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Analyse

Une révolte signée Navalny : une nouvelle dynamique se dessine en Russie

Il serait exagéré de penser que les manifestations pro-Navalny posent une menace imminente au régime de Vladimir Poutine, mais la colère qu’il a réveillée est en train de changer la dynamique politique en Russie.

 Des manifestants devant un cordon de policiers à Moscou, le 23 janvier.

Des manifestants devant un cordon de policiers à Moscou, le 23 janvier.

Photo : AP / Pavel Golovkin

Il était midi sur la place Pouchkine, au centre-ville de Moscou, ce samedi 23 janvier.

Avant même le début de la manifestation, à 14 heures comme prévu, une armée de policiers encerclait les lieux.

Du haut-parleur d’un des nombreux fourgons cellulaires stationnés sur la place publique, un message retentissait toutes les 5 minutes : Ce rassemblement est interdit.

Autrement dit : rentrez à la maison, sinon…

Des milliers et des milliers de personnes ont fait fi des avertissements. On les a vues sortir des bouches de métro, des autobus et des tramways, de bonne humeur et déterminées.

Alina, 20 ans, était là avec une amie.

Elles ne sont pas de grandes habituées de ce genre d'événements, qui sont d’ailleurs rares en Russie et ne sont presque jamais tolérés.

Si vous saviez comme j’ai peur d’être battue et arrêtée, nous dit la jeune femme en regardant autour d’elle, visiblement inquiète.

Au même moment, une troupe de dix policiers antiémeute sortait un jeune homme de la foule par le collet. Puis un autre, et un autre, et quatre, et dix…

Notre équipe a assisté à de telles arrestations toutes les 30 secondes. Et ça ne faisait que commencer.

C’est notre devoir de citoyen. Ce n’est pas pour soutenir Alexey Navalny comme politicien, mais pour défendre ses droits et l'humain qu’il est. Le problème est notre régime, la répression, et ça a assez duré.

Alina 20 ans
Des manifestants à Moscou.

À Moscou, les manifestants brandissent des affiches sur lesquelles on peut lire : « Je n'ai pas peur! » et « Liberté à Navalny ».

Photo : afp via getty images / VASILY MAXIMOV

Nous avons perdu Alina dans la foule, qui n’a fait que grossir à vue d'œil, mais ses paroles ont trouvé écho dans celles d'à peu près tous les gens que nous avons rencontrés samedi.

Au final, plus de 40 000 personnes rien qu'à Moscou ont répondu à l'appel lancé par Alexeï Navalny, qui avait demandé aux Russes de sortir dans la rue et de ne pas le faire pour lui, mais pour leur avenir à eux.

Un message qui semble avoir été entendu non seulement par les partisans déjà acquis de Navalny, mais encore par des citoyens qui jusqu’ici semblaient passifs au sujet du sort réservé au plus grand critique de Vladimir Poutine.

Si le Kremlin s’attendait à voir des foules dans les grands centres comme Moscou, Saint-Pétersbourg et Ekaterinbourg, ce qui semble avoir pris tout le monde par surprise, c'est l'ampleur de la colère qui a été exprimée dans plus de 50 villes de Russie.

Il faut dire que l’histoire d'Alexeï Navalny est digne d’un roman policier.

Son empoisonnement au Novitchok, le fait qu'il y ait survécu et son retour en Russie, malgré la menace d’être jeté en prison pour des années, ont fait de lui un personnage désormais incontournable en Russie, et connu dans le monde entier.

Deux ambulanciers poussent un caisson d'isolement placé sur une civière devant l'entrée d'un hôpital.

Alexei Navalny pendant son transfert à Berlin l'an dernier pour y être soigné.

Photo : Getty Images / Maja Hitij

Qu’on l’aime ou pas, son rôle d’opposant s’est solidifié.

Même la télévision d'État, qui fait abstraction depuis des années de toutes actualités qui le concernent, parle désormais de lui, bien qu'elle le dépeigne comme un pantin de l’Ouest et une influence néfaste pour la jeunesse russe.

Ne cédez pas votre enfant aux pédophiles politiques, a déclaré l'animateur vedette Dmitry Kiselyov lors de son émission populaire Vesti Nedeli.

Il faisait entre autres référence aux millions de vidéos de soutien à Navalny publiées par des jeunes sur l'application mobile TikTok.

Un phénomène qui a poussé les autorités russes à plaider leur cause auprès des dirigeants de TikTok, qui ont accepté d’effacer certaines vidéos sous prétexte qu'elles incitent les jeunes à manifester, ce qui est illégal en Russie.

Mais comme on dit : parlez-en bien ou parlez-en mal... La télévision d'État a consacré près d'une heure à Navalny dimanche soir.

Les Russes, qui ne le connaissaient pas il y a un mois, savent désormais qu’il existe et qu’il dérange le Kremlin.

Capture d'écran d'Alexeï Navalny avant son arrestation à l'aéroport Sheremetyevo de Moscou.

Une image fixe tirée d'une séquence vidéo montre des agents des forces de l'ordre parlant avec le chef de l'opposition russe Alexeï Navalny avant son arrestation à l'aéroport Sheremetyevo de Moscou.

Photo : Reuters / REUTERS TV

La machine Navalny, une machine bien huilée

La portée d'Alexeï Navalny va bien au-delà de l’homme qu’il est.

