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Il était une fois un prêtre, un imam, des hassidim et une pandémie

Ils n'ont pas la même conception de Dieu. Ils officient dans différentes chapelles. Imams, prêtres, rabbins ou pasteurs, la COVID-19 les a réunis au sein d’une alliance inédite dans l’histoire du Québec, une alliance qui a connu, dans les dernières semaines, des émotions fortes.

Photo de Mgr Pierre Murray prise dans ses bureaux de Montréal.

Portrait de Mgr Pierre Murray, le secrétaire général de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec (AECQ).

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il a le verbe agile et le vocabulaire châtié de l’homme d’Église qui joue de la métaphore comme d’autres du piano. « L'arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse », me disait Mgr Murray, de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, en octobre dernier, à propos de l’intervention de la police pour disperser un rassemblement illégal dans une synagogue de la communauté Tosh de Boisbriand.

Le matin du 10 octobre, le Dr Horacio Arruda est inquiet. La santé publique a entendu dire qu’il y aurait, le soir venu, un grand rassemblement religieux à Boisbriand.

Ce matin-là, chez les Tosh, c’est shabbat, et puisque personne ne répond au téléphone – shabbat oblige –, un proche collaborateur d’Arruda téléphone à Mgr Murray et lui demande son aide pour intervenir auprès des Tosh.

Mgr Murray téléphone à son tour à Alain Picard, ex-journaliste de Radio-Canada qui travaille comme lobbyiste et conseiller en communications pour une coalition de divers groupes hassidiques, le Conseil des juifs hassidiques du Québec, créé par le groupe Satmar installé à Outremont.

Alain Picard prend alors sa voiture et se rend à Boisbriand pour parler en personne aux Tosh, car il a des contacts dans la communauté. Mais pourquoi, s’il s'inquiétait d’un rassemblement chez les Tosh, le bureau d’Arruda a-t-il téléphoné à quelqu’un dont le nom est précédé du titre très catholique de monseigneur?

Réponse : Mgr Murray agit comme modérateur de la table interreligieuse de concertation, une association inédite créée en mai 2020.

Si les commerçants ont des chambres de commerce, les restaurateurs et les hôteliers des associations pour les représenter en ces temps difficiles, pourquoi pas les croyants?

Les évêques ont considéré que, dans la crise que nous traversons, il valait mieux se concerter entre groupes religieux et aider le gouvernement à y voir clair, explique Mgr Murray.

C’est la première fois au Québec qu’il y a un tel rapprochement entre les leaders des différentes religions et j’en suis très fier, me dit-il, alors que la pandémie s’éternise dans nos quelques arpents de neige.

Le Dr Arruda en point de presse.

Horacio Arruda, directeur national de santé publique du Québec

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Prier dans la même direction

Le 1er octobre, Horacio Arruda participe à une première rencontre avec la table interreligieuse de concertation. Le numéro un de la santé publique donne alors aux leaders religieux réunis au sein de cette table son courriel, leur parle de sa foi et leur assure qu’il a les intérêts des croyants à cœur.

Une quinzaine de leaders religieux ont accepté l’invitation des catholiques pour interagir avec le gouvernement au sujet de l’application des règles sanitaires aux lieux de culte. Ils viennent de tous les horizons. Protestants, musulmans, chrétiens évangéliques, rabbins orthodoxes modernes, deux représentants de groupes hassidiques. L’un représente le groupe Belz, dont les membres habitent dans le Mile End, à Montréal, et l'autre, le Conseil des juifs hassidiques du Québec.

Il y a quelque chose de très serein et de très beau dans cette démarche, m’explique Mgr Murray. Une amitié féconde et réelle s’est tissée entre nous, dit-il à l’autre bout du fil.

L’imam Hassan Guillet confirme l'esprit de camaraderie qui prévaut dans cette nouvelle confrérie hétéroclite de croyants.

Le 1er décembre 2020, des représentants de la table ont été conviés à une rencontre avec François Legault à Québec. Nous faisions du covoiturage et j’étais content de monter avec la représentante du CIJA [Centre consultatif des relations juives et israéliennes] parce que les sandwichs allaient être casher, et casher, c’est comme hallal! se rappelle-t-il en riant.

L'imam Hassan Guillet.

L'imam Hassan Guillet

Photo : Radio-Canada / Jean-Simon Fabien

Or, les lendemains des fêtes allaient être plus sombres pour les croyants.

Au début du mois de janvier, la fermeture des lieux de culte est de nouveau envisagée par le gouvernement.

