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Biden a raison de hausser le salaire fédéral minimum, dit l'économiste Esther Duflo

La femme se tient devant un pupitre avec un micro.

L’élection de Joe Biden est « un immense soulagement », selon Esther Duflo, lauréate du prix Nobel d’économie en 2019.

Photo : Getty Images / Scott Eisen

L’élection de Joe Biden est « un immense soulagement », de l’avis de l’économiste franco-américaine Esther Duflo, lauréate du prix Nobel d’économie en 2019. Et la hausse du salaire minimum promise par le nouveau président des États-Unis est l’une des mesures les plus importantes dans le contexte de crise sociale qui secoue nos voisins du Sud.

Pour calmer la colère, a dit Esther Duflo à Zone économie, le relèvement du taux fédéral du salaire minimum à 15 $ US l’heure sera plus efficace [à] court terme qu’une augmentation des impôts. Déjà, vendredi, Joe Biden a signé un décret qui a pour objectif d’augmenter les avantages sociaux et le salaire minimum des travailleurs fédéraux.

Le président veut également augmenter les impôts des plus riches et des entreprises, une mesure essentielle pour réduire les inégalités, selon Esther Duflo. Je ne pense pas que d’augmenter les impôts est une mesure qui, politiquement, peut permettre de calmer les esprits. Mais l’argent qui est levé pourrait être utilisé sciemment.

Esther Duflo a obtenu, avec son conjoint Abhijit Banerjee et le chercheur Michael Kremer, le prix Nobel d’économie en octobre 2019 pour son travail sur la pauvreté. Heureuse de cette reconnaissance exceptionnelle, elle affirme que la pandémie qui secoue le monde entier l’a vite ramenée à ses recherches.

Elle reconnaît le privilège qui est celui d’être aujourd’hui l’une des économistes les plus écoutées, les plus lues et les plus consultées. On a essayé de mettre ce privilège au service de ceux qui souffraient le plus pendant cette pandémie.

L’attaque du Capitole, survenue le 6 janvier, est certainement l’une des conséquences ou illustrations du ressentiment social qui habite une grande part des Américains, a-t-elle noté. Ce ressentiment vient de l’incroyable choc économique vécu par des dizaines de millions d’Américains, avec les délocalisations d’activités manufacturières depuis 20 ans et le manque de protection pour ces travailleurs.

Selon l’économiste, on aurait tort de croire que les personnes qui ont perdu leur emploi pourront rapidement et facilement se recycler dans un autre secteur ou déménager dans une autre ville, un autre État ou un autre pays : Le monde n’est pas comme ça; les gens ont besoin d’être protégés. Et c’est encore plus vrai avec la COVID.

Pour réfléchir à l’économie, on tente de prendre le modèle le plus simple, le plus épuré de l’économie, a expliqué Mme Duflo. [...] Le problème, c’est que les hommes et les femmes politiques, s’ils ont fait de l’économie, n’ont pris que les premiers cours, économie 101. Ils ont appris les modèles les plus simples, où il n’y avait aucune barrière. Ils ont encore un petit peu l’idée que c’est comme ça que le monde marche. Il faut montrer que c’est plus compliqué que ça.

Comme Joseph Stiglitz, autre Nobel d’économie, Esther Duflo est d’avis qu’il faut passer d’un modèle de richesse à un modèle de bien-être.

De même que je ne suis pas obsédée de la croissance, il ne faut pas être obsédé par la décroissance non plus, a-t-elle fait remarquer. Il faudrait juste arrêter de faire du PIB le baromètre, le thermomètre de la performance des pays. Je pense que si on mettait à la place le bien-être, mesuré par plusieurs indicateurs allant de la qualité de l’environnement à la longévité, à l’inégalité dans les conditions sociales, à l’accès à une éducation de qualité, on se rendrait compte que la croissance est une partie finalement tellement faible qu’on commencerait à s’intéresser à autre chose.

Voyez l'entrevue à Zone économie samedi, 16 h 30 (HE), et dimanche, 12 h 30 (HE), sur ICI RDI.

Dans l’ouvrage Économie utile pour des temps difficiles, Esther Duflo et Abhijit Banerjee expliquent que le libre-échange est créateur de richesse, mais qu'il entraîne aussi des pertes importantes pour des millions de personnes.

Entre 1991 et 2013, les États-Unis ont été frappés par le choc chinois, écrivent les auteurs. La part de la Chine dans les exportations industrielles mondiales est passée de 2,3 % en 1991 à 18,8 % en 2013.

L’impact a été foudroyant pour des millions d’Américains qui ont été laissés à eux-mêmes. Esther Duflo et Abhijit Banerjee écrivent : Comme l’a montré [l’économiste Paul] Samuelson [...], le fait que le libre-échange fasse augmenter le PNB veut dire qu’il y aura plus de richesses pour tout le monde, et que même les travailleurs aux États-Unis pourront se porter mieux si la société taxe les gagnants du libre-échange et distribue cet argent aux perdants. Le problème, c’est ce grand "si", qui laisse les travailleurs à la merci de décisions politiques.

Le problème, ce n’est pas nécessairement le libre-échange. Le commerce est nécessaire et profite à la société. Comme l’écrivait Adam Smith en 1776, "la division du travail est limitée par la taille du marché". C’est pourquoi commercer est important. Il ne peut y avoir d’entreprises productives dans des communautés isolées.

Or ne pas savoir cibler le soutien vers les travailleurs touchés en surestimant la capacité de tous à se transformer et à déménager, c’est une erreur, d'après les auteurs. Le choc chinois a fait perdre leur emploi à un grand nombre de personnes; si beaucoup ne s’en sont jamais vraiment remises, cela est imputable à la rigidité de l’économie, qui ne leur a pas permis de changer de secteur ou de région pour retomber sur leurs pieds, et qui a empêché les ressources de s’y déplacer. Mais cesser aujourd’hui de commercer avec la Chine aura pour unique effet de provoquer de nouvelles suppressions d’emplois, et beaucoup de ces nouveaux perdants se trouveront dans des comtés qui n’ont pas encore fait parler d’eux parce qu’ils se portent bien.

Ils écrivent également : Les économistes et les décideurs politiques [...] ont considéré comme évident que les travailleurs seraient capables de changer de travail ou de lieu de vie, ou les deux, et estimé que s’ils n’en étaient pas capables, c’était d’une certaine manière leur faute. Cette croyance, qui imprègne toute notre politique sociale, a fait naître le conflit que nous connaissons aujourd’hui entre les "perdants" et le reste de la population.

Esther Duflo et Abhijit Banerjee invitent les décideurs politiques à revoir leurs priorités afin de mettre en œuvre des politiques étendues de soutien aux travailleurs touchés par les délocalisations. Nous avons un besoin urgent de politiques sociales qui sortent les gens de la survie économique et qui rendent leur dignité à tous ceux dont les emplois sont menacés par le progrès technologique, le commerce international et d’autres chocs, affirment-ils. Elles doivent parvenir à contrebalancer la perte de confiance en soi. Les subventions publiques à l’ancienne n’y suffiront pas. Il est nécessaire de repenser de fond en comble l’ensemble de la politique sociale.

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