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Dix ans plus tard, que reste-t-il des printemps arabes?

Si l’étincelle de démocratie allumée en Tunisie en décembre 2010 s’est rapidement répandue dans tout le monde arabe, dix ans plus tard, la déception est au rendez-vous un peu partout.

Un homme devant un graffiti.

Graffiti représentant un homme qui se transforme en oiseau, dans le square Mohamed Bouazizi, ainsi nommé en souvenir du marchand de fruits qui s'est immolé à Sidi Bouzid.

Photo : Getty Images / FETHI BELAID

Radio-Canada

Au printemps 2011, diverses manifestations sociales se sont déroulées dans plusieurs pays du monde arabe. Après la Tunisie, des foules enhardies ont pris d’assaut les rues à Bahreïn, en Égypte, en Syrie, au Yémen, en Libye pour réclamer des changements démocratiques. Dix ans plus tard, force est de constater que la situation ne s’est guère améliorée dans ces pays.

Tunisie, des acquis fragiles

C’est en Tunisie, à Sidi Bouzid, que tout a commencé, avec l’immolation par le feu d’un marchand de fruits de 26 ans, Mohamed Bouazizi. Son geste désespéré, qui faisait écho à ce que ressentaient des milliers de ses compatriotes opprimés par un régime autoritaire, a déclenché un soulèvement populaire. Zine el-Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans, a été chassé et des élections libres ont pu avoir lieu.

Une foule brandit des drapeaux.

Les Tunisiens manifestent à Sidi Bouzid le 17 décembre 2011.

Photo : Getty Images / FETHI BELAID

Dix ans plus tard, la Tunisie est le seul pays de la région où la situation politique s’est améliorée. Les Tunisiens jouissent maintenant de droits et libertés inédits. Mais les changements demeurent limités et des relents d’autoritarisme persistent.

La désillusion a poussé certains Tunisiens à descendre de nouveau dans les rues pour dénoncer la crise économique et sociale. C’est que la corruption et les inégalités sont toujours présentes, tout comme le chômage, qui dépasse 30 % chez les jeunes.

Malgré le chômage et la pauvreté, qui demeurent très élevés, les Tunisiens ont réussi leur transition, estime Noomane Raboudi, professeur adjoint à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Surtout, ils n’ont pas pris les armes les uns contre les autres et ils continuent à régler leurs différends par les urnes.

Même si cela ne va pas si mal pour la Tunisie, comparativement à ses voisins, la situation reste très fragile, croit-il, notamment en raison de la présence des islamistes, qui tentent de maintenir et de renforcer leur présence dans l'appareil de l'État.


L’Égypte s’enfonce dans la dictature

La révolution tunisienne trouve à l'époque rapidement un écho en Égypte, où un autre autocrate, Hosni Moubarak, règne depuis des décennies. Les manifestations qui se succèdent place Tahrir réclament la fin de la corruption et des améliorations économiques. Hosni Moubarak finit par démissionner le 11 février 2011.

De jeunes hommes sur une statue.

Des manifestants réclamant le départ d'Hosni Moubarak ont grimpé sur une statue à Alexandrie, en Égypte, le 28 janvier 2011.

Photo : Getty Images / -

Mais le vent de liberté ne soufflera pas longtemps. Le président élu en 2012, Mohamed Morsi, est renversé par l’armée un an plus tard. Le meneur du coup d’État, le général Abdel Fattah Al-Sissi, est élu président en 2014, puis réélu en 2018.

Depuis, une chape de plomb s’est abattue sur l’Égypte. La campagne de répression contre les opposants, les journalistes et les défenseurs des droits de la personne est féroce, pire que sous Moubarak, disent certains Égyptiens.

Les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent les entraves à la liberté d’expression et au droit de rassemblement, ainsi que l’arrestation arbitraire de milliers de personnes. Quelque 60 000 prisonniers d’opinion croupiraient dans les geôles d’Al-Sissi.

Amnistie internationale recense également une hausse alarmante des exécutions, qui ont doublé en 2020 par rapport à 2019.

Il y a une tentative de la part de la junte militaire au pouvoir de discréditer, voire de diaboliser le soulèvement de 2011, dépeint comme une menace pour la sécurité nationale de l’Égypte.

