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DOSSIER | Lutter pour la réconciliation et la fin du racisme systémique

Dany et Alberta Muembo regardent directement la caméra et sourient.

En Saskatchewan, un frère et une sœur luttent pour la réconciliation et la fin du racisme systémique.

Photo : Radio-Canada / Trevor Bothorel

Alberta et Dany Muembo ont connu la guerre et la pauvreté en Afrique, étant natifs de la République démocratique du Congo. Aujourd’hui, ils se font un devoir de tendre la main à ceux qui en ont besoin et de tordre le cou aux préjugés. Cela fait partie de leur ADN.

Moi, je trouve que c'est un péché grave d'être ici et de se croiser les bras. Nous venons d'une place où il y a des êtres humains comme ici, qui sont intelligents comme ici, mais qui n'ont pas accès aux opportunités qui sont offertes ici, souligne Alberta.

La jeune femme se souvient des moindres détails du jour où un employé des Nations unies a appelé pour annoncer qu’il avait les billets d’avion pour le Canada. Elle était assise sur une chaise en plastique cassée, dans l’appartement qu’elle occupait avec sa famille à Dagoretti, au Kenya. C’est elle qui a décroché et qui l’a su en premier.

Alberta parle et Dany écoute.

Alberta et Dany Muembo ont habité dans plusieurs pays en Afrique avant de débarquer au Canada. Ce sont des réfugiés de guerre.

Photo : Radio-Canada / Trevor Bothorel

Cela signifiait une nouvelle vie en tant que réfugiés, la fin de la misère et des déménagements à cause de la guerre. La République démocratique du Congo, le Rwanda, le Kenya, la Sierra Leone, de nouveau le Kenya... Les Muembo, parents et enfants, ont vécu dans plusieurs pays.

Ils allaient là où le père, médecin, pouvait trouver du travail. Mais, à l’époque du coup de fil annonciateur d’une nouvelle vie, la pauvreté était leur quotidien.

On n’avait rien. Je me demandais comment on allait payer le loyer, raconte Alberta.

Les enfants tous en ligne.

Les quatre enfants de la famille Muembo lors de leur arrivée à Nairobi à la maison d'hôtes méthodiste en 1997.

Photo : Alberta et Dany Muembo

La stabilité et la sécurité, il n’y en avait pas beaucoup. On souffrait trop, se rappelle-t-elle.

Des illusions à la réalité

Pour la famille, vivre au Canada était un rêve. Un rêve qui s'est réalisé le 10 février 2014, jour de leur arrivée. Dany avait alors 21 ans, et Alberta, 25 ans.

Les quatre frères dans la neige.

La fratrie Muembo a découvert la neige en Saskatchewan.

Photo : Alberta et Dany Muembo

Dans ma tête, j’imaginais le paradis!, raconte Dany.

De son côté, Alberta s'attendait à un endroit où il n’y avait pas de racisme, pas de soucis.

On se crée cette image qu’en Occident c’est le paradis et que tous tes problèmes seront finis. Qu'il n’y a plus de maladies, qu'il n’y a rien de mauvais qui se passe.

Une citation de :Alberta Muembo
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Certains pensent que Saskatoon est divisée par le racisme et ils l'ont fait savoir à Dany Muembo.

Photo : Radio-Canada / Trevor A Bothorel

L'illusion n'a pas longtemps résisté devant la réalité.

Une semaine après son arrivée, au centre-ville de Saskatoon, Dany aborde un jeune Autochtone qui porte un t-shirt de Tupac, un rappeur que Dany aime beaucoup. Le jeune homme lui présente Saskatoon, une ville divisée entre l’est et l’ouest et par les ponts, frontières invisibles entre les classes sociales.

Il lui décrit le racisme enraciné envers les Premières Nations. Dany est à l’écoute, mais il n’a pas encore fait l’expérience du racisme. Cela ne prendra pas beaucoup de temps. Au cours du premier mois, Dany rend visite à une de ses amies. Dès son arrivée chez elle, il se sent mal à l’aise.

Sa tante ne m’aimait pas du tout. Elle était très impolie et me lançait des regards sales.

La tante n’arrête pas de le dévisager. Mal à l'aise, Dany décide de partir.

La guerre des clans à l'école

Son image d’un paradis se dilue encore plus alors qu’il redouble sa douzième année à l’école secondaire Saint-Joseph. Il découvre les cliques d’adolescents, quelque chose qu’il n’a pas connu en Afrique. Dany se sent exclu.

Il remarque que, pendant les cours, les élèves ne se mélangent pas entre eux et qu’après les cours tout le monde part de son côté. Très peu de Canadiens tissent des liens avec lui. Il devient surtout ami avec d’autres jeunes récemment arrivés au Canada.

Plan rapproché du visage de Dany.

Dany Muembo a vécu trois mois dans une Première Nation autochtone pour comprendre leur réalité.

Photo : Nicole Lavergne Smith

C'est normal à Saskatoon que les gens s'occupent d’eux. Ma vie, mes affaires, moi-même. Mais, en Afrique, ça, c'est interprété comme de l’égoïsme.

Une citation de :Dany Muembo

Alberta croit que cet état d’esprit doit changer.

Les Canadiens doivent se regarder eux-mêmes et se demander comment saisir les opportunités que leur offre leur pays pour aider le monde, pas seulement eux-mêmes.

La facilité de contact et la vie communautaire africaine manquent à Alberta.

En Afrique, sans se connaître, les gens se parlent en public et dans les transports en commun, dit-elle.

