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Non, le « Blackout Challenge » n’est pas un défi mortel viral sur TikTok

La mort tragique d’une fillette italienne a suscité une vague d’indignation contre le populaire réseau social, mais rien n’indique qu’un tel défi circulait sur la plateforme.

L'application TikTok sur un téléphone intelligent.

En réponse à la tragédie, l'Autorité indépendante pour la protection des données personnelles italienne a sommé TikTok de bloquer l’accès aux utilisateurs dont l’âge n’a pas été vérifié. L’âge minimum pour s’inscrire sur le réseau social est de 13 ans.

Photo : afp via getty images / LIONEL BONAVENTURE

Le décès, la semaine dernière, d’Antonella, 10 ans, a secoué l’Italie en plus de faire les manchettes dans le monde entier. La fillette italienne a été retrouvée inconsciente par sa petite sœur dans la salle de bain familiale, avec une ceinture serrée autour du cou. Elle est décédée peu après à l’hôpital.

La presse locale et bon nombre de médias internationaux ont indiqué que le Blackout Challenge, un présumé défi extrême qui circule sur TikTok, serait en cause. Cependant, d’après nos vérifications, ce défi, comme il est décrit dans plusieurs publications, ne semble pas exister.

En Italie, bien des parents sont devenus très fâchés contre les réseaux sociaux. Ils pensent que c’est leur faute si cela s’est produit, et on voit beaucoup de gens exiger la fermeture de TikTok ou d’Instagram à cause du défi, observe Michelangelo Coltelli, fondateur du blogue de vérification de faits et de décodage de canulars en ligne italien BUTAC (Nouvelle fenêtre).

Cette indignation a également été exprimée ailleurs dans le monde (Nouvelle fenêtre), où l’histoire a été relayée par des parents inquiets sur les réseaux sociaux.

En réponse à la tragédie, l'Autorité indépendante pour la protection des données personnelles italienne a sommé TikTok de bloquer l’accès aux utilisateurs dont l’âge n’a pas été vérifié (Nouvelle fenêtre). L’âge minimum pour s’inscrire sur le réseau social est de 13 ans.

Aucune preuve

Toutes ces réactions se sont enchaînées alors qu’il n’existe aucune trace de l’existence d’un Blackout Challenge circulant sur les réseaux sociaux.

Dans un courriel envoyé aux Décrypteurs, une porte-parole de TikTok a déclaré ne pas avoir trouvé de preuves que du contenu sur [la] plateforme aurait pu encourager un tel incident, soutenant qu’elle collaborerait avec les autorités compétentes dans leur enquête. Nos plus sincères condoléances à la famille et aux amis de la fillette.

C’est également ce qu’ont constaté plusieurs internautes italiens, dont le vérificateur de faits Michelangelo Coltelli, dans les heures qui ont suivi la publication de la nouvelle. Il n’y avait aucune trace d’un tel défi sur TikTok, mais cela n’a pas empêché plusieurs médias de rapporter la nouvelle en omettant cet important détail. Cela a notamment été le cas de la dépêche francophone de l’Agence France-Presse, qui a été reprise dans plusieurs médias, dont certains du Québec (Nouvelle fenêtre).

Une note de musique avec l'inscription ''Tik Tok'' en dessous sur un téléphone intelligent.

TikTok est bien connu pour ses défis viraux, qui consistent à se filmer en reproduisant un concept donné et à publier la vidéo sur son fil pour ensuite recueillir des mentions J’aime.

Photo : AFP / Getty Images

Pourtant, en lisant l’article du quotidien italien La Repubblica (Nouvelle fenêtre) sur le sujet, cité à de nombreuses reprises, on constate que les circonstances qui ont mené à la mort de la fillette étaient encore floues lorsque la nouvelle a été rapportée.

À partir [du téléphone portable qu’ils ont saisi], les enquêteurs devront vérifier si Antonella était en direct avec d'autres participants, si quelqu'un l'avait invitée au défi ou si elle tournait une vidéo pour imiter un ami ou une connaissance, peut-on lire dans le quatrième paragraphe. Malgré tout, l’article est titré : Antonella, décédée à la suite d'un défi sur TikTok.

Les journalistes adorent faire des titres qui sont des pièges à clics, critique Michelangelo Coltelli. Il y avait une hypothèse selon laquelle elle a vu une vidéo du défi en ligne, et ils ont décidé de couvrir l’histoire de cette manière.

La police n’a pas dit que TikTok était impliqué de quelque manière que ce soit.

