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Le système carcéral s'adapte difficilement à la première détenue transgenre du Québec

Un gardien de prison, portant une casquette, de profil dans l'ombre.

Le personnel carcéral a refusé de donner à Jamie Boulachanis son traitement hormonal dans les jours suivant son opération de changement de sexe.

Photo : Getty Images / Klubovy

Jamie Boulachanis est officiellement une femme, selon son acte de naissance modifié en octobre 2018. Et depuis son opération de changement de sexe le 4 janvier 2021, elle est traitée comme une femme par le système judiciaire. Jusque-là détenue dans un pénitencier pour hommes, son arrivée à la prison pour femmes de Joliette ne s'est pas faite sans difficulté.

Le 14 janvier en après-midi, Jamie Boulachanis est en colère. Personne ne veut lui remettre ses médicaments alors qu'elle vient de subir une chirurgie importante. Elle souffre et elle doit recommencer à prendre des hormones pour que le changement d'identité sexuelle soit un succès.

Détenue à la prison pour femmes de Joliette depuis trois jours, elle réclame sans succès ses médicaments. À bout d'arguments et de ressources, elle s'agite dans sa cellule et casse les gicleurs. Des agents correctionnels interviennent rapidement, la maîtrisent et l'emmènent à l'Unité d'intervention structurée (UIS), ce qui a remplacé l'isolement cellulaire connu comme le trou.

Jamie Boulachanis n'est pas une détenue comme les autres. Bien sûr, elle est transsexuelle, ce qui la distingue déjà, mais surtout, elle purge une peine de prison à vie pour un meurtre commis en 1997. À cette époque, elle était encore John Boulachanis, un criminel impliqué dans le vol, le recel de voitures et le trafic de stupéfiants.

John Boulachanis était aussi un as de la fraude.

Dès que la police l'a soupçonné de meurtre, il s'est volatilisé et a échappé aux autorités pendant 13 ans.

Arrestation en Floride en 2011

John Boulachanis se trouvait sur la liste des dix criminels les plus recherchés du Québec quand il a été épinglé dans le sud des États-Unis.

Lorsqu'il a posé le petit avion qu'il pilotait, les policiers américains lui ont mis les menottes aux poignets et l'ont remis aux autorités québécoises.

Ces policiers ont trouvé avec lui l'attirail habituel des délinquants : arme à feu et faux papiers. Mais surprise, ils ont aussi découvert une fausse carte d'agent de sécurité de l'Organisation des Nations unies, ce qui lui permettait d'être armé en tout temps, ainsi qu'un faux passeport diplomatique.

Et ce n’est pas tout. Ce champion de la dissimulation allait aussi se révéler être un as de l'évasion.

Ramené à Montréal et détenu en attente de son procès pour meurtre, John Boulachanis a réussi, en 2013, à s'évader d'un fourgon cellulaire qui le transportait vers un palais de justice alors qu'il portait des entraves aux mains et aux pieds.

Sa fuite n'a duré que quelques secondes, puisqu'il a été rattrapé lorsqu'il s'est jeté par la fenêtre du fourgon, mais il avait réussi à se défaire de ses entraves grâce à des outils artisanaux dissimulés sur lui.

Un échec, certes, mais qui lui a valu le surnom de Houdini de la prison.

Deux ans plus tard, des agents de détention ont trouvé des outils et une corde de plusieurs mètres dans sa cellule.

Tout le service correctionnel était donc sur ses gardes en 2016 quand John Boulachanis a subi son procès au Centre judiciaire Gouin, un endroit très sécurisé construit pour les mégaprocès des motards criminels au début des années 2000.

Transfèrement refusé

Condamné en décembre de cette année-là à la prison à vie pour meurtre prémédité et détenu à Donnacona, John Boulachanis signifie au Service correctionnel du Canada (SCC) qu'il ne reconnaît pas l'état biologique dans lequel il est né.

En 2018, un médecin lui donne raison en prononçant un diagnostic de dysphorie de genre.

Son acte de naissance est modifié et, au début de janvier 2019, John Boulachanis devient Jamie et entreprend un traitement hormonal.

Elle est alors considérée comme une femme, mais demeure détenue dans un pénitencier pour hommes à Port-Cartier en 2020.

En attente d'une opération chirurgicale de changement de sexe, Jamie Boulachanis s'adresse à la cour supérieure pour obtenir la permission d'être transférée à la prison pour femmes de Joliette.

Le SCC plaide que la prison de Joliette n'est pas adaptée aux détenus à haut risque d'évasion et que l'établissement de Port-Cartier présente le niveau de sécurité qui correspond à son profil.

Le juge donne raison au SCC et rejette la demande de Jamie Boulachanis.

Depuis l'adoption de modifications à la Loi sur les droits de la personne, en 2017, pour éviter la discrimination fondée sur le genre, un détenu qui s'identifie comme une femme (un détenu transgenre, même sans avoir subi de chirurgie) peut demander un transfèrement dans une prison pour femmes. Ce détenu sera transféré, sauf exception pour une question de sécurité. C'est ce qui est arrivé à Jamie Boulachanis l'an dernier.

Le 4 janvier, quand elle subit une opération de changement de sexe, c'est le critère biologique qui prend toutefois le dessus. Le SCC n'a d'autre choix que de la transférer dans le secteur à sécurité maximale de la prison de Joliette.

Les choses avancent lentement

Tout le monde sait que le milieu carcéral n'est pas un univers douillet et bienveillant. Pour les détenus transgenres, cet univers est encore plus rugueux.

Me Sylvie Bordelais, qui représente Jamie Boulachanis, est bien consciente que sa cliente n'est pas un cas facile pour les autorités carcérales. Son parcours criminel et les risques d'évasion qu'elle présente posent un immense défi aux agents correctionnels qui s'occupent d'elle.

D'ailleurs, la semaine dernière, les agents correctionnels ont manifesté à l'établissement de Joliette pour faire valoir que cette détenue, nouvellement arrivée, n'a pas sa place dans cette prison qui n'est pas conçue pour des cas comme le sien.

Les tensions demeurent, mais vendredi dernier en fin de journée, la directrice de la prison a rendu visite à Jamie Boulachanis. La détenue a obtenu ses médicaments et ses hormones, de sorte que son traitement postopératoire a pu enfin s'amorcer, aux dires de son avocate.

Me Bordelais compte tout de même aller au fond des choses pour savoir comment les agents se sont comportés avec la détenue la semaine dernière. Elle demande qu'on lui fournisse les enregistrements vidéo de l'intervention du 14 janvier.

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