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Envoyée spéciale

Tahrir, la place des espoirs trahis

Dix ans après avoir goûté au bonheur d’une parole libérée, les Égyptiens doivent maintenant réapprendre à se taire, en attendant le prochain épisode de leur révolution inachevée. D’ici là, féministes, artistes et athlètes travaillent à faire reculer la peur, un pas à la fois.

 Un manifestant tient une pancarte sur laquelle on peut lire : '' Les Égyptiens ont goûté à la liberté, il n'y aura pas de retour en arrière''.

Manifestation contre le régime Moubarak le 1er février 2011, sur la place Tahrir.

Photo : The Associated Press / Ben Curtis

En janvier 2011, les Égyptiens avaient ému le monde entier en affrontant des policiers déchaînés et en réussissant l’improbable : faire tomber Hosni Moubarak, qui les avait opprimés pendant 30 ans. Les révolutionnaires pleuraient de joie, croyant s’être libérés de cette peur qui les paralysait depuis trop longtemps.

Dix ans plus tard, la chape de plomb est retombée. La place Tahrir, où les Égyptiens ont découvert le pouvoir de leur voix collective le 25 janvier 2011, est maintenant occupée par des forces de l’ordre en civil. Les Égyptiens sont retournés dans un silence craintif qui fait mal à voir.

C’est pire aujourd’hui que sous Moubarak, affirment à l’unanimité tous ceux qui ont osé nous parler, dont Amal Abdel Hadi, qui milite pour les droits des femmes depuis 35 ans.

« Sous Moubarak, ça pouvait être dur, mais à un moment donné, il s’est senti assez solide pour jouer avec nous, il nous accordait des espaces pour agir ici et là. Aujourd’hui, rien n’est permis, rien. »

— Une citation de  Amal Abdel Hadi
On voit Mme Hadi qui parle à la caméra. En arrière-plan, des classeurs dans une bibliothèque.

Amal Abdel Hadi, militante féministe

Photo : Radio-Canada / Carl Mondello

Quand on lui demande s'il est dangereux pour elle de nous parler, la féministe répond d'un rire nerveux et nous demande de taire le nom de l’organisme pour lequel elle travaille.

Personne ne sait ce qui est dangereux : ils peuvent arrêter n’importe qui, pour n’importe quelle raison, souligne-t-elle. Ils viennent d’incarcérer les dirigeants de l'Initiative égyptienne pour les droits de la personne [le plus important organisme de défense des droits de l'homme en Égypte] sous prétexte qu’ils se sont réunis avec des ambassadeurs de pays occidentaux.

L’un de ces défenseurs des droits de la personne arrêtés en novembre est le directeur général de l’Initiative, Gasser Abdel Razek, le fils de Farida El Naccache.

Nous rencontrons la féministe dans un joli petit appartement débordant de livres et de souvenirs.

On voit Mme Naccache qui parle à la caméra. En arrière-plan, des documents empilés.

Farida El Naccache, sénatrice

Photo : Radio-Canada / Carl Mondello

« Mon fils a été incarcéré pendant un mois, sans accusation. Ils l’ont maltraité et gardé au froid, durant les premiers jours. »

— Une citation de  Farida El Naccache

Quand madame El Naccache dit que c’est pire aujourd’hui, elle sait de quoi elle parle. Elle nous montre fièrement une photo d’elle, jeune, derrière les barreaux.

Farida a été incarcérée deux fois dans les années 1970 parce qu’elle était membre du parti communiste, illégal à l’époque.

Farida El Naccache dans une cellule collective.

Farida El Naccache lors de son incarcération dans les années 1970

Photo : Radio-Canada / Courtoisie Farida El Naccache

Le fils de madame El Naccache dénonce régulièrement les disparitions, la torture et les conditions de détention des prisonniers.

L’Égypte du président al-Sissi compterait, selon Amnesty International, 60 000 prisonniers politiques. Et les exécutions atteignent un sommet.

Quelque 57 détenus, dont quatre femmes, ont été exécutés rien qu'en octobre et novembre 2020, contre 32 exécutions pour toute l’année 2019. Et 15 des hommes exécutés en octobre étaient accusés de meurtres liés à des violences politiques.

