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Oxfam : des inégalités abyssales accentuées par la crise de la COVID-19

Si les gouvernements n'optent pas pour des réformes économiques radicales, le fossé des inégalités entre ultrariches et moins nantis sera plus profond que jamais, selon l'ONG.

Une femme emportant des sacs de nourriture.

Une banque alimentaire à Brooklyn, aux États-Unis.

Photo : Getty Images / Scott Heins

Maud Cucchi

Crise sanitaire ne rime pas forcément avec débâcle économique pour tout le monde. En neuf mois seulement, selon Oxfam, les 1000 milliardaires les plus riches au monde sont déjà parvenus à compenser les pertes causées par la crise liée à la COVID-19.

En pleine période de précarité et de chômage, les 44 milliardaires canadiens ont vu leur fortune augmenter de 63,5 milliards de dollars depuis le début de la pandémie, selon l’ONG. Ces chiffres-chocs auront-ils un retentissement au Forum de Davos alors que grands patrons et chefs de gouvernement s’apprêtent à débattre dès lundi des enjeux mondiaux?

Chaque année, Oxfam choisit stratégiquement la veille de l’ouverture du Forum économique mondial, grand rassemblement de l’élite politique et économique de la planète, pour publier son vaste rapport sur les inégalités, avec une force de frappe relative auprès des décideurs néolibéraux.

Cette année, la publication pourrait avoir un autre impact en illustrant, chiffres à l’appui, l’impérieuse nécessité de changer rapidement de modèle économique.

Pour la première fois depuis plus d’un siècle, les inégalités économiques risquent de s’accroître simultanément dans presque tous les pays du monde à cause de la COVID-19; un phénomène inédit depuis que ce type de données a commencé à être enregistré, il y a plus d’un siècle, souligne le rapport intitulé Le virus des inégalités.

Les milliardaires ont retrouvé le niveau de richesse qui était le leur avant la pandémie en seulement neuf mois, alors qu’il faudra plus de dix ans aux personnes les plus pauvres pour se relever des impacts économiques du coronavirus.

Extrait du rapport « Le virus des inégalités »

S'appuyant sur des données de la Banque mondiale, Oxfam avance que 501 millions de personnes supplémentaires vivront avec moins de 5,50 dollars par jour en 2030 si les gouvernements laissent les inégalités augmenter de seulement deux points de pourcentage par an, et le nombre total de personnes vivant dans la pauvreté devrait être supérieur à celui enregistré avant la pandémie.

Gagner en deux jours le salaire annuel d'une infirmière

Le concept de cette enquête annuelle menée auprès de 295 économistes dans 79 pays varie peu ou prou : des chiffres astronomiques concernant une poignée d’individus et des illustrations évocatrices pour tous. Pour la mouture 2021, l’ONG engagée contre la pauvreté n’a pas lésiné sur les comparaisons révoltantes afin d’illustrer le gouffre abyssal qui sépare les plus riches du reste de la population.

Le patron d’Amazon, Jeff Bezos, par exemple, aurait très bien pu verser à ses quelque 876 000 employés une prime de 105 000 $... et demeurer aussi riche qu’il l’était au début de la pandémie, avance l’enquête.

Les chefs d’entreprises les mieux rémunérés au Canada gagnent en deux jours seulement le salaire annuel d’une infirmière, illustre encore Oxfam.

Autre exemple : les dix hommes les plus riches du monde ont vu leur fortune totale augmenter de plus de 600 milliards de dollars depuis le début de la pandémie, une somme qui serait amplement suffisante, établit l’enquête, pour financer le vaccin contre la COVID-19 pour toutes et tous et faire en sorte que personne ne sombre dans la pauvreté à cause de la pandémie.

En outre, 112 millions de femmes ne seraient plus exposées au risque de perdre leurs revenus ou leur emploi si le taux de représentation des hommes était le même que le leur dans les secteurs affectés par la crise de la COVID-19, poursuit l’étude, qui dénonce aussi bien les inégalités économiques, de genre que raciales et sociales.

Denise Byrnes.

Denise Byrnes, directrice générale d'Oxfam-Québec, rapporte que 68 % des emplois perdus au Québec ont touché les femmes.

Photo : Radio-Canada

Au Canada, on a des programmes gouvernementaux qui aident les gens quand même, mais la précarité de ces gens-là et les inégalités, c'est généralisé, résume Denise Byrnes, directrice générale d'Oxfam-Québec.

