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Collectif Eastman : quand l'araignée tisse sa toile

Un promoteur immobilier projette de construire des habitations pour les personnes âgées à Eastman. Mais avant de lui confier votre argent, mieux vaut connaître son passé, explique La facture.

Carl-François Durocher-Milani pose pour le magazine Électricité Plus en 2014.

Carl-François Durocher-Milani (2014)

Photo : Électricité Plus Le Magazine / auteur inconnu

Dans le village d'Eastman, Carl-François Durocher-Milani a fondé un organisme de consultation, le Collectif Eastman.

L’organisme tient ses réunions dans le club de l’âge d’or de l’endroit. Animateur des soirées d’échanges, monsieur Durocher-Milani semble doté de belles valeurs humaines et écologiques. On y débat de voies cyclables et piétonnes, de serres urbaines.

Mais un projet retient son attention : celui de bâtir des résidences pour personnes âgées. Parce que moi, j’ai déjà fait du développement immobilier de terrains, de maisons, de condos, de tout ça, lance Carl-François Durocher-Milani. Et à Eastman, je pense qu'il y a un ou deux endroits où ça me tenterait de faire ça aussi.

Mais ce développeur immobilier traîne dans la région une mauvaise réputation. Partout où monsieur Milani passe, ça finit mal, déplore Lisette Maillé, la mairesse d'Austin, qui le connaît bien.

Il parle beaucoup de garder les aînés dans leur milieu, puis de s'assurer d'avoir un beau milieu de vie, tout ça, remarque la mairesse qui, à cause de ses expériences passées avec le promoteur, craint que les aînés ne soient ici des proies faciles.

La mairesse Lisette Maillé s'exprime à la caméra à propos d'un citoyen quérulent.

Lisette Maillé, mairesse, Austin

Photo : Radio-Canada

J'ai déjà parlé au maire d’Eastman et, donc, de garder l'oeil ouvert. Nous, on n’a eu que des difficultés.

Une citation de :La mairesse d'Austin, Lisette Maillé

Sur les conseils de ses avocats, le maire d’Eastman a décliné notre demande d’entrevue.

Un chemin tortueux...

Les difficultés de la mairesse d'Austin ont commencé lorsque Carl-François Durocher-Milani a acheté des terrains sur le bord du lac Memphrémagog. Il avait été convenu qu'il y aurait un chemin public qui desservirait les propriétés, explique-t-elle. Ça l'engageait, lui, à construire le chemin.

Pendant la construction du chemin public, le nouvel acheteur (et les futurs résidents) pouvaient utiliser un autre chemin sur lequel le promoteur possédait un droit de passage. Alors l'idée, c'était : "Construisez le chemin et les gens vont pouvoir se rendre directement à leur propriété sans passer dans la cour des gens, où il y avait les anciens droits de passage".

Mais rien ne s'est passé comme prévu. Les travaux se sont étendus sur une longue période, si bien que la Municipalité a elle-même achevé les travaux, et ce, aux frais de tous les voisins de Carl-François Durocher-Milani.

Survol en drone d'une portion des terrains de Durocher-Milani sur le bord du lac Memphrémagog.

Les terrains de Carl-François Durocher-Milani sont situés sur les bords du lac Memphrémagog.

Photo : Radio-Canada

Le nouveau résident d’Austin s’est alors engagé dans une autre bataille, tout aussi coûteuse pour ses voisins. Plus question pour lui de céder son droit de passage comme convenu. Et finalement, ils ont acheté la paix. C'est comme ça que ça s'est réglé, résume la mairesse d'Austin. Ils lui ont donné une somme que je ne connais pas.

La Municipalité a aussi plusieurs difficultés à percevoir l'impôt foncier sur les terrains appartenant à l’une ou l'autre des fiducies à la tête desquelles on retrouve Carl-François Durocher-Milani.

