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Analyse

Géopolitique du vaccin : le cas de l’Europe

Ursula von der Leyen, le visage couvert d'un masque chirurgical.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, rejette les critiques selon lesquelles l'Union européenne aurait tardé à conclure des accords de précommandes de vaccins.

Photo : pool/afp via getty images / FRANCISCO SECO

La course au vaccin contre la COVID-19 a commencé par un succès remarquable : la vitesse avec laquelle plusieurs compagnies pharmaceutiques ont réussi à mettre au point, dès l’automne 2020, non pas un ou deux, mais près d’une dizaine de vaccins. Tous ne sont pas encore autorisés partout, ils sont d'efficacité variable, mais globalement cette percée a été reçue comme un grand espoir.

Aujourd’hui, le principal problème semble être la production et la livraison d’une quantité suffisante de doses, mais aussi la distribution de ces doses d’une façon qui soit à la fois équitable et efficace.

Le cas de l’Europe illustre la dimension géopolitique de la course aux vaccins contre la COVID-19. Entre chaos vaccinal et nationalisme vaccinal, c’est la pagaille politique. Indéniablement, cette course met aujourd’hui l’Union européenne à rude épreuve.

Un beau plan sur le papier

À l’automne 2020, les 27 États membres se sont entendus pour centraliser au niveau de Bruxelles la négociation avec les compagnies pharmaceutiques et l’acquisition des flacons du précieux liquide. À charge ensuite pour Bruxelles de procéder à leur distribution, au prorata des populations, puis aux États d’organiser leurs programmes de vaccination.

Voilà qui paraissait très beau sur le papier, simple en principe, juste et équitable. Avec l’idée qu’un souque à la corde entre 27 États montés les uns contre les autres aurait abouti à des injustices et à une flambée des prix, probablement au profit des plus gros, comme l’Allemagne. L’Allemagne qui, en outre, est une puissance pharmaceutique et abrite la compagnie BioNTech, qui a conçu le premier des vaccins annoncés.

En décembre, la présidente de la Commission européenne disait même que ce programme, avec la mise en commun des ressources des États, était la preuve que l’Europe fonctionnait.

Juste avant Noël, dans ce qui se voulait un beau cadeau aux Européens, Ursula von der Leyen annonçait avec le sourire que la Commission venait de donner le feu vert à un premier vaccin contre la COVID-19 – celui de Pfizer-BioNTech (BioNTech l’Allemande pour la recherche; Pfizer l’Américaine pour la fabrication en masse).

La présidente disait voir dans cet épisode un nouveau chapitre de la construction de l’Europe, de la solidarité européenne… et un bel exemple d’efficacité (efficacité dont l’Europe, en passant, avait bien besoin pour rétablir sa réputation face à des populations nationales souvent devenues méfiantes face à Bruxelles).

Chaos vaccinal

Un mois plus tard, le portrait est tout autre. Malheureusement, tout ne se déroule pas comme prévu et le Vieux Continent serait en plein chaos vaccinal.

D’abord, il y a l'insuffisance des capacités de production des entreprises pharmaceutiques, qui ont signé des contrats comportant des nombres de doses souvent énormes – la somme des commandes signées représentant souvent des multiples des populations concernées*.

Mais ces commandes sont des contrats à terme… pas à livraison immédiate.

Fin 2020, il y a eu aussi l'arrivée imprévue de nouveaux variants (plus problématiques que les précédents). Cet imprévu n’invalide pas nécessairement toutes les recherches et les résultats passés, loin de là. Mais il peut affecter la production et imposer, en cours de route, des modifications aux recettes des vaccins.

Et puis il y a la troisième vague. Si on regarde, fin 2020 et début 2021, les courbes des épidémies nationales dans certains pays d’Europe (et d’ailleurs), on voit assez clairement une « troisième bosse » dans les graphiques de nouveaux cas quotidiens : en Espagne, au Portugal, aux Pays-Bas, en République tchèque...

D’où un certain vent de panique à Bruxelles et dans certaines capitales européennes. Le vaccin n’est donc pas ce sésame, cette baguette magique qui allait faire disparaître le mal du jour au lendemain!

Un parallèle cruel avec d’autres pays

D’autant qu’en termes de vaccination, le parallèle entre l’Europe et d’autres parties du monde est assez cruel, en ce début février.

Par exemple, aux États-Unis – pays dont on n’a cessé de répéter que sa gestion de la crise du coronavirus était une catastrophe – 10 % de la population avait déjà reçu, le 4 février, au moins une dose de vaccin.

Au Royaume-Uni – autre comparaison qui fait mal à l’Europe, juste après le Brexit – on était à 14 % de vaccinés à la même date… même si les contagions y restent très élevées.

Et il y a Israël, le champion du monde, qui vient de dépasser le cap des 50 %.

Dans ces trois pays-là, qui font partie du « premier monde », les dirigeants – on peut l’accorder à l’administration Trump – se sont dépêchés pour arriver avant les autres, en termes de recherche et développement, ou sinon en termes de contrats fermes de livraisons. Dans une optique qu’on peut certes qualifier d’égoïste ou de nationaliste, mais que d’autres appelleront simplement de l’efficacité.

On s’est empressé de contacter les dirigeants des pharmaceutiques, et parfois à prix fort (comme en Israël), de signer des contrats de livraison. Et ce, deux, trois ou quatre mois avant tous les autres. En plein été, Israël finalisait déjà ses contrats.

3 % de vaccinés

Pendant ce temps, où en est l’Europe?

L’Union européenne était, en date du 4 février, à 2,8 % de personnes vaccinées : un chiffre semblable à ceux du Canada et du Québec. Avec de faibles variantes entre les principaux pays; l’Allemagne un peu plus, l’Italie un peu moins.

Détail intéressant : tant sur les réseaux sociaux que dans les grands médias, on voit et entend la complainte des livraisons en retard, de la chicane entre l’Union européenne et la firme AstraZeneca, des populations qui exigent leurs vaccins, des images de congélateurs vides, etc.

Pendant ce temps, les antivax se font discrets! Même en France, pays dont on a assez dit qu’il avait la plus forte proportion de citoyens vaccinosceptiques, c’est le sentiment d’injustice qui prime : « Mais quand aurai-je mon vaccin? » Les réseaux sociaux débordent de frustration; la pénurie est vécue comme une injustice.

L’image écornée de l’Europe

Tout cela n’est pas très bon pour l’image de l’Europe et Mme von der Leyen ne sourit plus.

Mais avant de sauter aux conclusions, il faudra voir – c’est également vrai au Canada – si ce triste épisode ne représentera en fin de compte qu’une mauvaise passe, un départ trop lent, mais vite rattrapé, en mars et en avril, avec l’arrivée des beaux jours.

Sinon, voilà un argument de plus en faveur des nationalistes. Ceux qui disent que même si la vie n’est pas toujours juste ou équitable, qu’il y en a qui sont plus habiles, plus rapides et plus riches, il y a dans l’État-nation auquel on peut se fier en cas de crise, une instance qui fonctionne mieux, qui est plus motivée, qui s’avère à l’usage plus efficace que les organisations supranationales.

À moins que l’avenir – et l’avenir assez proche – ne nous prouve le contraire!

* « La Commission européenne a réservé 2,3 milliards de doses auprès de six laboratoires, largement de quoi immuniser les 450 millions de citoyens européens et aider les pays pauvres. » (Le Monde, 6 février 2021)

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