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Revoir l’urbanisme des communautés en s’inspirant du territoire ancestral

Une vue aérienne de la communauté où les arbres sont relégués en périphérie.

Comme plusieurs communautés innues, Mani-utenam doit faire face à l'enjeu du développement urbain.

Photo : Pierre Lahoud Aruc-Tetauan

Mathias Marchal

Afin de réconcilier modernité et traditions, les communautés autochtones auraient intérêt à revoir leur aménagement, selon l’ingénieure innue Gaëlle André-Lescop. Elle suggère de remplacer le développement de type « banlieue nord-américaine » par un développement plus tourné vers la nature qui s’inspirerait notamment du mode de vie sur le territoire et les campements de chasse.

À 39 ans, Gaëlle André-Lescop compte déjà une longue feuille de route qui comprend un bac en génie civil et une maîtrise en Sciences de l’architecture-design urbain, ainsi qu’une quinzaine d'années d’expérience sur des chantiers hydroélectriques, mais aussi pour différentes communautés autochtones.

La jeune femme est actuellement ingénieure au sein du Conseil tribal Mamuitun, un organisme sans but lucratif qui soutient cinq communautés innues dans leurs projets organisationnels ou d’infrastructures, que ce soit des rues, des rénovations d’écoles ou des stations de pompages des eaux.

Récemment, elle a publié un article dans la revue Recherches amérindiennes du Québec, où elle fait la synthèse de certains de ses travaux universitaires visant à rendre les communautés plus culturellement adaptées aux besoins de leurs habitants.

Repenser la communauté

La sédentarisation a entraîné une coupure avec le territoire ancestral, un espace encore mythique toujours vu par plusieurs comme un lieu de ressourcement et de guérison, même s’il est moins parcouru qu’avant.

Certains membres sont partagés entre les commodités de la modernité et le sentiment de dépossession qui les habite face à la perte de repères identitaires dans leur milieu de vie.

Une citation de :Gaëlle André-Lescop, résumant les propos d’autres chercheurs

Mais qu’est-ce qui cloche? Autrefois dictées par le clergé et l’État, les communautés se sont développées au fil du temps selon la manière de faire de l’époque : le modèle de la banlieue nord-américaine avec un découpage en parcelles rectangulaires standard et répétitif, des rues en spaghettis et des façades de maisons toutes alignées, sous prétexte d’esthétisme, évoque l'ingénieure innue.

Bien que ce type de développement ait un certain avantage économique, les recherches dans le domaine montrent que ce modèle favorise l’étalement urbain, décourage les déplacements actifs à pied, alors que les communautés pourraient être implantées de façon plus organique, en respectant la topographie, la présence d’un boisé ou d’un cours d’eau.

Cette vision un peu simpliste de l’aménagement urbain se concrétise aussi dans la façon d’habiter son logement. Alors que dans les banlieues nord-américaines, la cour arrière privée est réservée aux activités familiales, dans les communautés, les rassemblements se font plus en façade et dans la rue, la cour arrière servant la plupart du temps à l’entreposage.

Malgré tout, l’implantation des maisons dans les communautés continue de se faire de la même manière, sans remettre en cause les façons de faire initiales. Pourrait-on donc reprendre certains éléments rappelant le territoire ancestral et les transposer dans un environnement urbain?

Pour un aménagement plus respectueux des valeurs et de la culture, Gaëlle André-Lescop a étudié la configuration de 26 campements saisonniers de Uashat mak Mani-utenam. Elle y a identifié quels éléments pourraient éventuellement être empruntés par les communautés afin d’assurer une forme de pont entre ces deux mondes.

Un rendu « avant-après » dans lequel un terrain vacant a été développé en tant que lieu culturel avec des tipis.

Bâtiments multigénérationnels, lieux de rencontres, verdissement, circulation apaisée sont quelques-uns des thèmes étudiés dans le Guide d’aménagement Innuassia réalisé par l’École d’architecture de l’Université Laval et les Innus de Uashat mak Mani-utenam dans le cadre du projet Habiter le Nord québécois.

Photo : Université Laval

Ainsi, bien que les campements soient habituellement orientés ou implantés dans l’optique de la chasse ou de la pêche, l’aménagement, tant à l’échelle du village que de l’habitat, devrait selon elle s’ouvrir vers les éléments lointains du paysage et des activités qui s’y déroulent. On pourrait aussi aménager des mises à l’eau pour donner accès au territoire et laisser la forêt s’infiltrer dans la communauté afin de délimiter les terrains et masquer les zones d’entreposage, tout en contribuant à l’effet de refuge.

