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Exploitation sexuelle : une Autochtone d'Edmonton raconte sa descente aux enfers

April Eve Wiberg.

Après s'être prostituée pendant plusieurs années, April Eve Wiberg se considère comme chanceuse d'être encore en vie.

Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Pendant près d’une dizaine d’années, April Eve Wiberg a été contrainte de vendre son corps pour survivre. De Saskatoon à Edmonton, en passant par Vancouver, New York et Las Vegas, la jeune Autochtone s'est perdue dans l'enfer de la prostitution et a frôlé la mort à plusieurs reprises. Fondatrice du mouvement Stolen Sisters and Brothers Action Movement, elle milite aujourd’hui pour le sort des femmes autochtones assassinées ou disparues.

C'est un jour d'hiver ordinaire en mars 2006 qu'April Eve Wiberg tourne le dos à la prostitution à jamais. À 26 ans, elle prend son courage à deux mains et prend un taxi jusqu'à l’aéroport John F. Kennedy de New York.

Après des années d’abus, elle retourne enfin chez elle, au Canada. April Eve Wiberg devrait se sentir libérée, mais elle a plutôt l’impression de sauter dans le vide en fuyant ses proxénètes. Pour surmonter l’angoisse, elle vide une bouteille de vin rouge au complet en route vers l'aéroport. Une deuxième bouteille est cachée dans son sac, au cas où l’ivresse s'effacerait trop vite.

J’avais l’impression que je trahissais les gens qui géraient l’établissement où je travaillais. Je ne savais pas comment je pourrais me refaire une vie au Canada, sans éducation, sans liens avec ma famille, raconte-t-elle.

Une enfance brisée

April Eve Wiberg était encore aux couches la première fois qu’elle a goûté à de l’alcool. Laissée à elle-même par son père et sa belle-mère qui avaient passé la nuit à consommer, elle a bu des fonds de bouteilles de bière qui traînaient dans le salon pour étancher sa soif.

Je me rappelle très bien avoir recraché les mégots de cigarettes qui flottaient dans le fond des bouteilles [...] Cela a été ma première expérience avec l’alcool.

Une citation de :April Eve Wiberg
April Eve Wiberg, bébé, assise dans le gazon.

April Eve Wiberg a été exposée aux problèmes de consommation de ses parents dès son enfance.

Photo : April Eve Wiberg

April Eve a grandi dans une ferme à Weyburn, dans le sud de la Saskatchewan. Née d’une mère autochtone et d’un père blanc, elle décrit son enfance comme chaotique et difficile.

Il y avait beaucoup de violence et de problèmes de toxicomanie. J’étais constamment terrifiée. Malheureusement, l’école n’était pas un refuge parce que ma sœur et moi nous y faisions tout le temps harceler parce que nous y étions les seuls enfants autochtones, raconte-t-elle.

Une photo d'école d'April Eve Wiberg.

April Eve Wiberg, peu avant son départ pour l'Alberta.

Photo : April Eve Wiberg

Pour échapper à la violence familiale, April Eve décide à 16 ans d’aller rejoindre sa mère biologique, qui vit à Edmonton. L’adolescente n’était qu’un bébé quand sa mère l’a abandonnée, mais les violences de son père et l’espoir d’une vie meilleure la convainquent de partir. Une fois sur place, la lune de miel est de courte durée.

Ma mère est une survivante des pensionnats autochtones, et c’est là que je me suis rendu compte de tous les problèmes qu’elle avait. Je ne savais pas comment gérer cela. Donc, je me suis fait des amis dans le quartier avec qui j’ai commencé à boire et à prendre de la drogue. Toute la douleur de mon enfance s’est transformée en rage, dit-elle.

Ma valeur, c’est mon corps

Très vite, April Eve Wiberg rencontre une femme plus âgée qui lui propose de faire de l’argent en l’inscrivant à des concours de maillots de bain dans des bars de la capitale albertaine.

Je n’ai jamais gagné plus de 20 $ et cela n’a pas duré longtemps, mais cela a introduit l’idée chez moi que ma valeur est liée à mon corps et à mon apparence, dit-elle.

Peu de temps après, sa mère décide de déménager à Vancouver sans préavis. Un jour, l’adolescente retrouve la maison familiale vide. Des traces de pneus dans l’entrée enneigée lui font craindre le pire. Pour une deuxième fois dans sa courte vie, sa mère l’a abandonnée.

Cela a été très traumatisant pour moi.

Une citation de :April Eve Wiberg
April Eve Wiberg boit dans un biberon sur les genoux de sa mère, sur une plage.

April Eve Wiberg avec sa mère, en Saskatchewan.

Photo : April Eve Wiberg

April Eve trouve alors refuge à Saskatoon, en Saskatchewan. Pour subvenir à ses besoins, elle décide, sur les conseils d’une amie, de devenir masseuse. Elle a 19 ans.

La première journée dans cet établissement a été terrifiante. [...] La sonnette de la porte a retenti et des hommes sont entrés. Je me disais : "Ne me choisissez pas, ne me choisissez pas!", mais bien sûr, un d’entre eux m’a choisie. Et, bien sûr, il ne voulait pas qu’un simple massage. J’ai eu l’impression d’être payée pour me faire agresser, raconte-t-elle.

