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Analyse

L’Université de l’Ontario français : un avion construit en plein vol

L’UOF n’a pas fait d’étude de marché pour connaître la demande pour ses programmes.

Façade d'un immeuble moderne.

Le campus de l'Université de l'Ontario français sera situé rue Lower Jarvis dans un immeuble neuf du centre-ville de Toronto.

Photo : Capture d'écran - Google Street View

Le petit nombre de demandes d’admission à l’Université de l’Ontario français (UOF) et le départ soudain du recteur attisent les débats sur le modèle et l’emplacement de l’établissement. Certains s'indignent à voix haute, mais on le chuchote surtout en coulisse.

La question qui tue : s’il n’y avait pas eu de pandémie et que les programmes avaient été approuvés plus tôt, l’établissement aurait-il atteint son objectif, déjà révisé à la baisse (la cible était de 300 au départ), de 200 étudiants à la rentrée 2021?

L’UOF assure que oui et soutient que ses baccalauréats en études de la pluralité humaine ou des cultures numériques sont loin d’avoir été conçus sur un coin de table. Ils sont le fruit d’un énorme travail, mais aussi d’idées audacieuses (Nouvelle fenêtre) sur l’université et les employeurs de demain.

Mais à qui s'adressent-ils? Quelles analyses de marché ont été menées pour connaître, spécifiquement, l’intérêt qu’ils susciteraient chez les jeunes Franco-Ontariens? En d’autres mots, c’est bien beau, mais faudrait quand même que la population comprenne ce que ça mange en hiver, dit l’ex-sous-ministre adjoint Daniel Cayen.

La réponse est simple : il n’y en a pas vraiment eu. Le court laps de temps accordé au conseil de planification pour préparer ses recommandations n’a pas permis d’effectuer une étude de marché en fonction du concept qu’il propose de créer, écrivait sa présidente, Dyane Adam, dans son rapport (Nouvelle fenêtre) au gouvernement.

Ufo, cliquez ici.

L’équipe qui a conçu l’UOF s’est rabattue sur des consultations, notamment auprès d'associations étudiantes, mais surtout sur une étude indépendante de la firme Malatest, commandée en vitesse par le gouvernement libéral précédent, pour appuyer ses soumissions (Nouvelle fenêtre) à la Commission d'évaluation sur la qualité de l’éducation postsecondaire (PEQAB).

Ils nous ont demandé des statistiques et les seules qu'on avait, c'était vraiment l'étude Malatest. Ça a été notre document de référence pour nous donner une idée du marché, dit Mme Adam.

L’UOF, un ballon de football politique lancé entre Ottawa et la province, a construit l’avion en plein vol. Les libéraux provinciaux ont précipité le projet en 2017. Doug Ford l’a annulé en 2018, puis il a été ravivé la veille des élections fédérales de 2019. Depuis le début, c'est une course contre la montre, laisse tomber Mme Adam.

Dyane Adam, présidente du conseil des gouverneurs de l’Université de l'Ontario français, lors de l'annonce du premier programme qui sera offert par son établissement.

Dyane Adam, présidente du conseil des gouverneurs de l’Université de l'Ontario français

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Ratel

Que dit le rapport Malatest?

Dans ses soumissions à la PEQAB, l’UOF écrit que près de la moitié des étudiants francophones sondés par Malatest qui fréquentaient un établissement d’enseignement postsecondaire de langue anglaise ou bilingue préfèreraient s’inscrire à une université de langue française dans le Centre-Sud-Ouest de l'Ontario.

Pourtant, les auteurs de l’étude Malatest, qui date de 2017, préviennent que l’échantillon sondé, soit 37 étudiants du postsecondaire, n’est pas représentatif. Cette nuance et d’autres ne sont pas incluses dans les soumissions.

Malatest a sondé plus d’élèves du secondaire : 467 élèves d’immersion française et 387 élèves d'écoles francophones. 13 % des étudiants francophones et 1 % des élèves en immersion ont dit préférer fréquenter une université francophone. Toronto a été identifiée comme ville de choix, mais la plupart des répondants vivaient dans le Grand Toronto.