Pour éviter de payer son dû, le promoteur a notamment tenté de se faire reconnaître comme producteur agricole. Il a construit à cette fin une cabane à sucre et a installé quelques ruches. Mais le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation a refusé de lui accorder le statut.

Il a cependant réussi son coup en fondant le Sanctuaire de la rivière sacrée, une organisation religieuse. Les corporations religieuses ne paient pas d'impôts fonciers au Québec, rappelle la mairesse d'Austin, Lisette Maillé.

Qu'il essaie de se défiler, puis de profiter de tout ce qui existe, de possible, ça fait partie, je pense, du personnage.

Une citation de :La mairesse d'Austin Lisette Maillé

Après avoir dépensé plus de 125 000 $ en frais juridiques, Austin a voulu le faire déclarer plaideur quérulent, c’est-à-dire quelqu'un dont l'activité est orientée vers la réparation d’injustices imaginaires, selon la définition du dictionnaire.

Ce sont des requêtes frivoles, dénonce la mairesse. Les juges les balaient du revers de la main. Mais entre-temps, nous, on paye des avocats qui ont monté des dossiers.

La requête n'a jamais été plaidée. Il faut dire que depuis, monsieur Durocher-Milani lorgne du côté de la municipalité voisine, Eastman.

Survol en drone du village d'Eastman dans les Cantons de l'Est.

Village d'Eastman dans les Cantons de l'Est

Photo : Radio-Canada

Un développeur bien discret

Carl-François Durocher-Milani est un homme discret dont le nom n'est associé qu'à des sociétés à numéros, des fiducies, une fondation et même, comme on l'a vu plus haut, une organisation religieuse.

L’une des rares photos de lui remonte à l'époque où sa fondation Écologia et sa maison de Montréal, entièrement écologique, font l’objet de plusieurs reportages dans la presse écrite.

Pendant la construction de cette maison en 2010, il se rend en Californie, à La Grange, un petit village de 345 habitants.

Devant notaire, il rédige trois mystérieux documents qu’il dépose dans un registre public américain, le Universal Commercial Code (UCC).

Image rapprochée du formulaire du Uniform Commercial Code (UCC).

Formulaire du Uniform Commercial Code (UCC)

Photo : Radio-Canada

Nous les avons soumis à Richard Warman, un avocat d’Ottawa qui s’intéresse depuis de nombreuses années aux mouvements d'extrême droite.

Il a tout de suite vu dans ces documents les indices que Carl-François Durocher-Milani adhère à la philosophie du mouvement Freemen on the Land ou citoyens souverains.

Ils sont anti-gouvernements, anti-impôts, anti-taxes, ils cherchent n'importe quelle façon pour enlever leurs obligations légales.

Une citation de :Me Richard Warman, avocat

Dans ces documents, on peut voir qu’il s’est créé un double, un personnage juridique distinct, appelé Strawman ou homme de paille, en français. L'un est l'être vivant, l'autre, l'entité juridique. Et c’est l’autre qui a toutes les responsabilités légales.

Un spécialiste des groupuscules d'extrême droite s'exprime à la caméra.

Richard Warman, avocat

Photo : Radio-Canada

En utilisant les documents juridiques ou quasi juridiques ou complètement inventés, [les Freemen] essaient de créer un personnage comme une corporation, un moi qui n'est pas moi, explique Me Warman. C'est lui qui doit payer mes dettes, pas moi. Est-ce que ça marche? Jamais, jamais.

Mention du mot « Strawman », homme de paille en français, dans un registre public américain.

Mention du mot « Strawman », homme de paille en français, dans un registre public américain

Photo : Radio-Canada

Un pari audacieux avec la Banque Royale

En plus d'avoir des problèmes avec ses voisins et la Municipalité d'Austin, Carl-François Durocher-Milani en a eu avec sa banque.

Il était en défaut de paiement d’un emprunt de 1,6 million de dollars que la Banque Royale lui a consenti lors de l’achat de ses terrains à Austin. Mais d’une façon audacieuse, par l’entremise d’un avocat, il a réussi à effacer sa dette et à faire radier son emprunt.

