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De futurs Canadiens refoulés à la frontière

En raison d’une règle émise au début de la pandémie, de nombreux nouveaux résidents permanents n’ont toujours pas le droit de s’installer au Canada, contrairement aux étudiants étrangers et aux travailleurs temporaires.

La signalisation des douanes et des bureaux de l’immigration à l’Aéroport Pierre-Elliott Trudeau.

Même s'ils ont déjà été sélectionnés par le Canada, les nouveaux résidents permanents ne peuvent toujours pas venir au pays.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Jad est « désespérée ». Cette Marocaine de 30 ans est pourtant arrivée pleine d’espoirs au Canada, le 24 janvier, avec son mari.

Ce couple d’ingénieurs avait obtenu, en décembre, la confirmation de leur résidence permanente. Avec ce document, ils devaient se présenter devant les agents frontaliers, dans un aéroport canadien, pour valider leur entrée et commencer leur nouvelle vie au Canada.

Jad et son époux – qui n'ont pas voulu divulguer leur nom de famille pour ne pas que leur témoignage nuise à leur dossier – projetaient de se rendre ensuite à Toronto, où les attendait un logement pour effectuer leur quarantaine.

Mais à l’aéroport de Montréal, après un vol direct entre Casablanca et la métropole avec Royal Air Maroc, rien ne se passe comme prévu.

Ex-étudiante à l’UQAM, Jad voit son passeport et sa confirmation de résidence permanente être confisqués. On nous a dit qu’on ne devait pas venir au Canada, explique-t-elle. On nous a pris nos papiers, on nous a dit de nous mettre en quarantaine en attendant une décision finale. Mais on nous a dit qu’on n’avait pas beaucoup de chances d’être acceptés.

Le couple a alors pris un taxi et réservé un studio dans le centre-ville de Montréal, en attendant son rendez-vous devant les agents frontaliers, prévu le 8 février. Avec le risque, important, d’être obligé de rentrer au Maroc.

Ce cauchemar, Basma est également en train de le vivre.

Cette Marocaine de 29 ans est elle aussi arrivée de Casablanca fin janvier, avec son conjoint. Alors qu’elle voulait se rendre à Moncton, après un passage par Montréal, elle a connu un scénario similaire devant les agents frontaliers canadiens.

On a été choqués par ce qu’il s’est passé. On est maintenant dans l’incertitude.

Une citation de :Basma, une future résidente permanente

On avait tout préparé. On a fait un test PCR, on a donné un plan de quarantaine, on avait réservé un appartement [au Nouveau-Brunswick] et maintenant, on est bloqués à Montréal, regrette la jeune femme.

Des exemptions pour les personnes vivant aux États-Unis

Pour quelles raisons ces potentiels futurs citoyens canadiens, dont la demande de résidence permanente a déjà été approuvée, ne peuvent-ils pas être admis au Canada?

Malgré la pandémie et les restrictions aux frontières, un résident permanent peut venir au pays. Or, ces couples ne sont pas encore, officiellement, des résidents permanents. Leur dossier doit en réalité être approuvé à l’aéroport par un agent d’immigration. Une formalité administrative, normalement.

Des exemptions existent néanmoins. Un futur résident permanent peut par exemple arriver au Canada si son dossier a été validé avant le 18 mars 2020. Cette règle a été émise par le gouvernement fédéral au printemps dernier et n’a pas été revue.

Un futur résident permanent qui a été parrainé par un membre de sa famille immédiate ou qui vit aux États-Unis est également exempté de ces restrictions de voyage.

Ce n’était pas clair, pas précis. Si on veut vraiment bloquer notre entrée, pourquoi on nous a laissés partir? Pourquoi nous a-t-on délivré un visa? s’interroge Jad.

La compagnie aérienne nous a confirmé qu’on pouvait venir, on a eu notre visa. On ne s’y attendait pas. Sinon, on ne serait pas venus. On est dans le néant.

Une citation de :Jad, une future résidente permanente

On a démissionné de notre travail, on a vendu nos biens. On n’a plus de vie au Maroc, ajoute Basma, qui a, de son côté, loué un nouveau logement à Montréal, en attendant la décision des agents d’immigration.

Une situation ridicule, selon des experts

Cette situation est jugée aberrante, ridicule et absurde par des avocats en immigration, qui ont eu connaissance de dossiers similaires au cours des derniers jours.

À l’heure actuelle, des étudiants étrangers et des travailleurs étrangers temporaires, avec leur conjoint, ont le droit de venir au Canada.