Rapprocher les générations, transmettre les savoirs

À l’heure d’une mondialisation accélérée par l’informatisation, des traditions se perdent. Des aînés, porteurs de savoirs ancestraux et de culture, quittent ce monde. Il y a donc urgence de recueillir les témoignages de ces encyclopédies humaines pour faire le pont avec le mode de vie contemporain qu’ils ont également connu, fait valoir Gaëlle André-Lescop.

Or, la transmission des connaissances se fait essentiellement de manière orale et par observation, il n’y a donc pas ou peu d’écrits. Comment le design urbain peut-il alors servir de déclencheur et de courroie de transmission du savoir?

En guise de réponse, Gaëlle André-Lescop et d’autres étudiants en architecture de l’Université Laval ont piloté, en 2015, des ateliers de recherche-création dans des écoles de la communauté de Matimekush Lac-John, proche de Schefferville et de Mani-utenam.

Cette démarche a abouti au concept de cabanes-ateliers réparties dans la cour d’école pour en faire un pôle culturel. Des ateliers y seraient organisés par les aînés tels que le dépeçage d’animaux, la cuisson dans le sable d’un pain bannique, la confection de raquettes ou d’objets artisanaux, etc. L’école deviendrait en quelque sorte le campement de base d'où l’on part pour aller vers le territoire.

Des cabanes de bois sont installées en demi-cercle autour d'une sorte d'agora où s'affairent des gens.

Les cabanes-ateliers permettraient de créer des lieux de rassemblement propices à l'échange de savoirs.

Photo : Gaëlle André-Lescop

Ces ateliers créeraient une ambiance moins formelle que dans la salle de classe. Les aînés s’y sentiraient davantage dans leur élément pour transmettre leurs savoirs et les jeunes profiteraient d’une atmosphère d’apprentissage plus conviviale orientée sur "le faire".

Dans le cadre du projet Habiter le Nord québécois, un partenariat établi entre 14 communautés innues et inuit et l'Université Laval, des étudiants ont planché sur une cinquantaine de projets (Nouvelle fenêtre), dont une école en forêt au milieu du territoire ancestral, un centre de santé jumelant médecine traditionnelle et médecine occidentale et divers modèles de maisons moins cloisonnées.

Pour développer des maisons et des milieux de vie adaptés à la culture, l'un des défis réside dans la formation de plus d’architectes, designers urbains, urbanistes et technologues en architecture issus des communautés innues, pour concevoir leurs propres projets, des projets qui correspondent à leurs besoins et leurs valeurs.

Une citation de :Geneviève Vachon, professeure titulaire, École d'architecture de l'Université Laval

Exemples éclairants

Entre l’idée et sa concrétisation, il y a parfois un pas, souvent monétaire, que les conseils de bande hésitent à franchir. Mais le cas de la communauté d’Essipit démontre que le jeu en vaut la chandelle.

Dans cette communauté innue située à 250 km au nord-est de Québec, la reconstruction date du début des années 1980. Celle-ci a basé son développement socio-économique sur la réappropriation culturelle et le tourisme récréatif.

Un bâtiment en bois et des tentes traditionnelles surplombent le fleuve.

Le site Manakashun de la communauté d'Essipit

Photo : Conseil des Innus Essipit

À la salle communautaire située au cœur du village s’est ajouté depuis peu le site Manakashun qui surplombe le fleuve. Il comprend un bâtiment multi-usages et une place centrale entourée de tipis. On y donne les cours de langue, des ateliers de transmission des savoirs ancestraux, les sorties culturelles sur le territoire avec les jeunes et les Makushan (repas festifs) multigénérationnels qui permettent de garder la communauté de 300 âmes soudée.

Même si ça a été dispendieux, c’est un très bon investissement, confie Joel Gagnon, directeur des services techniques. Aux communautés qui voudraient faire de même, il recommande de faire affaire avec des spécialistes – en l’occurrence ici un architecte du paysage – qui permettent d’apporter des solutions nouvelles. Il mentionne aussi l’importance de bien cerner les besoins au préalable à travers de petits comités de travail au sein de la communauté.

Une scène couverte et l'armature d'un tipi sont entourés d'un manteau neigeux.

Le site Uashassihtsh

Photo : Pierre Gill

Un avis partagé par Sandy Raphael, qui supervise le volet patrimonial et culturel du site de transmission culturelle ilnu de Mashteuiatsh. Outre le fait qu'il accueille chaque année le Grand Rassemblement des Premières Nations, le site Uashassihtsh permet au quotidien de réunir les différentes générations autour d'ateliers de conversation, de compétitions sportives traditionnelles et d'ateliers culinaires.

Incorporer un volet Zoom aux ateliers permet indirectement de rallier des gens en dehors de la communauté, souligne Mme Raphael.

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