Une citation de :Noomane Raboudi, professeur adjoint à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa

C’est la façon utilisée par le régime pour tenter de miner la légitimité de toute éventuelle demande de démocratisation, ajoute-t-il.

En Égypte, comme ailleurs dans la région, on assiste à deux demandes contradictoires, croit M. Raboudi : d'un côté, une demande de démocratisation, avec une meilleure distribution de la richesse et une justice sociale, et, de l'autre, une demande de ressourcement identitaire, qui implique une certaine réislamisation de la société. Ce sont deux demandes plus ou moins incompatibles et c'est ce qui a contribué à l'échec de la plupart des soulèvements.


Répression sanglante à Bahreïn

Dans la foulée des manifestations régionales, des milliers de Bahreïnis se sont rassemblés place de la Perle dans la capitale, Manama, pour demander des réformes politiques, dont l'instauration d'une véritable monarchie constitutionnelle.

Des hommes de dos marchent dans la rue.

Un manifestant tient une bannière sur laquelle est écrit «À bas Hamad», en référence au roi du Bahreïn lors d'une manifestation le 12 février 2016 pour souligner le cinquième anniversaire du soulèvement du printemps 2011.

Photo : Getty Images / MOHAMMED AL-SHAIKH

Plusieurs réclamaient le départ immédiat de la dynastie sunnite des Al Khalifa qui règne sans partage depuis plus de deux siècles sur le pays, dont la majorité de la population est chiite.

Après plusieurs semaines de contestation, la monarchie sunnite a décidé d’intervenir pour déloger les opposants. La répression a été brutale : des manifestants ont été tués, d’autres arrêtés, avec l’aide de l’Arabie saoudite voisine rapidement intervenue pour écraser toute velléité démocratique et éviter une contagion à l’intérieur de ses frontières.

Depuis, le régime est devenu encore plus brutal et aucune dissidence n’est tolérée. Les principaux mouvements d'opposition ont été dissous et des dizaines de dissidents ont été emprisonnés. Amnistie internationale rapporte le cas de manifestants mineurs arrêtés en 2012 et condamnés à 10 ans de prison à l’issue de procès jugés inéquitables.

À Bahreïn comme ailleurs au Moyen-Orient, les monarchies du Golfe ont été promptes à intervenir pour maintenir le statu quo, soutient Noomane Raboudi. Les familles régnantes dans les États du Golfe savent très bien qu'elles n'ont aucune légitimité historique. Pour elles, n'importe quel mouvement social ou politique va se transformer automatiquement en mouvement à résonance identitaire, ce qui veut dire une menace directe à l'existence même de ces États, estime-t-il.


Spirale infernale au Yémen

Au Yémen, des milliers de personnes demandent le départ d’Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 33 ans. La répression n’arrête pas les manifestants, qui réussissent, en novembre 2011, à chasser le président. Un plan de sortie de crise préparé par les monarchies du golfe Persique prévoit le transfert des pouvoirs à son vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi.

Celui-ci, élu président peu après, forme un gouvernement d’union nationale qui met en place un nouveau modèle d’État, basé sur une structure fédérale composée de six provinces. Mais les Houthis de la région de Saada, qui depuis longtemps se sentent ostracisés par le pouvoir central, rejettent cet arrangement, renversent le gouvernement de Hadi et s’emparent de la capitale, Sanaa, en septembre 2014.

Des hommes armés sont assis à bord d'un camion muni d’une mitrailleuse.

Les Houthis sont appuyés politiquement par l'Iran, ennemi des États-Unis et rival régional de l'Arabie saoudite.

Photo : AFP/Getty Images / MOHAMMED HUWAIS

Le pays s’enfonce alors dans une guerre meurtrière, alimentée par les puissances régionales.

L’économie est anéantie. Des infrastructures civiles de toutes sortes ont été détruites dans les bombardements, et les approvisionnements alimentaires sont considérablement perturbés. La crise humanitaire au Yémen est la pire du monde, estime l’Organisation des nations unies (ONU) : 80 % des 30 millions d’habitants du pays dépendent d’une aide sous une forme ou une autre. Une épidémie de choléra fait rage et quelque 85 000 enfants seraient morts de faim.