Pour moi, ça ne fait aucun sens, soutient Guillaume Cliche-Rivard, président de l’Association québécoise des avocats en droit de l’immigration.

Ce sont des gens qui viennent s’établir au Canada, ils ne vont pas repartir dans deux semaines, mentionne-t-il.

Il faut corriger rapidement cette situation, souligne son collègue Stéphane Handfield.

C’est un peu absurde de refuser des résidents permanents, surtout à partir du moment où on fait venir des étudiants et des travailleurs étrangers.

Une citation de :Stéphane Handfield, avocat en droit de l’immigration

Ça cause des préjudices graves, détaille-t-il. Des gens ont tout liquidé dans leur pays, ils n’ont plus rien s’ils doivent rentrer. C’est préoccupant.

Un voyage essentiel, estime le Bloc québécois

Cette position est partagée par le Bloc québécois, qui demande au gouvernement Trudeau de revoir sa position.

Ces gens ne posent pas de risques. Ils ne vont pas voyager, faire des allers-retours constants. Ils viennent ici dans le but de s’installer de façon permanente, assure la députée Christine Normandin, porte-parole en immigration.

À ses yeux, il s'agit d'un enjeu humanitaire et d'un voyage essentiel.

Ce sont des gens qui ont tout abandonné derrière eux, car ils savaient qu’ils allaient s’en venir. On les a laissés dans les limbes, alors qu'ils pourraient contribuer à la force de travail dont on a besoin dans certains corps de métier.

Une citation de :Christine Normandin, députée du Bloc québécois
Le ministre de l'Immigration, vêtu d'un veston et d'une cravate, parle dans un micro devant des drapeaux du Canada.

Le ministre Mendicino a revu à la hausse les cibles d'immigration pour 2021. Il n'ouvre cependant pas la porte, pour le moment, à l'arrivée au pays de tous les nouveaux résidents permanents.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Pas le moment de voyager, répond Ottawa

Interpellé par Radio-Canada, le ministre de l'Immigration, Marco Mendicino, a brièvement fait savoir, dans une déclaration écrite, que ce n’est pas le moment de voyager. Il n'a cependant pas répondu spécifiquement aux questions concernant cette interdiction qui persiste, pour les nouveaux résidents permanents, de fouler le sol canadien.

Le gouvernement fédéral a instauré des mesures relatives au transport aérien et frontalier afin de ralentir la propagation de la COVID-19 et de protéger la santé et la sécurité des Canadiens, a-t-il souligné, par le biais de son attaché de presse, Alex Cohen.

Selon ce dernier, les compagnies aériennes doivent s'assurer, avant l'embarquement, que les voyageurs peuvent entrer au Canada, puis les agents des services frontaliers peuvent refuser l’entrée à toute personne qui se présente à un poste frontalier ou à un aéroport et qui ne rencontre pas l’une des exemptions prévues dans le décret.

Nous avons hâte d'accueillir des nouveaux résidents permanents au Canada lorsqu'il sera possible de le faire en toute sécurité, a-t-il précisé.

De son côté, l'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) n'a pas voulu donner de commentaires sur des cas particuliers. Les agents n’ont pas la discrétion d’interpréter les décrets fédéraux, a mentionné une porte-parole à Radio-Canada.

Ces étrangers pourront revenir au Canada lorsque les restrictions de voyage ne seront plus en vigueur, a-t-elle repris.

Plus d’un million de nouveaux résidents permanents espérés

Au cours des derniers mois, Ottawa a pourtant fait part de sa volonté d’accélérer l’accueil de nouveaux arrivants.

Après une année 2020 frappée par la pandémie, le gouvernement fédéral a revu à la hausse ses cibles. Un total de 1,2 million de résidents permanents est espéré d’ici 2023.

Les cibles du gouvernement fédéral :

  • 401 000 nouveaux résidents permanents en 2021

  • 411 000 en 2022

  • 421 000 en 2023

Cette volonté de soutenir l'immigration avait d’ailleurs été mise de l’avant lors du dernier discours du Trône.

Dans le cadre de son plan de relance économique à court terme et de son plan de croissance à long terme, le gouvernement mettra à profit les retombées de l’immigration pour maintenir la compétitivité du Canada sur la scène mondiale.

Une citation de :Extrait du discours du Trône du 23 septembre 2020

Alors que d’autres pays ferment leurs portes aux talents mondiaux susceptibles d’aider leur économie, le Canada a la possibilité, dans le cadre de sa relance, de devenir la première destination mondiale pour les talents, les capitaux et les emplois, était-il également indiqué.

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