Dans une poursuite civile intentée par la Banque Royale, on peut lire que Carl-François Durocher-Milani a usé d’un stratagème illégal [...] en confectionnant et en utilisant un faux [document, pour] se donner quittance à lui-même.

La Banque Royale a réussi à convaincre un juge d’ordonner la radiation de cette fausse radiation.

Une réputation surfaite

À Eastman, celui qui le connaît mieux que quiconque, c'est Alain Chagnon, copropriétaire du Vertendre, une entreprise de location et de vente de chalets.

Le Vertendre, entreprise de vente et location de chalets.

Le Vertendre, entreprise de vente et location de chalets.

Photo : Radio-Canada

Lors de leur première rencontre, Carl-François Durocher-Milani surfe sur sa réputation de promoteur immobilier.

À l’époque, Durocher-Milani dirige une société, Origine Tremblant, dont le mandat est de développer des terrains à Mont-Tremblant. On le voyait un peu comme une superstar, se rappelle Alain Chagnon. Pour nous, ça va être vraiment un gros plus pour l'entreprise, pour qu'on puisse se développer mieux.

Le copropriétaire du Vertendre, une entreprise de vente et de location de chalets, s'exprime à la caméra.

Alain Chagnon, copropriétaire du Vertendre

Photo : Radio-Canada

Alain Chagnon signe alors un contrat extrêmement généreux pour son nouvel associé.

C'était la pire signature de contrats de toute ma vie. C'était un cauchemar, pendant 10 ans après.

Une citation de :Alain Chagnon, copropriétaire du Vertendre

Au Vertendre, les relations s’enveniment entre les deux associés. À bout de souffle, Alain Chagnon ne voit qu’une solution : acheter la paix, lui aussi.

J'étais plus capable. C'était soit que j'arrêtais l'entreprise pour deux ans minimum avec tout, les obligations, les employés, ou je vais faire une entente à l'amiable. Je vais lui donner un montant et puis je m'en débarrasse, lance Alain Chagnon.

Une faillite retentissante et une dette mystérieuse

Ce qu'Alain Chagnon découvre au fil des ans, c’est que le fameux projet de développement à Mont-Tremblant va très mal. Celui qui était vu comme une star fait une faillite de plus de 16 millions de dollars.

Sur la liste des créanciers, on retrouve une dette de plus de 300 000 $ à l’Internal Revenue Service (IRS), le fisc américain. Cette dette est-elle liée à une vaste fraude à l'égard de l'IRS?

Aux États-Unis, l’arrestation de plusieurs fraudeurs canadiens et de leur leader américain a fait grand bruit. L’un d’eux est un des contacts de Carl-François Durocher-Milani. Il s’agit de Gaetano Fiore, un Montréalais qui a reconnu avoir entraîné une quinzaine de Canadiens à frauder l’IRS.

Pour ce stratagème, il a été condamné à 30 mois de prison qu’il a purgés aux États-Unis.

Les deux hommes, Fiore et Durocher-Milani, ont ceci en commun qu’ils se sont rendus à La Grange, en Californie, pour enregistrer leur Strawman le même jour, dans le même bureau de notaire, à quelques heures d'intervalle.

Ouvrez l’oeil

Carl-François Durocher-Milani réussira-t-il à réaliser son projet de construction domiciliaire pour les personnes âgées?

En homme discret, il a refusé de nous rencontrer. Mais tout comme la mairesse d’Austin, Alain Chagnon et Richard Warman souhaitent prévenir les gens.

Je dirai tout simplement qu'avec l'histoire dont vous m'avez parlé, que les gens devraient garder les yeux ouverts, recommande Me Warman.

C'est un monsieur excessivement intelligent, mais faites attention à ne pas signer ou prendre des ententes avec des personnes comme ça, conseille pour sa part Alain Chagnon.

Un reportage complet sera présenté ce soir à l'émission La facture, à 19 h 30.

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