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Établir l’Université de l’Ontario français à Toronto a-t-il été une erreur?

Un nombre de demandes d'admission famélique, et maintenant un recteur qui démissionne. Avec ces déboires qui s'accumulent, certains se demandent s'il n'aurait pas mieux valu implanter un campus à Ottawa plutôt que dans la Ville-Reine.

Un bloc-note noir avec le logo de l'UOF est posé sur un bureau.

L'Université de l'Ontario français est-elle située au bon endroit?

Photo : Facebook / Université de l'Ontario français

Trois ans après la publication d’une lettre d’opinion incendiaire dans laquelle il accusait le rapport de Dyane Adam (Nouvelle fenêtre) de manquer de rigueur et de vision en ce qui concerne l’Université de l’Ontario français (UOF), le professeur en études politiques de l’Université d’Ottawa François Charbonneau persiste et signe : établir l’UOF au centre-ville de Toronto constitue une « erreur historique ».

Dans sa lettre publiée dans les jours qui ont suivi la publication dudit rapport, le professeur a soutenu que les auteurs ont non seulement fait fausse route en recommandant l’implantation de cette nouvelle université dans la Ville-Reine, mais ils ont manqué de courage politique en n’insistant pas pour que ce campus soit établi à Ottawa.

À l’époque, en coulisses, ils étaient une poignée d’éminents membres de la communauté franco-ontarienne à remettre le choix torontois en question. Toutefois, le professeur Charbonneau affirme qu’il faisait partie d’un groupe de personnes encore plus restreint qui a osé le dénoncer publiquement.

Un homme qui porte des lunettes

François Charbonneau, professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa.

Photo : Capture d'écran, Youtube

Aujourd’hui, même s’il en paie le prix, dit-il, son opinion sur la question n’a pas changé. Dans les faits, les récentes révélations de Radio-Canada sur le nombre famélique de demandes d’admission reçues par l’UOF à sa première année d’opération sont une preuve supplémentaire, selon lui, qu’il avait raison.

Ils ont eu 19 demandes d’admission [en date du 17 janvier, ndlr]! Si les gens ne voient pas que c’est un échec et se disent peut-être que l’année prochaine [ça va mieux aller]... Écoutez, je n'arrive pas à comprendre ce réflexe-là , déclare-t-il, sidéré. 

Ça ne s'invente pas ce chiffre-là! C’est incroyable!

Une citation de :François Charbonneau

Depuis, le recteur André Roy a remis sa démission et les responsables de l’UOF ont fait un semi-mea culpa. On concède que la nouvelle université connaît présentement un lent départ, mais on refuse de lier les faibles résultats du recrutement à la démission du recteur.

C’est vraiment dans la norme d’une université qui démarre., a déclaré le vice-recteur aux études et à la recherche Denis Berthiaume, en entrevue à Radio-Canada. Quand on fait un examen des universités qui sont en mode ouverture, on se rend compte qu’il n’y a jamais des tonnes et des tonnes de demandes la première année, et cela, pour diverses raisons.

Selon François Charbonneau, cependant, ces piètres performances étaient hautement prévisibles .

Comment voulez-vous que ce projet-là fonctionne quand tous les éléments fondamentaux ne sont pas au rendez-vous? , questionne-t-il, remettant en question à la fois l’emplacement du campus et les programmes.

Ottawa avant Toronto

Ce qui était rêvé, poursuit le professeur, c’était une université de grande taille internationale offrant un nombre de programmes en français suffisamment large pour combler l’écart avec ce qui est offert en anglais.

Au lieu, soutient-il, la communauté francophone a hérité d’une petite université avec un nombre restreint de programmes dans une ville où le français, contrairement à ce qu’on laisse entendre, bat de l’aile.

François Charbonneau impute la responsabilité de cet échec aux auteurs du rapport Adam qui se sont basés sur de fausses prémisses concernant le comportement des populations francophones et immigrantes pour recommander l’établissement du campus dans la Ville-Reine.

Affiche rouge sur laquelle on peut lire "uOttawa".

Université d'Ottawa

Photo : Radio-Canada / Marc-André Hamelin

Pour obtenir une université conforme à l’image que s’en était faite la communauté francophone de l’Ontario, il aurait fallu avoir du courage politique : scinder l’Université d’Ottawa en deux, plaide-t-il.

Cette scission aurait réglé énormément de problèmes de cette institution. On aurait pu avoir une université de grande taille avec une faculté de médecine, une faculté de droit – qu’on a déjà –, etc. et être une université sérieuse.

Une Université d’Ottawa francophone [qui pourrait déjà compter sur 14 000 étudiants qui font leurs études en français] aurait été une grosse université.

Une citation de :François Charbonneau

Une Université d’Ottawa francophone aurait été un joueur important en mesure d’attirer des étudiants du Québec et de partout à travers le Canada, poursuit le professeur. Il évalue qu’elle aurait, à terme, entre 17 000 et 18 000 étudiants. En plus, soutient-il, elle serait déjà établie là où se trouvent les jobs bilingues.

C’était ça qu'il aurait fallu faire, si on avait du courage politique, mais tout le monde a défendu sa chasse gardée et là on se retrouve avec le problème qu’on a en ce moment, conclut-il.

