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Envoyé spécial

Tunisie, une liberté d'expression sur papier

La tenue d’élections libres et la liberté d’expression sont les grands acquis de la révolution tunisienne. Dix ans après le départ de Ben Ali, la population jouit de droits indéniables. Mais critiquer les autorités est encore très peu toléré.

Le blogueur et activiste Anis Mabrouki lors d'une manifestation en banlieue de Tunis.

Le blogueur et activiste Anis Mabrouki lors d'une manifestation en banlieue de Tunis.

Photo : Radio-Canada / Courtoisie d'Anis Mabrouki

C’est jour d’audiences pour le blogueur et activiste Anis Mabrouki, au tribunal de Tébourba, en banlieue de Tunis. Son avocat nous donne rendez-vous sur place, ce matin du 8 janvier 2021.

À notre arrivée, l’avocat n’est pas seul. Deux policiers en civil l’accompagnent. Ils sont aux aguets. Et ils n’apprécient pas du tout que l’avocat ait donné rendez-vous à des journalistes canadiens.

Ce sont eux qui ont arrêté Mabrouki il y a deux semaines, nous confie à voix basse l’avocat Mohamed Ali Bouchiba.

Nous montrons nos papiers, notre autorisation de tournage, on nous interdit tout de même de prendre des images de la façade extérieure de la cour. Et donc de filmer l’arrivée du blogueur incriminé.

Anis Mabrouki est détenu dans une prison depuis deux semaines. Il est accusé d’outrage à une personnalité publique.

Ce militant, bien connu de la police pour ses coups de gueule, a accompagné une femme de 70 ans qui se rendait manifester devant la mairie de Tébourba pour réclamer un logement. La dame menaçait de s’immoler par le feu. La police locale est intervenue, une prise de bec a suivi, la septuagénaire a été relâchée, mais Mabrouki a été arrêté et écroué.

La photo a été prise en catimini.

Le fourgon qui a amené le blogueur et activiste Anis Mabrouki, au tribunal de Tébourba, en banlieue de Tunis.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Tremblay

C’est donc dans un fourgon cellulaire qu’il arrive, ce matin-là, pour son audience. Son avocat se dit convaincu de le faire libérer sur-le-champ, puisque Mabrouki a déjà purgé deux semaines pour ce que le juriste considère comme une broutille.

Ce sont des accusations classiques que la police porte contre les blogueurs, simplement pour les embêter, nous dit Me Bouchiba.

L’audience va durer des heures. Et c’est seulement en toute fin de journée que la sentence tombe : quatre mois de prison ferme pour une engueulade. C’était la parole de l’activiste contre celle du policier.

La juge a choisi de croire les policiers, comme toujours. On est au tiers-monde ici, la parole du policier est sacrée!

L’avocat Mohamed Ali Bouchiba
Dans son bureau.

Mohamed Ali Bouchiba, avocat spécialisé dans les droits de la personne à Tébourba, près de Tunis.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Tremblay

L’avocat spécialisé dans les droits et libertés est furieux.

Quel est le danger qu'un Anis Mabrouki peut représenter? Il n'est ni voleur ni terroriste. Il a simplement exercé son droit de manifester qui est garanti par la Constitution, fait-il valoir. On va se battre pour ce seul acquis qui nous reste de la révolution. Il n'est pas question de laisser continuer ce massacre, ces poursuites massacres.

Amnistie internationale a recensé une quarantaine de cas similaires au cours des deux dernières années.

Un phénomène croissant : des militants des droits de la personne poursuivis et accusés, à la demande des syndicats de police, après avoir ouvertement dénoncé la violence policière.

L’activiste social Imed Ben Khoud a été arrêté à Kairouan, une ville connue pour son militantisme, après avoir publié sur Facebook une caricature qui se moque de la police.

Imed Ben Khoud, activiste social et producteur musical à Kairouan.

Imed Ben Khoud, activiste social et producteur musical à Kairouan.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Tremblay

Une façon amusante, pensait-il, de protester contre la violence policière.

C’est des policiers en forme de chiens avec des matraques. C’est juste une caricature! nous dit, un sourire dans la voix, ce jeune producteur de musique de 29 ans bien connu dans sa ville.

Dans les heures qui ont suivi la publication, l’activiste a été harcelé au téléphone par des policiers, convoqué par un procureur, puis accusé de porter atteinte à l’image de la République. Détenu et interrogé pendant sept heures par la police, il a finalement été libéré. De l’intimidation pure et simple, selon lui.