Lorsqu’il est parti, je suis allée à la cuisine pour me laver les mains. Il y avait du savon à vaisselle au citron de marque Sunlight. Je me suis frotté les mains à l’eau bouillante. À ce jour, je ne supporte pas l’odeur de ce savon. Cela me rappelle trop de souvenirs traumatisants, raconte April Eve, aujourd’hui âgée de 43 ans.

Malgré tout, les quelque 200 $ qu’elle empoche à la fin de la journée sont comme une bouffée d'air pour April Eve, qui n’a jamais réussi à joindre les deux bouts.

Je pouvais enfin acheter le shampoing dont j’avais besoin, les produits d’hygiène féminine dont j’avais besoin. Avant cela, mes besoins de base n’étaient pas comblés. Cela m’a rendue accro à l’argent, explique-t-elle.

S’enfoncer

Pendant huit ans, April Eve vend son corps dans un établissement ou un autre pour payer ses factures.

L’alcool et la drogue font partie de son quotidien. Ils l’aident à surmonter la violence qui l’entoure. Plusieurs fois, elle craint d’y laisser sa peau, comme une nuit d'hiver en 2002, lorsqu’elle rencontre un client à Fort McMurray, dans le nord de l’Alberta.

Il faisait très noir dans l’appartement, et l’homme fumait du crack sur le sofa. [...] J'ai essayé de négocier avec lui pour voir ce qu’il voulait, raconte April Eve.

C’est là qu’il a pointé sa chambre et m’a dit qu’il y avait installé un crochet au plafond pour y suspendre des femmes. Mon sang s’est glacé et je me suis enfuie. Cela a été une des expériences les plus terrifiantes de ma vie.

Une citation de :April Eve Wiberg
April Eve Wiberg, âgée d'une vingtaine d'années, pose de profil pour la caméra.

Toute sa vie, April Eve Wiberg a rêvé de devenir danseuse.

Photo : April Eve Wiberg

Pourtant, April Eve ne songe pas à changer de vie. Contrairement à d’autres victimes d’exploitation sexuelle, elle jouit d’une certaine liberté de mouvement. Complètement sous l’emprise psychologique de ses proxénètes, elle est cependant convaincue qu’elle ne pourrait jamais gagner sa vie autrement.

Souvent, les personnes qui tiennent ces établissements deviennent un peu comme votre père ou votre mère. Ils vous donnent l’impression de vous soutenir, mais ils vous exploitent comme un cheval de course, dit-elle.

Après la Saskatchewan, April Eve retourne en Alberta, puis s'installe à Vancouver et, finalement, à New York, où elle travaille dans un penthouse de luxe géré par le crime organisé à Manhattan. Parmi ses clients figurent des athlètes et des acteurs célèbres.

April Eve Wiberg.

April Eve Wiberg dans son appartement, peu de temps après son arrivée à New York.

Photo : April Eve Wiberg

Quand on arrive à New York, on se dit que, si on est capable d’y arriver là-bas, on peut y arriver n’importe où.

Toutefois, la santé d’April Eve se dégrade. Elle fait deux surdoses de cocaïne en deux mois. Une petite voix en elle lui dit que, si elle ne quitte pas rapidement l’industrie du sexe, elle n’en sortira pas vivante.

Si j’avais disparu à New York, ma famille ne m’aurait jamais retrouvée, dit-elle.

Parler pour aider

Peu de temps après son retour au Canada, en 2006, April Eve découvre le Centre pour mettre fin à l'exploitation sexuelle d'Edmonton, le CEASE, qui lutte contre l’exploitation sexuelle à Edmonton. Avec lui, elle participe à des groupes de soutien et rencontre d’autres victimes d’exploitation sexuelle. Cela m’a aidé à me reconstruire, dit-elle.

April Eve Wiberg et Kate Quinn devant un mur sur lequel des photos ont été accrochées.

April Eve Wiberg (droite) et Kate Quinn (gauche), la directrice générale du Center to End All Sexual Exploitation (CEASE), regardent les photos de personnes autochtones d'Edmonton disparues ou assassinées.

Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Elle fonde aussi le mouvement Stolen Sisters and Brothers Action Movement pour attirer l'attention sur le sort des personnes autochtones disparues ou assassinées.

Tout ce qui m'est arrivé m'a donné la force de me battre pour les autres.

Une citation de :April Eve Wiberg

Aujourd'hui, April Eve Wiberg a deux enfants et travaille en communication. Bien qu'elle ait caché son passé douloureux à ses proches pendant de nombreuses années, la militante dit maintenant ne plus pouvoir garder le silence.

Elle a témoigné devant l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, mise sur pied par Ottawa, et a raconté ce qui lui est arrivé devant le comité chargé de la lutte contre le trafic d’êtres humains du gouvernement albertain.

Je sais aujourd'hui que ce qui m'est arrivé n'est pas de ma faute ni de celle de ma famille. Cela fait partie d'un problème de société beaucoup plus grand.

Une citation de :April Eve Wiberg

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