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Analyse

Myanmar : un coup d'État sous l’œil de Pékin

La dirigeante birmane Aung San Suu Kyi

La principale responsable politique du Myanmar, Aung San Suu Kyi, a été arrêtée et emprisonnée lors du coup d'État du 1er février.

Photo : Reuters / Nguyen Huy Kham

Le 1er février à l’aube, les militaires birmans ont renoué avec une vieille habitude : le coup d’État militaire. La principale responsable politique du Myanmar, Aung San Suu Kyi – vieille ennemie devenue alliée puis de nouveau ennemie  – a été arrêtée et emprisonnée.

Les condamnations n’ont pas tardé, du moins en Occident. Le lendemain, le Conseil de sécurité se réunissait. L’administration Biden aux États-Unis a promis l’imposition de sanctions contre des militaires qui ont suspendu la démocratie dans un pays où elle avait été restaurée il y a quelques années à peine.

Pourquoi ce coup d’État?

On pourrait d’abord répondre avec une pointe de cynisme : parce que c’est l’état « naturel » des choses dans ce pays. Le Myanmar est un de ces États où l’institution militaire est omniprésente et où, directement ou indirectement, elle a occupé le pouvoir politique, mais aussi économique depuis des temps immémoriaux.

Avant les élections libres de 2015 (elles-mêmes précédées de cinq années de lent dégel politique lorsque l’opposante historique Aung San Suu Kyi avait retrouvé sa liberté), l’armée birmane avait directement occupé le pouvoir sans discontinuer depuis 1962 : plus d’un demi-siècle!

Le gouvernement démocratiquement élu de Mme Suu Kyi, qui n’avait pas le titre formel de présidente, pour un empêchement constitutionnel bizarre, car elle avait épousé un Anglais, était, depuis le début, placé sous la haute surveillance de l’armée, avec le souffle chaud des militaires dans son cou. Les militaires qui se réservaient le droit de révoquer, en tout temps, des libertés provisoirement accordées.

Aung San Suu Kyi n’avait-elle pas de bons rapports avec l’armée?

Elle le croyait et c’est ce qu’elle a plusieurs fois répété en public. Jusqu’en 2020, elle s’était montrée, si l’on ose dire, plutôt docile avec l’institution croyant y trouver son compte.

Elle a par exemple défendu, face au reste du monde, la violente campagne des militaires contre la minorité musulmane des Rohingyas, dans le nord-ouest du pays, à l’été et à l’automne 2016. En novembre 2019, elle s’est même rendue à La Haye, aux Pays-Bas, devant la Cour internationale de justice, pour minimiser systématiquement les violences contre cette minorité régionale haïe au Myanmar et persécutée par l’armée.

L’épisode a été absolument désastreux pour l’image internationale de cette femme détentrice du prix Nobel de la paix. Dans les médias du monde, l’ancienne icône, la Dame de Rangoon (ou Yangon) était devenue en 2017 une vilaine , acoquinée avec des militaires meurtriers.

Pourquoi maintenant?

Il semble que la goutte qui a fait déborder le vase ait été les élections du 8 novembre, remportées de façon écrasante par la Ligue nationale pour la démocratie, la formation de Mme Suu Kyi. Une véritable humiliation pour le général Min Aung Hlaing, malgré un système qui réservait automatiquement à l’armée un quart des sièges aux deux chambres et plusieurs ministères clés.

Avec sa grande majorité de plus des quatre cinquièmes des sièges soumis aux élections, Mme Suu Kyi souhaitait faire des modifications à la Constitution, qui auraient pu lui permettre de devenir enfin présidente et de réduire l’influence des généraux.

Des élections, donc, humiliantes et inquiétantes pour l’armée. Élections que les militaires ont dénoncées comme fraude massive, un peu à la manière de Donald Trump. C’est cette accusation qui est utilisée aujourd’hui pour justifier l’intervention militaire.

Min Aung Hlaing, assis sur un canapé, en uniforme militaire.

Le nouveau maître du Myanmar, le général Min Aung Hlaing, lors d'une rencontre dont des images ont été télédiffusées, le 3 février 2021.

Photo : Reuters / MRTV

Cette accusation de fraude est-elle fondée?

C’est une accusation opportuniste.

Aung San Suu Kyi reste immensément populaire dans son pays. Son score de 82 % est un vrai score même si, dans certaines zones périphériques, avec les guérillas nationalistes soulevées contre le pouvoir central, il peut y avoir eu localement des interférences et des empêchements dans les opérations de vote. Rien pour inverser le résultat des élections où le parti de Mme Suu Kyi avait – très nettement et presque partout – battu le parti promilitaire et les petits partis régionaux.

Quelle a été la résistance au coup d'État?

Il y a une tradition de résistance pacifique à la dictature militaire dont Aung San Suu Kyi se réclame. Mais aussi parce que, dans les heures qui ont immédiatement suivi l’annonce du coup d’État, l’armée a fait rondement les choses.

