•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Pas d’accusation contre le policier de Winnipeg qui a abattu Eishia Hudson, 16 ans

Déçu, le père de l’adolescente autochtone réclame une enquête publique

Plusieurs voitures endommagées encadrées par six voitures de police, et du ruban jaune.

La scène de l'incident qui a mené à une fusillade de la police de Winnipeg en avril 2020.

Photo : Radio-Canada / Jeff Stapleton

Aucune accusation ne sera déposée contre le policier de Winnipeg qui a abattu l’adolescente de 16 ans Eishia Hudson au terme d’une course-poursuite. L’Unité d’enquête indépendante a dévoilé jeudi le rapport concernant l’incident qui s’est déroulé en avril 2020.

Selon le document de 15 pages, le policier qui a tiré sur la jeune Autochtone croyait que sa vie et celle d’autres policiers étaient en danger, vu que le véhicule qu'elle conduisait était en mouvement au moment de la fusillade.

L’Unité d’enquête indépendante (UEI) dit qu’elle a interrogé 14 témoins civils et six policiers dans le cadre de son enquête, et consulté un expert sur l'emploi de la force policière et visionné des vidéos et des photos en lien avec l’incident.

Le policier qui a tiré les coups de feu a refusé d’être interrogé, mais a fourni une déclaration écrite.

Selon l’UEI, l’élément de preuve le plus important dans cette affaire est une vidéo tournée par l’un des témoins, qui se trouvait dans une voiture au moment de l’incident.

Ces images vidéo sont les meilleures preuves de ce qui s’est déroulé en amont et pendant la fusillade impliquant un policier, et elles étaient extrêmement importantes pour corroborer, clarifier et réfuter certains témoignages, écrit le directeur de l’UEI, Zane Tessler.

L’incident

Le 8 avril 2020, vers 17 h 30, des agents du Service de police de Winnipeg ont pris en chasse un véhicule volé dans le secteur de Dragonfly Court, une rue dans le quartier huppé de Sage Creek, selon le rapport.

Le véhicule, une Jeep Cherokee, avait été impliqué dans un vol au magasin d’alcool du quartier. Il a percuté le véhicule des policiers qui le suivait, et une course-poursuite a commencé.

Le véhicule volé a été arrêté vers 17 h 37, sur le boulevard Lagimodière, par plusieurs voitures de police. Lors de l’arrestation des cinq occupants, un agent du Service de police de Winnipeg a tiré des coups de feu qui ont touché une femme qui occupait le véhicule, indique le rapport.

L’adolescente, Eishia Hudson, a été transportée au Centre des sciences de la santé de Winnipeg, où sa mort a été constatée.

Le témoin qui a tourné une vidéo de l’incident affirme qu’il a vu un véhicule poursuivi par une voiture de police percuter un autre véhicule, avant d’être entouré par des policiers. Le véhicule des suspects a tenté de faire marche arrière et c’est alors que le témoin a entendu des coups de feu, selon le rapport.

Le rapport indique que l’une des deux balles tirées par le policier a heurté et blessé mortellement Eishia Hudson.

Dans sa déclaration, le policier qui a ouvert le feu affirme qu’il sentait que sa sécurité et celles d’autres agents étaient en danger, vu que le véhicule suspect avait déjà été utilisé comme une arme, en référence au fait qu’il a percuté une voiture de police lors de la course poursuite.

Il soutient que la conductrice a vigoureusement tourné le volant et fait marche arrière, et que le véhicule s’est dirigé vers lui et son collège. Je pense qu’elle tentait de nous heurter avec le véhicule, dit-il.

C’est alors qu’il a tiré le premier coup de feu, qui a cassé la fenêtre du véhicule.

Son témoignage est contredit par la vidéo de l’incident, qui montre que le véhicule ne se dirigeait pas directement vers les policiers. En conférence de presse, jeudi, Zane Tessler a déclaré que les enquêteurs avaient relevé cette divergence.

Cependant, dit-il, de telles divergences dans les témoignages ne sont pas inhabituelles lorsque les témoins se remémorent un événement.