C’est un combat très long. Pour avoir un pays à 100 % démocratique, on doit avoir un peu de temps. C’est pas aujourd’hui qu’on peut dire que la Tunisie est démocratique.

L’activiste social Imed Ben Khoud
« C’est des policiers en forme de chiens avec des matraques. C’est juste une caricature! », explique son auteurAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Caricature publiée par Imed Ben Khoud

Photo : Radio-Canada / Imed Ben Khoud

Il y a eu des progrès sur certains plans en Tunisie, mais tout le cadre législatif hérité de l'ancien régime n'a pas encore été revu parce qu'il y a des lenteurs, parce qu'il y a des dissensions politiques énormes au sein du Parlement, soutient la directrice adjointe d’Amnistie internationale pour le Moyen-Orient et le Maghreb.

Amna Guellali explique que des individus sont ainsi poursuivis au criminel et écopent de peines de prison, alors que leurs cas relèvent souvent du Code civil et qu’ils pourraient mériter une simple amende pour calomnie, par exemple.

Elle explique que les changements législatifs nécessaires ne se font pas parce que certains dirigeants politiques considèrent que la situation actuelle les arrange.

L’article 31 de la Constitution de 2014 est pourtant clair : la liberté d’expression est garantie et protégée en Tunisie. Dans les limites de la légalité.

La nuance semble encore mal comprise.

L’automne dernier, un imam de la région de Tunis lançait un appel au djihad sur YouTube. Dans sa vidéo, il incitait ses fidèles à tuer les étrangers, en évoquant la décapitation récente d’un professeur d’histoire survenue en région parisienne. La vidéo est restée en ligne pendant quatre jours. Aucune réaction des autorités.

Un jeune militant et activiste politique, Wajdi Mahouechi, décide alors de publier une vidéo injurieuse qui s’adresse au procureur général et qui dénonce son laxisme face à un acte de terrorisme islamiste. Dans les heures qui suivent, Mahouechi est arrêté.

Il purge actuellement une peine de deux ans de prison pour avoir insulté une figure d’autorité. Et l’imam qui a consenti à retirer sa vidéo n’a pas subi de représailles judiciaires.

L’avocat Mohamed Ali Bouchiba représente également Wajdi Mahouechi. Il a dénoncé cette affaire sur toutes les tribunes. Des milliers de gens l’ont soutenu. Sans résultat.

La prison, ce n'est pas une solution pour ces jeunes activistes, lance l’avocat. Ce ne sont pas des criminels. Ce sont des jeunes qui s'expriment et qui veulent jouer un rôle dans cette société.

Si vous leur enlevez ce droit, qu'est ce que vous croyez qu'ils vont faire? Ils vont descendre dans les rues et tout casser. Qu’est-ce qui est mieux?

L’avocat Mohamed Ali Bouchiba
Elle sourit au photographe.

Amna Guellali, directrice adjointe pour le Moyen-Orient et le Maghreb, Amnistie internationale.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Tremblay

Il y a de plus en plus de mécontentement social, ajoute Amna Guellali d’Amnistie internationale. Et les réseaux sociaux sont l'un des derniers recours pour l’exprimer. Mais si les autorités politiques et judiciaires ont recours à des lois liberticides pour museler ce genre de mécontentement, là, on n'a pas l'impression qu'il va y avoir une évolution positive dans l'avenir.

Je crois en la révolution, je rêve encore d'une Tunisie égalitaire et démocratique, poursuit l'activiste Imed Ben Khoud. Je me dis qu’est venu le temps de la révolution culturelle dans ce pays. Il faut une révolution dans nos écoles, nos universités. Il est temps que les jeunes prennent les choses en main.

Dans les faits, la liberté d’expression est perçue comme une revendication secondaire par une grande partie de la population dont la préoccupation principale est aujourd’hui, dans la Tunisie post-révolution, de trouver à manger et à se loger correctement.

Sylvain Desjardins a couvert la révolution tunisienne de 2011, les élections subséquentes et les attentats terroristes en 2015. Il est retourné en Tunisie pour le 10e anniversaire des événements.

Retour sur le printemps arabe, une série en cinq épisodes

L’étincelle s’est produite en Tunisie. Puis l’espoir a tout embrasé : Égypte, Syrie, Libye… Une révolte contre la misère et l’oppression d’une ampleur imprévue. Dix ans plus tard, le bilan est plus que décevant. La violence a englouti la Syrie et la Libye, l’Égypte est de nouveau sous l’emprise d’un régime policier. En Tunisie, la misère persiste.

Épisode un : Tahrir, la place des espoirs trahis

Épisode deux : Tunisie, une révolution inachevée

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