Au Canada, il n’y a pas cette spontanéité dans le dialogue. Il leur a fallu attendre trois ans pour que leurs voisins leur parlent.

Alberta debout devant les livres

Alberta Muembo est fière d'avoir pu s'exprimer devant le conseil municipal de Saskatoon pour donner son point de vue sur le racisme au Canada et comment l'éradiquer.

Photo : Radio-Canada / Nicole Lavergne Smith

Au début, quand on les saluait, ils ne répondaient pas. Moi, j’étais découragée, mais mes frères ont insisté, dit-elle en souriant. Leurs efforts ont finalement payé.

Sa première expérience professionnelle, un emploi dans un bureau, l’a encore plus découragée. Ses nouveaux collègues étaient très impressionnés par ses habiletés en dactylographie, mais leurs commentaires étaient troublants.

Quand j’ai pris l'ordinateur, c’est comme s’il y avait une bombe. "Tu es réfugiée, tu sais taper? Tu sais utiliser un ordinateur? Mais tu es réfugiée, avez-vous des ordinateurs en Afrique?" Cela m’a mise très mal à l’aise.

L'éducation comme remède au racisme

Alberta assure qu'il existe une solution à cette ignorance.

À la suite de la mort de George Floyd aux États-Unis, en mai 2020, et du mouvement Black Lives Matter, le maire de Saskatoon, Charlie Clark, a pris contact avec Alberta. Il souhaitait avoir le point de vue de membres de la communauté noire sur ces événements, ainsi que sur ce qu'ils vivaient à Saskatoon.

Des milliers de personnes ont participé à une manifestation de Black Lives Matter à Saskatoon.

Des milliers de personnes ont participé à une manifestation de Black Lives Matter à Saskatoon, l'année dernière.

Photo : Radio-Canada / Omayra Issa

J’étais étonnée parce qu’en Afrique c'est rare qu’une autorité aille s'asseoir avec les gens pour voir pourquoi ils sont fâchés.

Ces rencontres, le maire les a prises au sérieux. Elles se sont déroulées pendant deux mois.

Un être humain aime être écouté. Le fait qu'il s'est assis et qu'il nous a écoutés, ça fait une différence.

Une citation de :Alberta Muembo

À la fin des rencontres, Alberta a été choisie parmi les membres du groupe qui ont été consultés pour prendre la parole au conseil municipal. Elle a axé son discours sur la nécessité d’éduquer les esprits.

Charlie Clark s'est montré très impressionné par Alberta qui a, selon lui, laissé sa marque dans le paysage de la ville.

Elle apporte beaucoup à notre communauté grâce à sa voix, à la clarté de son message et à sa sagesse, et ce, en dépit de son jeune âge , dit le maire de la Saskatoon au sujet d'Alberta.

Celle-ci croit que l’histoire des Noirs doit occuper une place plus importante dans le programme scolaire. Sans éducation, les préjugés et le racisme persisteront.

S’il y a plus d’éducation au sujet de l’histoire des Noirs dans le système canadien, il y aura des changements dans les mentalités.

Une citation de :Alberta Muembo

Vivre avec des Autochtones et les comprendre

Depuis sa rencontre avec le jeune au t-shirt de Tupac, Dany s’est toujours intéressé au sort réservé aux membres des Premières Nations. Il a passé trois mois dans une communauté autochtone pendant lesquels il a eu de nombreuses discussions avec des aînés.

Riche de cette expérience de vie, il dit comprendre les frustrations des Premières Nations et œuvre maintenant pour la réconciliation.

En 2018, il est devenu ambassadeur au sein de ConnectR, un programme du commissaire des traités de la Saskatchewan. À ce titre, il organise des discussions autour du thème de la réconciliation, notamment dans les écoles secondaires de Saskatoon.

Il travaille également sur un balado qui n’a pas encore été présenté au public et qui réunit des Canadiens invités à donner leur point de vue, quel qu’il soit. Le but est de dialoguer sans se détester. Selon Dany, la réconciliation est le seul moyen pour une société d’avancer.

Si nous n'avons pas de conversations sur la réconciliation, c'est très facile de répéter les mêmes erreurs. C’est très facile de répéter des attitudes racistes et que les gens interprètent comme normales.

Une citation de :Dany Muembo
Assis dans une petite salle ils sourient en regardant la caméra.

Dany et Alberta Muembo gardent espoir de changer les mentalités.

Photo : Radio-Canada / Nicole Lavergne Smith

L'espoir au beau fixe

Sept ans après leur arrivée, Alberta et Dany ont encore une grande admiration pour le Canada.

Actuellement, Dany fait son baccalauréat en biologie cellulaire. Il n’a pas encore défini précisément ses projets pour l’avenir, mais il sait qu’il veut aider les autres. Il rêve également d’acheter une maison pour ses parents et lui.

Alberta termine son baccalauréat en études internationales. Elle travaille présentement avec une professeure de l’Université de la Saskatchewan sur un projet destiné à aider les femmes victimes de viol et d’agression sexuelle au Canada et en Afrique.

On vient d’un pays où, chaque heure, 48 personnes sont violées. Malheureusement, la coutume chez nous, c’est que, dès qu’une femme est violée ou tombe enceinte sans être mariée, dans la communauté, on ne la traite plus avec respect.

Malgré tous les défis qu'ils ont rencontrés, Dany et Alberta croient fermement qu'il y a toujours de l'espoir. Ils ne tiennent rien pour acquis et continuent à s’imposer la responsabilité de donner aux autres.

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