Durant les deux dernières années au pouvoir d’Hosni Moubarak, neuf détenus ont été exécutés, cinq en 2009, quatre en 2010, un seul en 2011.

Printemps arabe, la lutte inachevée des Égyptiennes pour la liberté et l'égalité

Retour sur le printemps arabe, une série en cinq épisodes

L’étincelle s’est produite en Tunisie. Puis, l’espoir a tout embrasé : Égypte, Syrie, Libye… Une révolte contre la misère et l’oppression d’une ampleur que personne n’aurait pu prévoir. Dix ans plus tard, le bilan est plus que mitigé. La violence a englouti la Syrie, la Libye; l’Égypte est de nouveau sous l’emprise d’un régime policier. En Tunisie, la misère persiste, on y vit toujours en liberté surveillée.

Un mouvement féministe ragaillardi en héritage

Malgré ce bilan catastrophique sur le plan des droits de la personne, les féministes égyptiennes tiennent à souligner les victoires de leur mouvement, depuis dix ans.

Quand Hosni Moubarak est tombé, les cris de joie sur la place Tahrir n’ont pas fait taire ceux des nombreuses femmes agressées durant la révolution.

Avant 2011, les violences contre les femmes étaient un sujet tabou en Égypte. Les viols de la place Tahrir ont imposé une prise de conscience collective.

Durant et après la révolution, dit madame Hadi, beaucoup de femmes ont dénoncé publiquement les violences qu’elles subissent, y compris les viols collectifs. Des activistes, masculins, ont tenté d’étouffer ça, pour protéger la réputation de Tahrir, se rappelle-t-elle, mais ils ont fini par comprendre. Beaucoup de jeunes femmes sont devenues des militantes politiques ou féministes, notre mouvement a rajeuni, nous avons fait des progrès.

Les agressions et les excisions demeurent un fléau en Égypte, mais elles sont en baisse.

On voit deux femmes traversant une rue. Elles portent un masque chirurgical.

Des femmes dans les rues du Caire

Photo : Radio-Canada / Carl Mondello

L’autre victoire des militantes, c’est l’adoption de quotas pour augmenter le nombre de femmes élues au Parlement égyptien. Il est passé de 5 % à 25 % en 10 ans. Le conseil des ministres compte désormais huit femmes, un record historique.

Les Égyptiennes vivent une période historique, affirme Hala El-Saïd, ministre de la Planification et du Développement économique.

« Les femmes sont plus dévouées. Les hommes vont me haïr de dire ça, mais les femmes sont meilleures en multitâche, avec les détails, elles travaillent mieux avec la diversité, elles gèrent bien les gens aux aptitudes et aux profils différents. »

— Une citation de  Hala El-Saïd, ministre de la Planification et du Développement économique

La ministre admet qu’il y a encore du travail à faire pour combattre la discrimination envers les femmes en Égypte, surtout dans les régions où l’éducation est déficiente, où le poids des mœurs peut encore les empêcher d’aller à l’école et de travailler.

On voit Mme El-Saïd dans son bureau, souriant à la caméra. En arrière-plan, des documents sur une table et le drapeau égyptien.

Hala El-Saïd, ministre égyptienne de la Planification et du Développement économique

Photo : Radio-Canada / Carl Mondello

Les opposants disent que le nombre de femmes au Parlement et au Cabinet ne change rien car aucun élu, homme ou femme, n’a de réel pouvoir.

Dans la dictature égyptienne, disent-ils, le pouvoir politique, militaire et économique est concentré entre les mains du président et de quelques fidèles, non élus.

Farida El Naccache avait réclamé l’adoption de ces quotas, qui impose un rattrapage nécessaire. Celle qui s’est battue toute sa vie contre tous les régimes militaires depuis Nasser vient d’accepter d’être nommée à la Chambre haute par le président al-Sissi.

Parce que mes rêves ne sont pas encore réalisés, dit la féministe de 80 ans.

Elle espère faire modifier le code de la famille pour qu’il soit basé sur l’équité plutôt que sur la charia.