Michelangelo Coltelli, fondateur du blogue BUTAC

Cette habitude de titrer des articles de manière sensationnaliste irrite également l’auteur et folkloriste américain Benjamin Radford, qui a signé de nombreux livres et articles sur les légendes urbaines, la pensée critique et la littératie médiatique.

L’élément central de l’histoire pour les parents n’est plus : "Cette fillette est morte en Italie." Il devient plutôt : "C’est la partie émergée de l’iceberg, ça se passe partout, tout le monde doit s’inquiéter, ça ne touche pas qu’une fillette en Italie et ça se passe sous votre nez sans que vous le sachiez." C’est ça, la légende urbaine sous-jacente à tout ça, dit-il.

Benjamin Radford parle à la caméra dans son bureau.

Le folkloriste Benjamin Radford en entrevue avec les Décrypteurs

Photo : Capture d'écran Zoom

Le jeu du foulard

Une chose est sûre, ou presque : Antonella serait morte en jouant au « jeu du foulard », qui consiste à cesser de respirer le plus longtemps possible. C’est un jeu dangereux auquel participent des enfants depuis des décennies; ils le faisaient avant même l’avènement d’Internet. Le but serait de vivre des sensations fortes après avoir interrompu temporairement le flux de sang et d'oxygène vers le cerveau.

Aux États-Unis, 82 jeunes âgés de 6 à 19 ans sont morts en participant au « jeu du foulard » de 1995 à 2007, selon les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) (Nouvelle fenêtre).

Si le jeu existe depuis longtemps, la manière d’y jouer pourrait avoir changé avec l’avènement des téléphones cellulaires, surtout en ces temps de pandémie, où la règle générale est de rester à la maison. Selon une hypothèse, Antonella et ses amis se seraient lancé le défi en messagerie privée sur TikTok. Il n’en demeure pas moins qu’il ne s’agit que d’une théorie, qu’on ignore pour l’instant la vraie histoire et que le « jeu du foulard » ne fait pas l’objet d’un défi TikTok.

Il y a cette ambiguïté, et il est facile pour les parents et les journalistes inquiets d’en faire une histoire et de trouver des liens là où il n’y en a pas nécessairement.

Benjamin Radford, auteur et folkloriste

De nombreuses histoires circulent sous la forme de légendes urbaines pour mettre en garde autrui. C'est du folklore classique : "Partagez ceci avec tous ceux que vous connaissez, mieux vaut prévenir que guérir", lance Benjamin Radford.

Pour M. Radford, l’une des raisons pour lesquelles ce type de nouvelle suscite autant d’inquiétude chez les parents est qu’elle est souvent le résultat d’une panique morale, un concept sociologique anglophone (moral panic), sans équivalent exact en français, qui désigne une peur disproportionnée ou irrationnelle quant à des pratiques jugées déviantes ou dangereuses pour la société par certains groupes de gens.

Cette situation est le fruit de plusieurs "paniques morales" qui circulent depuis longtemps. D’abord, il y a cette peur de la technologie : des parents ne sont pas à l’aise avec TikTok, ne passent pas leur temps sur TikTok et se demandent, naturellement : "Que font les enfants de nos jours?" Ce questionnement dure depuis des centaines d’années, mais ce qui est nouveau, c'est la peur de la technologie et des médias sociaux, selon le folkloriste.

Ensuite, il y a le stranger danger [la peur des étrangers, ou l'idée que tout étranger peut être dangereux]. C’est une peur qui n’a jamais disparu et qui s’est simplement transformée à mesure qu’a évolué la technologie : il y a des étrangers hors de la cellule familiale, sur Internet, sur TikTok, qui veulent corrompre vos enfants et les amener à s'engager dans des comportements nocifs pouvant aller jusqu'au suicide. Tout cela fait partie d’un phénomène beaucoup plus large, poursuit-il­.

TikTok 101

TikTok est bien connu pour ses défis viraux, qui consistent à se filmer en reproduisant un concept donné et à publier la vidéo sur son fil pour ensuite recueillir des mentions J’aime. Il s’agit habituellement de chorégraphies (Nouvelle fenêtre) ludiques et inoffensives, mais parfois, des défis plus dangereux, qui peuvent mener à des blessures ou à des accidents graves, gagnent aussi en popularité.

