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Analyse

Comment calmer la spéculation boursière?

Un courtier en bourse a l'air inquiet.

Une frénésie boursière particulière s'est emparée cette semaine de titres comme GameStop, Koss, AMC.

Photo : Reuters / Lucas Jackson

La frénésie boursière qu’on a connue cette semaine, entraînant des titres comme GameStop, Koss et AMC en hausse de 200, 300 et 500 %, soulève de sérieuses questions sur la spéculation qui a cours, tous les jours, sur les marchés. Le temps est-il venu de remettre en question la vente à découvert, un outil d’investissement qui parie sur la chute des entreprises?

La vente à découvert, c’est de vendre quelque chose que vous ne possédez pas. Vous espérez que la valeur de ce bien va chuter pour pouvoir le racheter au rabais et faire un profit.

Simplifions. Votre beau-frère Paul prête son auto à votre fils William pour un an. En retour, William doit verser chaque mois un coût de location de 50 $ à son oncle Paul. Jusqu’ici, tout va bien. William, votre brillant garçon de 20 ans, se dit : Je vais vendre l’auto à un bon chum et je vais la lui racheter un an plus tard. Pourquoi pas?

William décide donc de vendre l’auto à son pote 5000 $ en se disant que la valeur de l’auto va baisser dans la prochaine année et qu’il pourra la racheter au rabais. Comme de fait, son ami, 12 mois plus tard, lui dit : Formidable, ton auto… mais je pense qu’elle va moins bien qu’avant. Je l’ai bien utilisée, elle m'a été bien utile, je te la revends 2500 $.

William rachète à 2500 $ une auto qui ne lui appartenait pas et qu’il avait vendue 5000 $. Il fait donc un gain de 2500 $. On soustrait 600 $ (les 12 mois de location à 50 $) et on arrive ainsi à un gain de 1900 $. William rend le véhicule à son oncle Paul au bout d’un an, comme prévu.

Spéculez…

La vente à découvert de titres boursiers fonctionne de la même façon. Un fonds spéculatif emprunte des titres à un courtier, les vend dans le marché en misant sur la baisse de leur valeur pour les racheter ensuite à un moment donné à un prix plus faible. Il fait ainsi un gain et remet les actions au courtier qui, lui, aura touché un intérêt sur le prêt d’actions durant cette période.

Dans les derniers jours, des millions d’investisseurs ont pris d’assaut certaines actions d’entreprises qui font l’objet de ventes à découvert de la part des fonds spéculatifs. On dit, dans le jargon des courtiers, que ces titres sont shortés, de l’expression short selling, les mots anglais pour vente à découvert.

Ces investisseurs sont de plus en plus nombreux sur les plateformes de transactions boursières, comme Robinhood, alors que des millions de personnes travaillent de la maison, devant leur écran, depuis mars dernier.

Ils se retrouvent sur des forums de discussion, dont celui nommé #WallStreetBets sur Reddit, pour échanger de l’information. Regroupés, ils investissent dans des entreprises qui sont visées par des ventes à découvert de fonds spéculatifs.

En faisant monter les actions de 100, 200, 500, 1000, 1500 %, ils obligent les fonds spéculatifs à racheter les actions qu’ils s’attendaient à voir baisser afin de couvrir leur position et éviter de perdre trop d’argent. Cette réaction en cascade déstabilise les marchés, fait monter la volatilité et pourrait avoir des effets importants sur la santé financière des fonds spéculatifs.

La bannière du détaillant de jeux vidéo GameStop

L'action de la compagnie GameStop, connue au Québec sous le nom d'EB Games, a connu un bond record ces derniers jours.

Photo : Getty Images / Michael M. Santiago

Des fonds institutionnels se retrouvent acculés contre un mur, obligés de prendre des profits sur des titres solides pour tenter de compenser leurs pertes sur les titres qu’ils avaient vendus à découvert.

C’est tout à fait fascinant. C’est peut-être inquiétant aussi, compte tenu de l’effet possible sur les petits investisseurs, qui ne cherchent qu’à placer leur argent sur les marchés pour en tirer un certain rendement. On verra bien jusqu’où ça ira et si les autorités réglementaires seront tentées d’intervenir pour stopper ce qu’elles pourraient considérer comme de la collusion.

Entre-temps, les plateformes de discussion ont décidé de restreindre l’accès à certains groupes pour calmer l’emballement spéculatif des derniers jours. Les plateformes boursières, dont Robinhood, ont aussi décidé de restreindre les transactions sur les titres visés que sont GameStop, AMC, BlackBerry et d’autres.

Cette réaction a provoqué la colère de certains investisseurs et de politiciens qui affirment que les plateformes ne cherchent qu’à défendre les intérêts de Wall Street.

L'Autorité des marchés financiers du Québec a publié un communiqué pour mettre en garde les Québécois contre les risques de la spéculation boursière, notamment encouragée au sein de forums sur Internet et les médias sociaux. Ces lieux amplifient, selon l’AMF, l'engouement des gens qui pourraient mal évaluer la véritable santé financière des entreprises.

La très douteuse vente à découvert

Maintenant, si on se pose des questions sur la coordination des investisseurs dans les forums de discussion, il faut peut-être aussi se demander si le moment n’est pas venu de remettre en question l’outil d’investissement qu’est la vente à découvert.

Cet outil est aussi très spéculatif. On a l’impression d’ailleurs que, depuis quelques jours, c’est par des poussées spéculatives sur les titres que certains investisseurs viennent ébranler les fonds spéculatifs, les hedge funds en anglais, et leur comportement tout aussi spéculatif.

Bloomberg rapportait en mars dernier que les ventes à découvert représentaient 850 milliards de dollars aux États-Unis. Chaque mois, chaque semaine, chaque jour, des fonds spéculatifs parient massivement sur la chute des actions de toute une série d’entreprises.

Un investisseur peut acheter des actions d’une entreprise et espérer les voir progresser pour en tirer un rendement. Il peut aussi emprunter et vendre l’action pour espérer qu’elle baisse de valeurs et la racheter, dans l’opération de la vente à découvert décrite plus haut.

Moralement, c’est douteux, vous en conviendrez. Légalement, c’est accepté. C’est une façon de se protéger pour les investisseurs. C’est un outil financier parmi tant d’autres, au cœur de la financiarisation de l’économie. Mais, parier sur la baisse, la chute, la décroissance, les difficultés d’une entreprise, n’est-ce pas un geste purement spéculatif, cynique et destructeur qui devrait soulever, également, de sérieuses réflexions parmi les autorités réglementaires et boursières?

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