Comme à Bahreïn, l'Arabie saoudite est en confrontation avec l'Iran dans une sorte de guerre par procuration dont les Yéménites paient le prix, note M. Raboudi.

L’Arabie saoudite, et particulièrement Mohammad ben Salmane, veut utiliser le Yémen pour affronter l'Iran, mais aussi pour avoir un accès à la mer d'Arabie et à l'océan Indien pour éviter d'exporter son pétrole vers le détroit d'Ormuz, qui est contrôlé par l'Iran.

Une citation de :Noomane Raboudi, professeur adjoint à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa

La Syrie, une révolution volée

La crise syrienne a commencé par des manifestations pacifiques à Deraa, dans le sud du pays, pour protester contre la détention et la torture d’étudiants. Le soulèvement s’est ensuite étendu à d’autres régions, et les demandes se sont diversifiées pour inclure des réformes politiques et le départ du président Bachar Al-Assad.

Après quelques concessions, qui n’ont pas satisfait les manifestants, le gouvernement est passé en phase répression, l’opposition s’est militarisée et islamisée, et la révolution s’est transformée en guerre civile.

Des soldats marchent dans une rue bombardée.

Des soldats de l'armée syrienne font le signe de la victoire dans le quartier de Rashideen, dans la province d'Alep, en Syrie.

Photo : Associated Press

La montée en puissance du groupe armé État islamique, qui a rapidement conquis des territoires, a encore compliqué le portrait, tout comme l’implication croissante de puissances étrangères.

La guerre en Syrie, c'est beaucoup plus qu'une guerre civile, croit M. Raboudi. C’est une nouvelle plateforme où les grandes puissances du monde sont en train de s'affronter. C'est, de loin, le confit le plus compliqué du début de ce siècle.

Résultat : un pays dévasté, ou 80 % de la population a besoin d'une aide humanitaire de base.


Libye, une guerre civile qui n’en finit plus

Les manifestations en Libye ont commencé à Benghazi, pour dénoncer l’arrestation d’un défenseur des droits de la personne. Ces demandes pacifiques sont rapidement devenues des affrontements avec les forces de l’ordre, puis une insurrection. Après l’intervention de l'OTAN, Mouammar Kadhafi, au pouvoir depuis plus de 41 ans, a été renversé, puis tué par les insurgés.

Des femmes, des hommes et des enfants portant des drapeaux dans une place publique.

Des Libyens fêtent à Tripoli la victoire des forces gouvernementales sur les hommes du maréchal Haftar

Photo : afp via getty images / -

Depuis, le pays s’est enlisé dans la guerre civile. Il est aujourd'hui déchiré entre deux autorités rivales, appuyées par des puissances étrangères. À l’ouest, le Gouvernement d'union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, reconnu par l'ONU, et, à l’est, les milices du maréchal Khalifa Haftar.

Des centaines de personnes ont péri dans les affrontements, plus de 200 000 ont été déplacées et près de 1,3 million de personnes ont besoin d’assistance humanitaire.

En Libye comme dans la plupart des autres pays de la région, dix ans plus tard, rien n’est encore résolu. S’il est vrai que c’est une courte période pour espérer des changements radicaux et la démocratisation réclamée, on n’est même pas sur la bonne voie, constate M. Raboudi. Nous ne sommes pas dans des processus de démocratisation, mais plutôt dans des conflits qui débordent et où des éléments externes viennent en quelque sorte voler les soulèvements.

Retour sur le printemps arabe, une série en cinq épisodes

L’étincelle s’est produite en Tunisie. Puis l’espoir a tout embrasé : Égypte, Syrie, Libye… Une révolte contre la misère et l’oppression d’une ampleur imprévue. Dix ans plus tard, le bilan est plus que décevant. La violence a englouti la Syrie et la Libye, l’Égypte est de nouveau sous l’emprise d’un régime policier. En Tunisie, la misère persiste.

Épisode un : Tahrir, la place des espoirs trahis

Épisode deux : Tunisie, une révolution inachevée

Épisode trois : Tunisie, une liberté d'expression sur papier

Épisode quatre : Les Syriens à bout de souffle après 10 ans de guerre

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