Toute l’élite politique du pays a été coffrée : la patronne, ses ministres, plusieurs députés. L’armée avait déjà son nouveau gouvernement tout prêt.

Puis, ses inculpations bidons contre Mme Suu Kyi (pour importation illégale de walkies-talkies!) le président et leurs proches. Un couvre-feu de 20 h à 6 h a été imposé dans tout le pays. On a frappé dur, mais sans faire couler le sang.

Par ailleurs, un mouvement de désobéissance civile essaie de se mettre en place. On a vu des scènes de caceroladas (tapage de casseroles), quelques rassemblements de protestations, des médecins qui ont suspendu leurs interventions non essentielles, mais pas d’épisodes violents.

Une dizaine de personnes frappent dans leurs mains et sur des objets au milieu d'une rue, la nuit. Certaines personnes filment la manifestation.

Des Birmans continuent de faire du bruit en frappant sur des casseroles ou d'autres objets dans les rues de Rangoon.

Photo : Getty Images / AFP/Pigiste

Aung San Suu Kyi est populaire chez elle, c'est un décalage avec son image à l’international?

Décalage absolument frappant, énorme, troublant.

Aung San Suu Kyi, qui évolue à la face du monde depuis maintenant trois décennies, est un personnage ambigu, contradictoire et tragique. Aujourd’hui, on découvre que, comme politicienne, malgré sa grande popularité, elle a manqué de sens tactique ou stratégique face aux généraux, qu’elle a essayé de ménager.

Elle, l’héroïne courageuse contre la dictature, le Prix Nobel de la Paix de 1991, la mère du peuple canonisée à l’international, à Hollywood (le film The Lady en 2011), etc. Depuis 2016, cette même femme a systématiquement nié ou minimisé l’ampleur des violences perpétrées par l’armée. Avec, il faut le souligner, le soutien d’une bonne partie de la population de l’ethnie majoritaire Bamar et de religion bouddhiste qui déteste les musulmans, d’où ses succès électoraux, une première fois en 2015 et une seconde fois en novembre 2020.

Il y a là un paradoxe et un immense malentendu : malgré la tache de l’affaire des Rohingyas face au reste du monde, face à Amnistie internationale et compagnie, Aung San Suu Kyi reste toujours l’héroïne de 1988, l’année des massacres commis par l’armée contre son peuple.

Si elle a filé doux face aux militaires depuis cinq ans – en se disant peut-être qu’elle n’avait pas le choix – aujourd’hui elle en appelle, comme avant, à la résistance pacifique. Nul ne doute que la majorité des Birmans sont avec elle et contre le général Aung Hlaing.

Plusieurs travailleurs et travailleuses portant des blouses d'hôpital et des masques prennent la pose en faisant le salut à trois doigts. Tous arborent un ruban rouge à la hauteur de la poitrine.

Des travailleurs de la santé protestent contre le coup d'État en portant un ruban rouge et en faisant le salut à trois doigts devant l'Hôpital général de Rangoon.

Photo : Reuters / Pigiste

Face au putsch, quel poids a la communauté internationale?

Un poids assez limité. Bien sûr, en Occident, dans les heures qui ont suivi le coup, la condamnation a été générale. À Paris, à Berlin, à Bruxelles (Union européenne), au Canada, on a appelé à la libération des politiciens emprisonnés, à la restauration des libertés et de l’ordre constitutionnel. À Washington, le président Joe Biden a parlé de réimposer des sanctions.

On ne peut oublier qu’au-delà de l’appui verbal de principe à l’ordre démocratique bafoué, Mme Suu Kyi n’est plus aujourd’hui vue comme une héroïne en Occident. À des fins électoralistes, elle a surfé sur l’ultranationalisme bamar et bouddhiste, en lutte contre les minorités. Elle a été complaisante envers ceux-là mêmes qui la renversent aujourd’hui.

Même chez les alliés asiatiques des États-Unis, comme le Japon et la Corée du Sud, l’idée de réimposer des sanctions contre les généraux birmans n’obtient pas beaucoup d’appuis. Les liens économiques régionaux se sont développés au cours des 10 années d’ouverture du Myanmar et on craint qu’un régime de sanctions et d’isolement n’ait pour effet de jeter le pays dans les bras de Pékin, encore davantage qu’il ne l’est déjà.

Et Pékin?

La Chine et la Russie – surtout la Chine – le voient autrement. Sur le coup, aucun de ces deux pays n’a condamné explicitement le putsch, la diplomatie chinoise parlant d’un gros remaniement ministériel.

Pour autant, et sans doute tactiquement, Moscou et Pékin ont fini, le 3 février, par appuyer une résolution du Conseil de sécurité, adoptée à l’unanimité, qui souligne la nécessité de maintenir les institutions et processus démocratiques, de s’abstenir de toute violence et de respecter pleinement les droits de l’homme, les libertés fondamentales et l’État de droit.

Des concessions verbales qui ne doivent pas faire oublier que, dans le temps long, Pékin espère faire progressivement de ce pays un allié sûr avec ou sans Mme Suu Kyi.

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