte COVID

Le gouvernement de Doug Ford affirme, lui, que l'application mise au point conjointement par Ottawa et des programmeurs ontariens « fonctionne ».

Alerte COVID a envoyé des notifications d'exposition potentielle à des dizaines de milliers d'Ontariens, les référant à la santé publique, note Sebastian Skamski, attaché de presse du président du Conseil du trésor et ministre des Finances de l'Ontario Peter Bethlenfalvy.

Au cours des derniers mois, on a été témoins des accomplissements de l'application Alerte COVID. Par exemple, une enseignante alertée au sujet d'une exposition potentielle a subi un test de dépistage qui s'est révélé être positif. [L'application] lui a permis de s'isoler et de protéger ses élèves et les autres employés de l'école.

Une citation de :Sebastian Skamski, porte-parole du président du Conseil du trésor de l'Ontario

Il ajoute que l'application a mené à plus de 136 500 clics sur le site web provincial qui traite des expositions à la COVID.

Le Québec défend lui aussi Alerte COVID, après avoir exprimé initialement des réserves au sujet de l'application.

Alerte COVID a toujours été présenté comme un outil complémentaire aux autres méthodes utilisées, comme le traçage et les enquêtes épidémiologiques. Elle ne les remplace pas.

Une citation de :Robert Maranda, porte-parole du ministère de la Santé du Québec

Les provinces n'ont pas de données sur le nombre de téléchargements sur leur territoire, mais le ministère de la Santé du Québec indique que les Québécois font leur part pour signaler les infections :

  • En date du 14 janvier, 3916 clés à usage unique ont été émises à des Québécois qui avaient la COVID-19.
  • 3754 de ces clés ont été saisies dans l’application (donc 96 % des clés émises ont été utilisées, fait valoir le Ministère).

Toutefois, entre la date de l'annonce du premier ministre François Legault le 5 octobre et le 14 janvier dernier, le Québec avait recensé plus de 150 000 nouveaux cas de COVID-19.

M. Maranda ajoute ceci : Évidemment, le souhait est que la population télécharge l’application et l’utilise. Nous invitons les Québécois à le faire, mais aucune obligation ne sera appliquée à cet effet.

Comment augmenter le taux d'adhésion?

Selon la professeure Colijn, l'application serait peut-être plus « utile » si les infections étaient répertoriées automatiquement, sans que l'usager ait à obtenir et à inscrire une clé.

Toutefois, elle se demande si cela pourrait dissuader encore plus de Canadiens de l'utiliser, à cause de possibles craintes pour leur vie privée.

Le professeur Evans, qui a lui-même téléchargé l'application sur son téléphone, pense que beaucoup de gens continuent à s'inquiéter pour leur vie privée, même si ces enjeux ont été réglés dans l'application.

La professeure Seto croit, elle, que plusieurs facteurs ont nui à l'implantation d'Alerte COVID, que ce soit l'enjeu des renseignements personnels, des bogues et le fait qu'elle ne fonctionnait pas sur de plus vieux téléphones ou l'absence d'un message unifié de la part de toutes les provinces en sa faveur. Nombre de personnes ne pensent pas qu'elle sera efficace, alors ils ne la téléchargent pas (un cercle vicieux), ajoute-t-elle.

De son côté, Ottawa promet de continuer à faire la promotion de l'application.

Nos publicités sont diffusées à l’échelle nationale en complément aux efforts de chaque province et territoire. De plus, Apple, Google et des Canadiens de renom, ainsi que toutes sortes d’autres partenaires et organisations de vente au détail, travaillent avec nous pour promouvoir l’application, gratuitement, dans le but d’amplifier la portée de nos messages, raconte la porte-parole Natalie Mohamed.

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