« Nous ne sommes pas contre la charia, mais l’on voudrait faire accepter une lecture plus juste. »

— Une citation de  Farida El Naccache
Une femme est assise sur une chaise dans la rue, de profil. Elle coupe des légumes posés à côté d'elle à l'aide d'un couteau. En arrière-plan se trouve une voiture rouge.

Scène de rue du Vieux-Caire

Photo : Radio-Canada / Carl Mondello

La nouvelle sénatrice dit que tant qu’elle vivra, elle travaillera à obtenir plus de justice sociale et plus de dignité humaine.

Faiza Haidar, changer par l’exemple

En attendant plus de liberté et de démocratie, plusieurs Égyptiennes font éclater des plafonds de verre dans leur milieu.

L’ancienne capitaine de l’équipe nationale féminine de soccer, Faiza Haidar est devenue, en octobre dernier, la première femme à entraîner une équipe masculine professionnelle. (À quand une femme derrière le banc des Canadiens de Montréal?)

Au début, dit Faiza, les joueurs n’acceptaient pas l’idée. L’un d’eux disait que même si je lui donnais une bonne information, il n’en voulait pas. Mais ça change. Maintenant, ils me demandent des conseils sur leur nutrition, leur sommeil, leur performance. En voyant qu’ils s’améliorent, ça les convainc que je peux les aider.

On voit Mme Haidar en train de parler à la caméra. En arrière-plan, des joueurs de soccer.

Faiza Haidar, entraîneuse du club l'Ideal Goldi

Photo : Radio-Canada / Carl Mondello

Faiza dit venir d’une région où les femmes ne sortent de la maison que pour être mariées puis enterrées. La voir gagner des coupes du monde bouscule les mentalités.

Si tu réussis, dit-elle, tout le monde veut être comme toi. La maman qui s’opposait, avant, à ce que tu faisais, elle voudrait maintenant que sa fille ou même son garçon soit comme toi! Tu renverses complètement les croyances et les traditions, tu changes la culture et la vision de la société et les gens te suivront.

En 2011, les Égyptiens avaient ouvert une brèche dans le mur de la peur. Les espoirs étaient immenses. Dix ans plus tard, les désillusions sont vertigineuses.

La liberté de parole, si chèrement acquise, semble avoir disparu. Mais bien des révolutionnaires sont convaincus qu’aucune répression, aucune torture, ne pourra effacer l’héritage de la révolution.

Le peuple égyptien connaît maintenant son pouvoir, le pouvoir de la rue… et la puissance d’une parole libérée.

On voit des garçons rassemblés et souriant à la caméra. Celui au premier plan fait un signe de la main avec son index levé.

Un groupe d'enfants, au Caire

Photo : Radio-Canada / Carl Mondello

En attendant le prochain épisode de la révolution, des milliers de militants, de féministes, d’artistes et d’athlètes continuent de se battre pour changer leur monde et pour faire reculer la peur, un pas à la fois.

Le reportage de Sophie Langlois sera diffusé lundi soir au Téléjournal avec Céline Galipeau sur ICI-RDI à 21 h, puis sur ICI-TÉLÉ à 22 h.

Coup d’œil sur l’histoire

Au terme d’une révolte populaire sans précédent ayant débuté le 25 janvier 2011, le président Hosni Moubarak démissionne le 11 février.

Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont fait 865 morts et plus de 6000 blessés. 

L’armée prend le contrôle du pays et promet une transition démocratique. Dans les faits, la répression s’intensifie contre les manifestants qui occuperont la place Tahrir pendant plus d’un an.

En juin 2012, Mohamed Morsi, qui dirige un parti issu des Frères musulmans, est démocratiquement élu président. Son gouvernement adopte une nouvelle constitution controversée, les opposants craignent une dictature islamiste.

Au printemps 2013, les Égyptiens redescendent massivement dans les rues et en juillet, l’armée renverse le gouvernement Morsi.

Le coup d'État est mené par le ministre de la Défense de Morsi, le général Abel Fattah al-Sissi. Il est élu président en 2014, réélu en 2018, chaque fois avec près de 97 % des voix. Une performance qu’il obtient en écrasant toute forme d’opposition. En 2019, il fait modifier la constitution afin de pouvoir prolonger son règne à la présidence jusqu’en 2030.

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