Une affiche de l'Université de l'Ontario français

L'Université de l'Ontario français doit ouvrir ses portes en septembre 2021

Photo : Radio-Canada

Ce qui a mené au modèle torontois

Même s'il demeure convaincu de la pertinence d'un campus à Toronto, Simon Laflamme, professeur au Département de sociologie de l'Université Laurentienne, trouve le modèle actuel incomplet.

Ça aurait été mieux si on avait fermé les sections francophones des universités Laurentienne et d’Ottawa pour créer une [seule] université de langue française et qu’on avait créé trois campus (à Ottawa, Sudbury et Toronto). , soutient-il en appui aux propos de François Charbonneau.

Ça aurait dû être ça! Toutefois, rappelle-t-il, la pression et le lobbying étaient forts à l’époque pour que le campus soit créé à Toronto. C’est sûr que si vous êtes les recteurs des universités d’Ottawa et Laurentienne, votre projet n’est pas qu’on sépare votre institution en deux!

Et puis, enchaîne François Paré, professeur à la retraite de l’Université Waterloo, le gouvernement libéral de Kathleen Wynne était vraiment parti sur l’idée que ça devait être à Toronto ou rien. Tout le monde a un peu ravalé sa salive.

Moi-même, je me suis tu. Je n’ai rien dit en public, reconnaît M. Paré, qui avait des réserves sur l'emplacement et le format des programmes du modèle torontois. Personne ne voulait tuer le projet. Malheureusement, je pense que ce silence a nui au projet.

On avait peur — avec raison, car on l’a vu avec Doug Ford — que le gouvernement dise : "Bon, ils sont en train de se chicaner entre eux. C’est fini".

Une citation de :François Paré

Même si elle ne ressemble pas à ce qu’il aurait souhaité — c’est-à-dire une université décentralisée qui gère plusieurs campus régionaux comportant chacun un centre d’excellence dans un domaine de pointe — M. Paré maintient que la création de l’UOF est une bonne idée.

Je ne pense pas aujourd’hui qu’il faille leur faire la morale, dit-il, conciliant. Mais il n’est pas trop tard pour dévier vers autre chose sans renier ce qui a été fait.

D'autres défis à l'horizon

M. Paré croit qu'il faudra porter une attention à la future clientèle de l'UOF. Qui est-elle et où se trouve-t-elle? Est-ce vraiment à Toronto? s'interroge-t-il. Les diplômés d'immersion sur lesquels on semble s'être basé pour établir l'université dans la Ville-Reine « ont des objectifs de carrière que l'UOF ne pourra pas remplir », selon lui.

Il y a un problème de marketing et de branding auprès d’une clientèle qui est beaucoup plus compliquée et divergente qu’on pense... et qu’on a cru pouvoir rassembler dans un campus à Toronto.

Une citation de :François Paré

Ottawa doit faire partie de l’équation, précise François Paré, qui prône une approche basée sur la complémentarité.

Le vice-recteur de l’UOF, Denis Berthiaume, soutient à cet égard que son équipe travaille déjà sur des partenariats avec l’Université d’Ottawa et l’Université Laurentienne dans une logique de collaboration.

Quant à la clientèle, c'est bel et bien dans le centre-sud-ouest qu'elle se trouve, dit-il. « Les jeunes qui voulaient aller à l’université [en français] devaient quitter la région pour les universités d'Ottawa ou Laurentienne. D’où le besoin d’avoir une université francophone dans ce secteur-là », plaide-t-il.

Que l’UOF n’ait pas réussi à attirer beaucoup de personnes la première année ne semble pas non plus inquiéter Simon Laflamme outre mesure. Mais s‘il n’y a personne l’année prochaine et l’année suivante, il faudra peut-être se poser des questions.

Pour le moment, l’UOF a misé sur des programmes innovateurs qui n’existent nulle part ailleurs en Ontario, précise-t-il. Même s’ils ne sont pas nombreux, il faut reconnaître que c’est un net avantage.

Maintenant, l’objectif à long terme, pense M. Laflamme, sera d’étendre les programmes (en linguistique, en sociologie, en mathématiques, etc.) de manière à ce que l’UOF draine les étudiants francophones des universités bilingues.

L’objectif ne peut pas être pour la communauté francophone d’accepter une université dans laquelle il n’y a seulement que quatre programmes et qui soit établie qu’à Toronto. Ce n’est pas possible!

Une citation de :Simon Laflamme

À n’en pas douter, François Charbonneau aimerait lui aussi que ça marche, même s’il demeure pessimiste quant à l’avenir de l’UOF, qui doit maintenant trouver un nouveau recteur. Il a encore en souvenir le lamentable échec du Collège des Grands Lacs.

Ça ne me réjouit pas du tout, mais c’est très frustrant de voir avec quelle désinvolture ce dossier-là a été réglé, s’indigne-t-il. On n’avait pas le luxe [de se tromper]. On ne pourra pas à chaque 10 ans demander une université franco-ontarienne. C’est impensable! On avait une chance de la réussir. C’était d’avoir du courage politique et on ne l’a pas eu.

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