La fondation anticorruption qu’il a mise sur pied et l'équipe d'avocats qu'il embauche sont à l'origine d'enquêtes spectaculaires sur les abus financiers du pouvoir et de sa garde rapprochée depuis des années.

Mais la plus dernière enquête publiée sur YouTube quelques jours après son retour en Russie est sans aucun doute son coup le plus fumant et pourrait aussi expliquer la rage exprimée dans la rue samedi.

Intitulée le Palais de Poutine, la vidéo de deux heures dévoile, images de drone à l'appui (Nouvelle fenêtre), l'opulence de ce que Navalny affirme être la résidence de Vladimir Poutine sur les rives de la mer Noire.

La propriété de 7000 hectares ultraprotégée aurait coûté plus de 1,37 milliard de dollars, gracieuseté du plus gros pot-de-vin de l'histoire, dit Navalny. Un château muni d’un casino, d’une patinoire pour le hockey, d’un spa, d’un amphithéâtre, et un corridor secret qui mène à la plage.

La vidéo a été visionnée 87 millions de fois sur Youtube en moins d’une semaine et semble avoir eu un énorme impact sur l'opinion publique, alors que la qualité de vie en général se détériore en Russie.

Vladimir Poutine est un voleur, était un des nombreux cris de ralliement entendus samedi chez les manifestants, dont Galina Zolina, 69 ans, qui dit être révoltée par ce qu’elle a vu.

Nous savons que ce palais existe depuis des années, mais Navalny a montré qu'il s'agissait d'une véritable corruption. Qui a payé ce palais pour qu'il puisse vivre ainsi alors qu'il y a tant de pauvres et de faim dans notre pays?

Galina Zolina
Un immense manoir vu du ciel.

Selon Alexeï Navalny, cette propriété appartient à Vladimir Poutine et a coûté 1,3 milliard de dollars américains (ou 1,6 milliard de dollars canadiens) grâce à un système de corruption élaboré impliquant les proches du président russe.

Photo : Associated Press / YouTube/Navalny Life

Comme tant d'autres citoyens à qui nous avons parlé dans la rue, Mme Zolina craint plus que jamais pour la sécurité d'Alexeï Navalny, qui est incarcéré depuis son retour d'Allemagne le 17 janvier et pourrait très bien le rester pour plusieurs années.

Les autorités russes entendent le traduire en justice pour une série d'accusations criminelles qui, selon son équipe d'avocats, ont été montées de toute pièce. Il est entre autres accusé d'avoir détourné des fonds de sa propre fondation, ce qui pourrait lui coûter dix ans dans pénitencier fédéral.

Dans un message publié samedi, Alexeï Navalny tenait d'ailleurs à dire aux Russes qu’il allait bien, au cas où quelque chose de grave devait lui arriver prison. Il laisse en outre savoir qu’il n’a aucune pensée suicidaire et qu’il est en bonne santé.

J'utilise l'escalier avec beaucoup de précautions [et] ils prennent ma pression tous les jours, donc une crise cardiaque soudaine est exclue, écrit l’opposant dans la missive qu'il envoie de prison.

Navalny est non seulement convaincu que son empoisonnement a été commandé et orchestré par le pouvoir russe, mais une enquête menée par le groupe Bellingcat soutient, document et enregistrement à l'appui, qu’un groupe d'espions du FSB le suivait depuis des années dans tous ses déplacements, y compris le jour ou il a été empoisonné, le 20 août dernier.

Ces enquêtes ont été profondément humiliantes pour les services de renseignement, dit l'analyste Tatiana Stanovaya, du Centre Carnegie, à Moscou, et il y a très certainement un désir de vengeance au sein du service de sécurité qui, selon elle, insiste pour qu’il reste en prison le plus longtemps possible.

Vladimir Poutine se frotte les mains.

Le président Vladimir Poutine au cours de sa conférence de presse annuelle.

Photo : Getty Images / MIKHAIL KLIMENTYEV

Une menace pour la stabilité de Vladimir Poutine?

Il serait exagéré de dire qu'Alexeï Navalny est devenu un danger imminent ou une menace pour le régime de Vladimir Poutine, mais il a très certainement solidifié son rôle de figure de l'opposition dans un pays où Vladimir Poutine s’est toujours arrangé pour ne pas en avoir de vraie.

Mais la dynamique est en train de changer et d’autres grands rassemblements sont prévus dimanche prochain à l’échelle de la Russie.

Mais attention, il faut regarder la suite sur le long terme, dit la politologue Catherine Schuman, jointe au téléphone à Moscou.

Ce que nous voyons en ce moment, ce ne sont que des préliminaires. Le vrai test sera l’élection parlementaire à l'automne prochain et le degré avec lequel Navalny et sa machine pourront influencer le vote et, conséquemment, la composition du nouveau parlement. Ce sera un élément clé.

Catherine Schuman, politologue

Mais d’ici là?

Si le mouvement d’opposition maintient son élan sans s'essouffler, il n’y a que deux scénarios possibles, dit Tatiana Stanovaya. Soit le pouvoir devient de plus en plus répressif, soit il perd son sang-froid et fait face à des conséquences politiques imprévisibles, souligne-t-elle.

Une analyse de Tamara Alteresco, correspondante à Moscou pour Radio-Canada

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