Cela a été le cas du « Skull Breaker Challenge (Nouvelle fenêtre) », en mars dernier. Lorsque le phénomène s’est mis à prendre de l’ampleur – en partie parce que son importance a été exagérée par les publications de parents inquiets sur les réseaux sociaux (Nouvelle fenêtre) –, TikTok a bloqué le mot-clic (Nouvelle fenêtre) sur sa plateforme et a retiré les vidéos qui s’y trouvaient, tout en implorant la communauté de ne pas participer à ce genre de défi dangereux.

Il y a également eu de récents cas où des défis sordides, sur d’autres réseaux sociaux, ont semé la panique chez les parents et les médias. C’est notamment le cas du « Momo Challenge » et du « Blue Whale Challenge (Nouvelle fenêtre) », qui se sont tous deux avérés être des légendes urbaines.

Une photo montrant une sculpture d'une femme aux traits déformés. Ses yeux sont grands et exorbités et sa bouche forme un sourire exagérément large, qui monte presque jusqu'à ses oreilles. Ses cheveux noirs, longs, sont décoiffés et ont l'air gras.

La légende urbaine « Momo Challenge » consisterait en un message propagé sur les réseaux sociaux dans lequel une femme à l’air lugubre (voir photo) menacerait ses cibles et leur ordonnerait de se suicider.

Photo : DNA / Twitter

Les véritables dangers des réseaux sociaux

L’accès aux réseaux sociaux demeure malgré tout un problème réel pour les enfants. Il y a des risques, ainsi que des contenus qui pourraient être inappropriés pour eux, mais ces risques ne sont pas plus importants que n'importe lesquel de ceux auxquels ils peuvent être exposés, rappelle la spécialiste des transformations numériques Catalina Briceño, coauteure du livre Parents dans un monde d’écrans.

Les risques sont partout, et prétendre que nos enfants, tôt ou tard, ne seront pas exposés à ces risques-là, c’est d’une naïveté qu’aucun parent n’a, dit Mme Briceño.

On est tous au courant que nos enfants traverseront un jour une rue et qu’il y aura une voiture, ou qu’il y aura des étrangers dans un parc qui vont leur parler. L'objectif, c’est de les préparer du mieux qu’on peut. C’est la même chose avec les réseaux sociaux.

Catalina Briceño, spécialiste des transformations numériques

Selon cette spécialiste des transformations numériques, il est important pour les parents d’enseigner aux enfants des règles de prudence sur ces plateformes et d’offrir le même type d’accompagnement et de surveillance parentale qu’exige le monde « réel », sans pour autant tout interdire.

Catalina Briceno en entrevue.

Catalina Briceño rappelle l'importance d’enseigner aux enfants des règles de prudence sur les réseaux sociaux.

Photo : Radio-Canada / La facture

Mme Briceño et George Tarabulsy, professeur titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval spécialisé dans le développement social, émotionnel et cognitif de l’enfant, accueillent tous deux favorablement la décision de l’Italie de resserrer l’accès à TikTok pour les moins de 13 ans. Ils évoquent entre autres les questions d’exclusion sociale qui poussent des jeunes à s’inscrire à de tels réseaux si leurs amis le font.

Ils rappellent par ailleurs que cette mesure ne remplace pas l’importance de liens parent-enfant solides.

Ce n’est pas juste une question de médias sociaux : un jeune qui a des liens positifs avec ses parents, qui se sent soutenu, encadré, protégé, c’est un jeune qui va moins s’engager dans des relations dangereuses, y compris sur les médias sociaux, estime M. Tarabulsy.

Les deux spécialistes s’entendent aussi pour dire qu’il faut se poser collectivement des questions sur l’énorme place qu’ont pris les réseaux sociaux et leurs algorithmes dans notre société.

Ça reste des outils qui ont une fonction pécuniaire et qui servent un but qui n’est pas le bien-être des gens. On a besoin d’avoir une réflexion pour savoir si cela doit être distribué librement sans être réglementé, estime M. Tarabulsy.

Une semaine après la mort d’Antonella, la police italienne a arrêté une influenceuse TikTok de 48 ans (Nouvelle fenêtre) pour incitation au suicide. Dans une vidéo présentée sous forme de défi, la femme et un homme se couvraient totalement le visage, y compris la bouche et le nez, avec du ruban adhésif transparent, de manière à ne pas pouvoir respirer.

Aucun lien n’a été établi entre cette arrestation et le décès d’Antonella, qui est morte d’une façon tout à fait différente. Cela n’a pas empêché certains médias (Nouvelle fenêtre) d’avancer que la vidéo pourrait être à l'origine de la mort de la petite fille, alors que ce n’est vraisemblablement pas le cas.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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