Le 10, certains membres rencontrent pour la deuxième fois le Dr Arruda par visioconférence à ce sujet. Le meeting, qui va durer une heure, débute, selon Mgr Murray, par des excuses du numéro un de la santé publique qui avait, en octobre dernier, assuré aux leaders religieux que les lieux de culte ne seraient plus fermés complètement.

Le Dr Arruda nous a expliqué que l’heure était grave, qu’il y avait eu des éclosions dans des lieux de culte malgré toutes les mesures et qu’il se voyait contraint de nous demander de faire notre effort, se souvient Mgr Murray. Nous lui avons expliqué que, pour les croyants, assister à une cérémonie religieuse est une source de réconfort et que nous trouvions triste de ne pas pouvoir faire notre part à ce chapitre.

La table insiste aussi pour qu’un minimum de 10 fidèles puissent continuer à se réunir dans les lieux de culte afin d’accommoder notamment les juifs hassidiques, qui doivent, selon leur tradition, se réunir à 10 pour prier. Le Dr Arruda accepte.

Des policiers présents devant une synagogue d'Outremont.

La police de Montréal est intervenue à Outremont pour mettre fin à un rassemblement hassidique.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Wagner

La confusion s’installe

Une semaine plus tard, la police intervient pour disperser des fidèles rassemblés dans la synagogue du groupe Skver ainsi que dans la synagogue Satmar, toutes deux situées dans l’arrondissement d’Outremont. Ces hassidim affirment que la directive de Québec n'est pas claire.

Il faut dire que les hassidim participent à une autre table religieuse, strictement juive, dont l'interlocuteur est le Dr David Kaiser, de la santé publique de Montréal. Or, le dimanche 24 janvier, il écrit aux représentants de ces communautés juives : Dans les situations où il existe plusieurs zones non contiguës au sein d'un même bâtiment, des rassemblements simultanés de 10 personnes au maximum sont autorisés.

Depuis plusieurs mois, le Dr Kaiser tient des rencontres fréquentes avec une trentaine de leaders des divers groupes juifs du Québec. Cet automne, c’était jusqu’à une fois par semaine.

Depuis quelques mois, on se rencontre toutes les trois semaines, raconte une source qui assiste à ces réunions, mais qui désire demeurer anonyme. Le Dr Kaiser nous répète depuis un bout de temps déjà qu’il n’y a plus de danger dans nos synagogues. Il nous a aussi dit, en janvier, que la décision de Québec de limiter la fréquentation des lieux de culte était politique.

Le service des relations publiques de la direction de la santé publique de Montréal a refusé de commenter cette version des faits.

Le lundi 25 janvier, la patronne de la santé publique présente ses excuses aux hassidim, reconnaît qu’il y a eu confusion, puis tranche finalement que le nombre de fidèles permis est de 10 par bâtiment.

Le jeudi 28 janvier, le Conseil des juifs hassidiques du Québec annonce qu’il demande aux tribunaux de se prononcer sur la limite de 10 personnes par lieu de culte car, selon lui, cette règle porte atteinte à leur liberté de religion.

Le jour où le Conseil dépose sa requête devant les tribunaux, son représentant signifie à Mgr Murray son retrait temporaire de la table. On vit des montagnes russes, dit ce soir-là l’homme d’église, d’un ton pourtant très calme.

Mais tous les hassidim ne partent pas, m’explique Hassan Guillet. Le représentant de la communauté Belz demeure à la table et se bat comme un diable dans l’eau bénite, si je puis dire, pour pacifier tout cela, précise l’imam, qui ajoute que, malgré tout, le ton demeure civilisé et cordial. Nous tous à la table avons le même objectif : ouvrir les lieux de culte, servir les croyants.

Abraham Ekstein et Max Lieberman, du Conseil des juifs hassidiques du Québec, s'adressent à des journalistes pendant qu'une mère passe avec ses enfants dans une rue du quartier Outremont, à Montréal.

Abraham Ekstein et Max Lieberman, du Conseil des juifs hassidiques du Québec, s'adressent à des journalistes pendant qu'une mère passe avec ses enfants dans une rue du quartier Outremont, à Montréal.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Dans son jugement, rendu vendredi matin, la juge Chantal Masse a donné raison au Conseil des juifs hassidiques du Québec sur une question d’ordre administratif et non de liberté religieuse.

Elle précise d’ailleurs que la santé du public prime en ce moment sur les libertés protégées par la Charte des droits et libertés. Toutefois, selon elle, un lieu de culte représente toute salle d’un édifice religieux desservie par une entrée distincte.

La juge rappelle aussi que le gouvernement, lorsqu’il change des règles, doit le dire clairement aux citoyens.

Il est grand, le mystère de la santé publique...

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