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350 M$ de contrats pour du matériel médical à des entreprises étrangères

Jusqu’au mois de décembre, Québec a acheté pour plus de 350 M$ d’équipement de protection individuelle (EPI) auprès d’entreprises étrangères pour affronter la pandémie. Une situation qui surprend certains entrepreneurs établis au Québec.

Une femme couverte avec des équipements de protection (masque, lunettes, couvre cheveux, gants et blouse).

Une infirmière travaillant dans une unité de soins intensifs qui traite des patients atteints de la COVID-19.

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Lorsqu’il a parcouru en décembre dernier la liste de centaines de contrats octroyés par Québec pour de l’EPI, Eric Ethier, de la firme MedSup Canada, a sursauté.

On y retrouvait énormément de compagnies totalement inconnues dans l’industrie, se rappelle-t-il.

L’entreprise qu’il préside est l’un des fournisseurs de matériel médical auprès de grandes surfaces et de chaînes de pharmacies.

Le fait de centraliser [les achats] a fait en sorte que c’est devenu beaucoup beaucoup du gré à gré [avec l’État québécois]. Ça a écarté énormément de joueurs de l’équation, soutient-il.

Depuis le mois de juin, poursuit M. Ethier, il n’y a pas une semaine qui passe sans qu’on appelle les ministères pour leur dire qu’on a une solution intégrée d’approvisionnement (de masques) au meilleur prix immédiat. Et, en plus, on recycle.

Le 10 décembre, Québec dévoilait pour près de trois milliards de dollars de contrats auprès d’environ 150 fournisseurs.

Selon une compilation de Radio-Canada, au moins 350 M$ de contrats ont été conclus auprès de fournisseurs étrangers, que ce soit pour des masques, des blouses ou des gants, notamment.

Comme le précise un porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), a priori, tous les fournisseurs à contrats réguliers ont été contactés pour répondre aux besoins urgents en EPI. Par contre, [ils] n’étaient pas en mesure de répondre à l’ensemble des besoins très importants.

Il faut dire, que lors de la première vague, il était fréquent d’entendre les premiers ministres se préoccuper du niveau des stocks d'EPI.

Plusieurs milliers d’offres provenant de divers fournisseurs ont par la suite été reçues et ont été traitées et analysées, écrit-on au MSSS. Celui-ci précise que, en marge de la qualité et du prix, le ministère a tenu compte s’il s’agissait d’un fournisseur ou importateur local.

Une vérification aux registres des entreprises a été faite, [et] une recherche sommaire sur l’entreprise sur l’Internet, a également été réalisée.

Selon nos recherches, on trouve sur Internet peu d’informations sur certains fournisseurs, sinon des profils surprenants.

Par exemple, une société britannique qui s’est vu octroyer des contrats totalisant 100 M$ ne donne aucune information sur son site Internet, ni sur ses actionnaires ni sur les adresses de ses bureaux.

Nous avons trouvé une entreprise coquille demeurée inactive quelques années jusqu’en avril 2020.

Un des fournisseurs américains, enregistré au Delaware – un État souvent cité pour ses politiques fiscales avantageuses –, donne une boîte postale à New York comme adresse de son siège social. Nous n’avons pu en retrouver les actionnaires.

C'est sans compter ce fournisseur mexicain qui a fait les manchettes ces derniers mois en raison de sa proximité avec un parti politique proche du pouvoir. L’entreprise se spécialise dans la formation du personnel, la promotion de produits et l'exploitation de réseaux informatiques. Elle a obtenu six contrats pour de l'EPI au Québec qui totalisent plus de 30 M$.

masque N95

Un masque N95

Photo : Radio-Canada

Une licence indispensable du fédéral

Un autre entrepreneur québécois s’étonne de son côté que des fournisseurs ne détiennent pas de licence du fédéral pour l’importation et la distribution d’instruments médicaux.

C’est frustrant de voir que des gens qui sont dans des paradis fiscaux [...], ou qui sont hors du pays, qui n’ont pas de licence d’établissement d’instruments médicaux (LEIM), qui s’improvisent et qui ont des contrats, lance le président de Pama Manufacturing, Luc Clouâtre.

En tant que chef d’une entreprise québécoise, on a le droit d’être sérieusement fâché, ajoute-t-il. Son entreprise se spécialise dans la stérilisation et la fabrication de matériel médical jetable.

Une consultation du registre fédéral permet en effet de constater que plusieurs fournisseurs n’y figurent pas.

L’un d’eux, AMA International Group, du Michigan, nous a cependant répondu qu'il a un intermédiaire inscrit au Canada. Nous avons répondu à l'appel à l'action du gouvernement du Québec pour aider à fournir de l'EPI, explique Jason Wouters, de la société JJK Supply.

En fait, nous avons entamé un dialogue avec lui en l'appelant à froid, puis après un examen approfondi par Sigma Santé, nous avons obtenu des contrats pour apporter des blouses médicales pour les services de santé publique du Québec et de l'Ontario, poursuit-il.

M. Wouters précise s’être associé à Ama International, qui, grâce à sa vaste expérience internationale et à ses relations avec les fabricants, a pu mettre en place des lignes de production réservées au Canada.

À Santé Canada, un porte-parole nous précise qu'il est possible que les fournisseurs que vous avez identifiés fassent affaire avec des fabricants autorisés par l’entremise de l’arrêté d’urgence concernant l’importation et la vente d’instruments médicaux destinés à être utilisés à l’égard de la COVID-19. Dans un tel cas, les distributeurs (fournisseurs) n’ont pas besoin de licences d’établissement d'[instruments] médicaux (LEIM).

Une femme portant entre autres un masque et une visière se prépare à dépister quelqu'un qui demeure assis dans sa voiture.

Une femme portant entre autres un masque et une visière se prépare à dépister quelqu'un qui demeure assis dans sa voiture.

Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette

L’UPAC va enquêter

Lors d’une entrevue exclusive donnée cette semaine à Radio-Canada, le commissaire de l'Unité permanente anticorruption (UPAC), Frédérick Gaudreau, confiait avoir reçu des dénonciations ces derniers mois liées aux contrats de gré à gré dans le milieu de la santé.

C'est clair qu'on va porter une attention particulière à ce secteur-là. C'est dans le secteur de la santé que le plus grand nombre de contrats ont été octroyés dans les derniers mois. C'est clair qu'on va avoir un œil attentif là-dessus, a-t-il dit.

Au MSSS, on reconnaît que, dans certains cas, des démarches sont en cours pour récupérer des montants d’argent avancés pour des commandes annulées. La plupart des fournisseurs honorent leurs obligations.

Récemment, le New York Times (Nouvelle fenêtre) nous apprenait que la ville et l’État de New York tentent actuellement de récupérer des centaines de millions de dollars auprès de fournisseurs.

Mercredi, le Parti libéral du Québec a demandé que la vérificatrice générale déclenche une enquête afin de faire la lumière sur la situation.

Avec la collaboration de Benoit Michaud

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