Le problème, c’est qu’ils [les auteurs] ont posé la question en ne mentionnant pas l’Université Laurentienne ou Ottawa comme option. Ils n’ont pas dit : iriez-vous dans une nouvelle université francophone au lieu des choix qui existent déjà, lance l'expert en gestion de l'éducation postsecondaire Alex Usher.

L’ex-recteur par intérim Normand Labrie dit que l’étude n'a pas été [la] base de décision pour concevoir les programmes. Les projections d’inscription de l’UOF, souligne-t-il, sont plus conservatrices que celles de Malatest. L’entente de financement entre l’Ontario et le Canada prévoit 1500 étudiants d’ici 2026-27.

Les gens peuvent venir des écoles de langue française ou de l’immersion, mais ce n’est pas conçu comme une université locale nécessairement, dit-il. Selon lui, les jeunes qui éprouvent de l'inquiétude par rapport aux programmes devraient s'inscrire ailleurs.

Les adultes, les immigrants qui ont besoin de mise à niveau, qui ont besoin d'expériences canadiennes, c'est ça notre marché, nous à Toronto! ajoute Mme Adam. L’étude Malatest prédit qu’entre 75 et 90 % de la demande pour une université francophone à Toronto proviendrait des apprenants adultes et des étudiants internationaux.

Et la suite?

Dyane Adam précise que le Conseil de planification de l’UOF lui a donné le mandat de ne pas offrir, dans la mesure du possible , des programmes qui existent déjà dans les universités bilingues. Elle souligne aussi que certaines sections de la Loi (Nouvelle fenêtre) de 2017 n’ont pas encore été promulguées, ce qui limite le champ d’action de l’UOF.

Mais il y a une manière de tempérer ce problème. L’UOF planche actuellement sur un programme de baccalauréat en éducation, qu’elle espère soumettre à la PEQAB d’ici mai et offrir dès 2022. Les finissants pourront soit enseigner à l’élémentaire, soit poursuivre leurs études dans une université bilingue.

Une version précédente de cet article indiquait que la Loi de 2017 sur l’Université de l’Ontario français ne lui permettait pas d’offrir des programmes déjà offerts par les universités bilingues de la province. C’est plutôt le Conseil de planification de l’UOF qui s’est donné pour mission d’éviter les dédoublements.

Pour M. Usher, cette orientation aurait dû être prise dès le départ. Les programmes actuels sont intéressants, mais le problème, et c’est souvent le cas en sciences humaines, c’est que les idées des profs et des doctorants ne sont pas toujours appréciées par les jeunes de 18 ans.

L’Université Ryerson devait d’ailleurs agir comme mentor auprès de l’UOF jusqu’en 2023 pour l’aider à démarrer. Toutefois, Ryerson indique ne plus conseiller l’UOF à ce niveau depuis un bon moment. Mme Adam dit qu’il n'y a pas de raison particulière, autre que l’UOF est désormais capable de s’autogérer.

Le conseil de gouverneurs de l’UOF, c'est presque tous des gens qui n’ont aucune expérience universitaire, et c'est peut-être ça le problème, croit M. Usher.

Les déboires financiers de la Laurentienne pourraient être une occasion voilée, fait remarquer M. Cayen. Si l’établissement sabre ses programmes en français, l’UOF pourrait les récupérer, et assurer une présence dans le Nord. Mme Adam ne ferme pas la porte.

L’UOF, c’est une startup, dit-elle. Le démarrage est lent. Mais n’était-ce pas un pari risqué de chercher à lancer un nouveau modèle pédagogique et universitaire dès les premières années d'existence d’un établissement attendu depuis 50 ans?

Non, répond Mme Adam. Ça aurait été irresponsable de faire autrement. On n’était pas pour créer une université comme les autres! Il faut faire preuve de patience, selon elle.

Mais la politique n’attend pas. Quatre ans de financement fédéral sont vite passés. En coulisses, on entend que le gouvernement Ford est peu impressionné des résultats initiaux.

L’Université de l'Ontario français a du travail à faire pour vulgariser ses programmes auprès des jeunes et de leurs parents. L’établissement ne pouvait les publiciser avant qu’ils soient approuvés, en octobre. Plusieurs de ses dirigeants sont en poste depuis peu.

La taille de la cohorte pour la rentrée 2022 sera donc le premier vrai test pour l’UOF, pas celle de 2021.

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