Elle rappelle qu'au Canada certaines personnes peinent à se nourrir alors qu'il y en a qui ont tellement d'argent que même s'ils dépensaient un million par jour, ils n'auraient pas tout dépensé avant de mourir.

Sortie de crise

Oxfam suggère une série de propositions pour tenter d’enrayer cette dynamique et pour bâtir un monde meilleur en cinq étapes caractérisées par une plus forte implication gouvernementale et une contribution accrue des plus nantis.

Condition sine qua non, les gouvernements doivent mieux lutter contre les inégalités en investissant dans les soins de santé universels, l’éducation et les services publics, défend le rapport, qui n’oublie pas de mentionner son cheval de bataille de l’an dernier : la lutte contre le dérèglement climatique.

Les entreprises, elles, doivent repenser leur modèle pour servir la société au lieu d’accorder des dividendes toujours plus colossaux aux riches actionnaires.

Oxfam veut renverser le mythe de la réussite économique en préconisant de mettre fin à l’extrême richesse, incarnation d’un échec économique, par la mise en place de plafonds salariaux.

Il faudrait que ces changements s’accompagnent d’une refonte de la fiscalité, conseille l'ONG, afin que les plus riches paient leur juste part d’impôts et ceci afin de mettre fin à un nivellement par le bas et d’initier un nivellement par le haut.

Taxer de manière plus juste et progressive les individus les plus fortunés est une condition indispensable pour financer une réponse à la hauteur de la crise à laquelle nous faisons face, peut-on lire dans l'enquête.

En décembre, l'Argentine a d'ailleurs voté un impôt extraordinaire sur les grandes fortunes afin de lutter contre l'épidémie et d'aider les plus démunis.

Alexandre Taillefer derrière un micro.

L'homme d'affaires Alexandre Taillefer

Photo : Radio-Canada / Mathieu Arsenault

La question de l’imposition reste toutefois un sujet épineux parmi certains investisseurs au Québec. Alexandre Taillefer, associé principal chez XPND capital, n’est pas prêt à soutenir n’importe quel type de ruissellement économique.

Rapatrier des sommes qui ont été versées à des entreprises qui n’en ont pas besoin, ça me paraît tout à fait raisonnable, dit-il. Maintenant, dire qu'on va augmenter le niveau de taxation des plus riches [...] Vous savez que le Québec, aujourd'hui, est l'endroit le plus taxé au Canada?

M. Taillefer défend plutôt l’idée d’une refonte en profondeur de la fiscalité, incluant la fiscalité internationale, et de citer Zoom et Amazon, des entreprises internationales qui vont faire transiter une grande partie de leurs profits à l'extérieur des endroits où ils les génèrent.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article

Taxe COVID

Des voix influentes du milieu des affaires s’élèvent pour remettre en question l’idéologie néolibérale et même obliger les entreprises à contribuer à l’effort de redressement économique.

Oxfam propose une meilleure fiscalité et une taxe COVID, une idée qui a été lancée au Québec cette semaine par Mitch Garber.

L’homme d’affaires, qui a été président du conseil d'administration du Cirque du Soleil, pense qu’il y a une responsabilité aussi pour ceux et celles qui ont bien réussi durant la COVID-19 : soit qu’ils sont très riches et font de l'argent sur leurs investissements ou qu’ils ont une entreprise ayant beaucoup bénéficié de la COVID-19 [...]

L’investisseur anticipe une profonde crise économique à la fin des aides gouvernementales, accompagnée de faillites et de mises à pied. Je suis très inquiet et je pense qu'il n'y a pas un économiste ni un homme ou une femme d'affaires qui n’est pas inquiet [du fait] qu'après les subventions, on aura une période de souffrance économique.

Pas tous les fortunés sont généreux donc, parfois, on a besoin de mesures autres que le bénévolat pour aller chercher la générosité et pour rendre plus équitable notre société.

Mitch Garber, investisseur et philanthrope

Le Financial Times, quotidien des affaires, avait également appelé à des réformes radicales et plaidé en faveur d’une redistribution des richesses. Parmi les grandes fortunes mondiales, Warren Buffett a régulièrement appelé à taxer davantage les plus riches.

Avec les informations de Marie-Josée Paquette-Comeau

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