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Analyse

Deux poursuites qui pourraient redéfinir le journalisme

Une femme travaille à son poste tout en regardant le discours d'adieu du président Donald Trump sur la chaîne Fox News.

Le discours d'adieux du président Donald Trump, le mardi 19 janvier 2021, diffusé sur la chaîne d'information Fox News.

Photo : AP / Cliff Owen

L’arme de prédilection des riches et des puissants pour bâillonner une presse libre pourrait-elle devenir le meilleur moyen de lutter contre la désinformation et les « fake news »? La réponse pourrait bien venir des tribunaux américains dans deux causes impliquant les suites de la dernière élection présidentielle.

Deux sociétés qui fournissent aux États des services de votation et de compilation des résultats sont en cour contre le réseau Fox News et les avocats du président Trump. Ils les poursuivent en diffamation pour les mensonges qu’ils ont propagés contre elles, dans le cadre de la campagne pour faire annuler les résultats de l’élection dans plusieurs États.

La société Smartmatic, qui produit des logiciels de sécurité pour les bureaux de vote et la Dominion Voting, qui fabrique de l’équipement électronique pour voter et compiler les résultats, poursuivent les avocats de Donald Trump et des médias d’information respectivement pour 2,7 milliards $US et 1,3 milliard $US.

D’autres poursuites pourraient suivre.

Entre autres, on y allègue que des informations dont la véracité peut être infirmée ont été propagées par les avocats de Donald Trump et le réseau Fox et certains de ses animateurs, au détriment de ces deux sociétés, entre autres qu’elles auraient été fondées grâce à de l’argent des régimes cubains et vénézuéliens pour produire des machines à voler les élections.

Un seul client…

Smartmatic a été fondée à Miami par un citoyen américain d’origine vénézuélienne, il est vrai, mais on n’a jamais pu démontrer de lien entre lui et le régime d'Hugo Chavez. De façon encore plus ponctuelle, on l’accuse d’avoir manipulé ses logiciels pour changer des votes de Trump pour des votes de Biden au Michigan, en Georgie et en Pennsylvanie. Mais le seul client de Smartmatic, pour ces élections était le comté de Los Angeles, en Californie.

Quant à Dominion Voting, la société n’a jamais rien eu à voir avec Cuba ou le Venezuela. La société a été fondée à Toronto (d’où le Dominion) par l’ingénieur John Poulos qui voulait mettre au point des moyens d’aider les électeurs non-voyants à exercer leur droit de vote.

Cela dit, aux États-Unis, le premier amendement à la constitution protège la liberté d’expression — et de façon toute particulière, tout ce qui est discours politique. Les tribunaux ont donné une interprétation extrêmement large à ces protections.

Ainsi, dans son procès en destitution qui s’ouvre aujourd'hui, Donald Trump se défendra de l’accusation d’incitation à l’insurrection — qui a conduit au saccage du Capitole le 6 janvier dernier — en s’appuyant sur le premier amendement.

Mais la cause de Smartmatic et de Dominon Voting repose sur la seule preuve de fausses déclarations de M. Trump et de ses avocats.

Les propos des gens en autorité

Cela pourrait poser un véritable problème pour la liberté de presse. Les journalistes reprennent et publient des milliers de fois par jour les déclarations d’élus ou d’autres personnes en autorité. On peut même dire qu’une déclaration du président des États-Unis est — quoi qu’on puisse penser de sa véracité — un élément d’information qui est d’intérêt public.

Mais que doivent faire les médias quand un homme politique ne se soucie nullement de ce qu’on peut penser de la véracité de ses propos? Le Washington Post a colligé plus de 30 000 petits et gros mensonges de Donald Trump pendant sa présidence, et il n’était évidemment pas question de ne pas les publier.

Mais il était possible de faire état des déclarations de M. Trump quant aux résultats de l’élection sans endosser totalement la campagne de désinformation qui voulait que, bien qu’il n’y ait pas eu la moindre preuve, le président sortant s’était fait voler l’élection.

Dans les deux poursuites en diffamation qui sont devant les tribunaux, les sociétés en cause estiment que le dommage fait à leur réputation ne vient pas de tous les médias, mais pour l’essentiel de Fox News et, en particulier, de trois de ses présentateurs-vedettes.

Ce sont eux qui ont non seulement relayé, mais carrément alimenté la campagne de désinformation à propos du résultat des élections. Il doit y avoir une différence entre relayer ce que dit le président des États-Unis et participer à alimenter une campagne de désinformation, à partir d’informations que l’on sait être fausses.

Donald Trump derrière un panneau Exit.

Donald Trump lors de son allocution devant les médias à Washington le 5 novembre au lendemain de l'élection.

Photo : AP / Evan Vucci

Il y a donc deux éléments nouveaux que les tribunaux devront prendre en compte. D’abord, la réalité d’une campagne de mensonges provenant de la plus haute autorité de l’État et d’établir que ce que l’on affirme doit avoir des conséquences. Comme l’avait dit feu le sénateur Daniel Moynihan tout le monde a droit à son opinion, mais pas à ses propres faits.

Ensuite il y a le rôle des médias : où se situe la limite entre rapporter des nouvelles légitimes et faire partie d’une campagne de désinformation? Et à partir de quand quitte-t-on le monde du journalisme pour entrer dans celui de la propagande partisane?

Ce sont des procès qu’il faudra suivre, mais il est plus que probable qu’aucun jugement final ne sera prononcé par un tribunal et que le tout se règlera hors cour. D’abord parce que les sommes en cause sont énormes, même pour l’empire Murdoch, propriétaire de Fox.

Ensuite parce que Fox News a changé d’attitude depuis la défaite de Donald Trump, quitte à perdre de l’auditoire. Il a d’ailleurs congédié sans préavis l’un des présentateurs mentionnés dans la cause, Lou Dobbs, vedette de son réseau Fox Business et intime de Donald Trump.

Même si tout cela nous indique qu’un règlement à l’amiable est l’issue la plus probable, ces causes vont soulever des questions fort intéressantes et qui seront déterminantes pour l’avenir autant des médias traditionnels que des médias sociaux, qui font maintenant partie du même univers.

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