Le policier affirme qu’après le premier coup de feu, le véhicule a continué de faire marche arrière avant d’avancer. C’est à ce moment-là que le policier a tiré le coup de feu mortel, parce qu’il pensait que la vie d’un autre agent était menacée, selon sa déclaration.

L’expert indépendant sur l’emploi de la force policière qui a été consulté par l’UEI a présenté une analyse du temps que prend l’accélération d’un véhicule et du temps de réaction des agents.

Selon son analyse, le policier n’avait pas le luxe d’attendre de voir si l’agent [potentiellement menacé] allait pouvoir sortir de la trajectoire du véhicule, avant de décider de tirer.

L’expert conclut avec beaucoup de confiance que l’emploi de la force par le policier a été conforme aux pratiques policières appropriées, dans ces circonstances.

Les procureurs de la Couronne ne recommandent pas d'accusation

Le dossier a été envoyé à la Division des poursuites du Manitoba, le bureau qui regroupe les procureurs de la Couronne, et qui doit décider si des accusations seront portées ou retenues contre des individus.

Le 22 décembre 2020, la Division des poursuites a fourni un rapport de 45 pages à l’UEI, indiquant qu’elle recommandait de ne porter aucune accusation contre le policier.

Dans ce cas, après avoir considéré toutes les preuves, vidéos et autres, ainsi que l’opinion de l’expert, nous avons conclu qu’il n’y a aucune preuve que [le policier] a agi en dehors de l’article 25 du Code criminel qui gouverne l’emploi de la force par des policiers, a indiqué la Division des poursuites.

Nous sommes de l’avis selon lequel il n’y a aucune base factuelle ou légale pour déposer des accusations contre [le policier] pour son implication dans cette affaire, poursuit-elle.

L’UEI n’a pas l’obligation de consulter les procureurs de la Couronne avant de décider si elle va déposer des accusations. Le rapport n’indique pas pour quelle raison le directeur de l’UEI, Zane Tessler, a décidé de consulter les procureurs plutôt que de se prononcer directement sur l’affaire.

Lors de la conférence de presse, il a indiqué avoir demandé l’avis de la Couronne, parce que c’était une affaire au profil très élevé et qu’il voulait cerner toutes les éventualités. Il ajoute qu’il est satisfait de l’enquête et qu’il croit qu’aucun détail n’a été négligé.

Dans le rapport, il note aussi que le témoignage de l’expert indépendant sur l’emploi de la force policière, qui n’est pas nommé dans le rapport, est très détaillé, convaincant, et avant tout, dépourvu [de partialité] ou de préjugés.

Cette fusillade était la première d'une série de trois incidents qui ont vu des personnes autochtones être tuées par des membres du Service de police de Winnipeg en moins de deux semaines. Cela a donné lieu à des manifestations, à des veillées et à des appels à la justice.

Cet incident est une tragédie, amplifiée par la perte d’une jeune vie, écrit Zane Tessler, dans son rapport. Il a noté lors de sa conférence de presse que la famille de la défunte a refusé de le rencontrer pour parler des conclusions de son enquête.

Le père de Eishia Hudson en colère et déçu

La famille de l’adolescente a souligné sa déception lors d’une conférence de presse organisée par l’Assemblée des chefs du Manitoba, peu après celle de l’UEI. Ému aux larmes, le père de Eishia Hudson a voulu rappeler que sa fille avait seulement 16 ans, et qu’elle adorait le basketball et le hockey.

Je ressens une colère totale, je crois que le rapport n’était pas certain et unilatéral. Je suis frustré et déçu du résultat. L’UEI travaille avec la police tous les jours, on ne peut pas leur faire confiance pour donner une opinion juste, lance-t-il.

Il souligne la divergence entre la vidéo de l’incident et la déclaration du policier qui a tué sa fille.

Regardez la déclaration, regardez la vidéo, elles ne vont pas ensemble. C’est ce que j’ai fait hier soir, encore et encore. [C’est très difficile] pour un parent de regarder cette vidéo et d’entendre ces coups de feu emporter ma fille, lance-t-il.

Il réclame une enquête publique sur les circonstances qui ont mené à la mort de sa fille, et sur la mort d’autres Autochtones aux mains de la police.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !