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Le chemin du pardon, quatre ans après l’attentat à la grande mosquée de Québec

Des milliers de personnes se sont rassemblées après l'attentat à la grande mosquée de Québec.

Quatre ans après l'attentat à la grande mosquée de Québec, les blessures sont encore vives pour les familles éplorées.

Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

Pardonner. Tout le monde connaît le mot, mais qui en connaît véritablement le sens? Comment pardonner quand on vous a arraché votre mari ou votre père dans une attaque aussi violente que celle de la grande mosquée de Québec? Après seulement quatre ans, est-ce même possible?

Au bout du fil, Khadija Thabti pleure. Les larmes coulent sur mes joues, dit-elle, quelques minutes à peine après le début de l'entrevue. Parler de la mort de son mari, Aboubaker, reste un sujet extrêmement douloureux.

Je n’ai jamais oublié cette date-là [le 29 janvier 2017]. Elle est très difficile pour moi. J’ai perdu mon conjoint, mon mari. J’ai perdu l’homme de ma vie [...] Je suis encore sous le choc de cet événement.

Le couple d’origine tunisienne est arrivé à Québec en 2011, plein de rêves pour les enfants, pour leur éducation. Six ans plus tard, tout basculait.

La famille d'Aboubaker Thabti sur une photo prise en 2014.

Khadija et Aboubaker Thabti entourent leurs enfants Mohamed et Meriem sur cette photo prise en 2014.

Photo : Khadija Thabti

Si elle trouve la force de continuer, c’est justement pour Mohamed, 15 ans, et Meriem, 7 ans, qu’elle élève maintenant seule. Mais la nuit, ses réflexes de protection tombent.

« Dans mes rêves, je cherche toujours mon mari. Il est où? Pourquoi il n’appelle pas? La mort de mon mari, c’est un cauchemar. »

— Une citation de  Khadija Thabti

Le pardon? Je ne suis pas rendue à cette question, admet Mme Thabti. Pour moi, personnellement, c’est trop tôt. C’est tout ce qu’elle acceptera de confier à ce sujet, sur lequel elle préfère ne pas s'étendre davantage.

Et elle n’est pas seule. Plusieurs autres personnes contactées par Radio-Canada pour ce reportage ont préféré ne pas ouvrir cette porte. Parce que c’est trop tôt. Parce qu’il y a un malaise à en parler. Ou parce que c’est trop intime.

Pas un acte de volonté

Cette réaction n’a rien d’étonnant, selon Line Bernier, psychologue retraitée du Service correctionnel du Canada.

Il n'y a pas de délai minimal ou maximal. Il n'y a même pas d'incitation au plan psychologique à pardonner!, explique Mme Bernier, qui oeuvre aujourd’hui comme bénévole auprès de victimes et de criminels au Centre de services de justice réparatrice.

Pousser les victimes à pardonner n’est ni souhaitable ni productif. On sait juste que chez les gens qui pardonnent, c'est quelque chose qui leur apporte un bénéfice à eux. Ils se sentent mieux.

Line Bernier, psychologue retraitée du Service correctionnel du Canada.

Line Bernier, psychologue retraitée du Service correctionnel du Canada

Photo : Facetime / Capture d'écran

Mais avant de pardonner, il faut d’abord avoir réussi à faire son deuil. Et faire le deuil d’un proche assassiné est beaucoup plus difficile que lorsqu’il s’agit d’une mort naturelle, rappelle la psychologue de formation.

Cela est d’autant plus vrai que, dans le cas de la grande mosquée de Québec, les procédures judiciaires ne sont pas encore terminées. Le contexte complique donc encore plus le chemin du pardon, selon Mme Bernier.

« Le pardon, ce n'est pas un acte de volonté. Ce n'est pas parce qu'on veut qu'on peut. »

— Une citation de  Line Bernier, psychologue retraitée du Service correctionnel du Canada

D’ailleurs, lorsque la Cour d’appel du Québec a ramené la peine du tueur à 25 ans avant possibilité de libération conditionnelle, en novembre dernier, l’ex-président de la grande mosquée avait fait une déclaration qui n’engage que lui, mais qui était sans appel.

Ne nous questionnez pas sur le pardon. Le pardon n'est pas pour aujourd’hui, avait lancé Boufeldja Benabdallah aux journalistes présents sur place.

Boufeldja Benabdallah, en portrait très rapproché, regarde vers sa droite, il porte des lunettes et une chemise lignée grise et blanche.

Boufeldja Benabdallah, fondateur de la grande mosquée de Québec

Photo : Radio-Canada

Ce n’est qu’après avoir fait un cheminement personnel qu’un individu parvient à trouver un sens à ce qui s’est produit, indique Mme Bernier, pour ensuite se créer un récit qui devient moins pénible.

Le pardon dans l’islam

À ceux qui seraient tentés de croire que l’islam n’est pas une religion qui encourage le pardon, l’imam Karim Elabed réplique ceci : Lorsque vous parcourez tout le Coran, il n'y a pas une seule page, je dirais, où il ne parle pas de pardon, de miséricorde, de clémence.

Dans mes prêches, c'est quelque chose qui revient assez régulièrement. C'est quelque chose que j'aborde sans aucun tabou, sans aucune contrainte individuelle, ajoute-t-il.

Karim Elabed dehors en hiver.

Karim Elabed, imam de la mosquée de Lévis, connaît bien les familles touchées par le drame de la grande mosquée.

Photo : Radio-Canada / Carl Boivin

Par pudeur, M. Elabed précise toutefois qu’il évite d’aborder le pardon avec les familles éplorées par le drame de la grande mosquée, car c’est un processus très personnel. Il faut leur laisser le temps.

Probablement que certains ne peuvent pas tout de suite pardonner, mais je suis sûr qu'au fond d'eux-mêmes [...] ils sont en train de cheminer tranquillement.

La part du tueur

Mais Mme Bernier insiste : le pardon n’est pas une affaire unidirectionnelle. Dans toute affaire criminelle, l’offenseur a sa part de responsabilité dans le processus de réparation. De simples excuses ne suffisent pas, dit-elle.

« Pour mériter le pardon des gens, il faut avoir fait une réflexion sur soi-même, d'abord cesser de se victimiser soi-même. »

— Une citation de  Line Bernier, psychologue retraitée du Service correctionnel du Canada

Il faut être capable de voir qu'est-ce qu'on a fait qui fait du mal, et ensuite, on verra comment on pourra poser des gestes qui pourraient réparer un peu de ce qu'on a fait, explique Mme Bernier.

La part de la société

Plus encore, l’ensemble des Québécois a un certain pouvoir sur la suite des choses, à son avis, en recevant les gens qui ont du mal et en ne donnant pas d’injonction au pardon.

Si on veut les aider à pardonner, on devrait les aider à passer à travers cette épreuve-là [...] les soutenir et les aider à canaliser les émotions qu'ils ont dans des actions qui vont être plus constructives pour eux.

« Si on veut s'y rendre, il faut que tout le monde mette l'épaule à la roue. »

— Une citation de  Line Bernier, psychologue retraitée du Service correctionnel du Canada
Des fleurs, des bougies et des messages de solidarité se trouvent toujours devant la grande mosquée de Québec, en hommage aux victimes.

Des fleurs, des bougies et des messages de solidarité déposés devant la grande mosquée après le drame du 29 janvier 2017.

Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

La bonne nouvelle, selon Karim Elabed, est que ce soutien s’est déjà manifesté. Nous avons remarqué au lendemain de ce qui s'est passé, au lendemain du 29 janvier 2017, on a vu cet élan incroyable de solidarité et d'amour dans les Québécois.

Environ 24 heures après notre entrevue, Khadija Thabti a senti le besoin d’ajouter une dernière chose, dans un texto. Je souhaite plein de joie et de bonheur à toutes les personnes qui nous soutiennent et qui lisent cet article.

Comme quoi les bons mots de purs inconnus ne passent pas inaperçus aux yeux des familles qui, encore aujourd’hui, luttent pour accepter ce qui s’est passé le 29 janvier 2017 et, peut-être un jour, pardonner.

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