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Des emplois pour Autochtones occupés par des Autochtones autodéclarés

Des employés de Service correctionnel Canada s’autodéclarent Autochtones afin d’obtenir des emplois au sein de l’agence fédérale, a appris Enquête. Une situation dénoncée par celles qui ont travaillé auprès de détenus issus des Premières Nations.

Une gardienne de prison dans un pénitencier.

Service correctionnel Canada veut embaucher du personnel issu des communautés autochtones.

Photo : La Presse canadienne

Cyndy Wylde garde un goût amer de ses 25 ans travaillés à Service correctionnel Canada. Algonquine et Atikamekw, elle s’est jointe à l’agence fédérale dans le but de faire changer les choses et d’aider les siens, qui sont surreprésentés en milieu carcéral.

On m’a approchée pour occuper un poste qui existe toujours, celui d'agent de développement auprès de la collectivité autochtone, donc ça a été le début des initiatives autochtones à Service correctionnel, dit-elle.

Portrait de Cyndy Wylde.

Cyndy Wylde a passé une grande partie de sa vie professionnelle à Service correctionnel Canada.

Photo : Lynn Pavone

Cyndy Wylde voyait d’un bon oeil la création de ce département des initiatives autochtones qui visait à répondre aux besoins de détenus issus des Premières Nations.

Pour réaliser sa mission, Service correctionnel Canada souhaitait avoir davantage de personnel autochtone. Être autochtone est même obligatoire pour occuper certains postes. C’est le cas des agents de liaison.

Cyndy Wylde ne s'attendait pas du tout à ce qui allait se passer par la suite.

J’ai eu la chance d’être maman puis, à chaque retour de congé de maternité, il y avait des gens qui étaient devenus autochtones en mon absence, des gens parmi mes collègues.

Cyndy Wylde

J’ai tellement entendu de mes superviseurs dire à quelqu’un : "Toi, tu as une ou deux plumes qui te poussent en arrière de la tête alors je pourrais te mettre sur ce poste quelques mois." Ce sont des choses que j’ai entendues. Je ne suis pas certaine que c’était des blagues, car ces personnes-là ont occupé le poste en question, ajoute Cyndy Wylde.

Elle n’est pas la seule à avoir constaté cette situation.

J'avais une collègue dans la division des initiatives autochtones, qui est d'ascendance portugaise. Elle s'est autodéclarée Micmaque, nous explique Dominique Launière, qui a aussi travaillé au département des initiatives autochtones.

Cyndy Wylde et Dominique Launière ont toutes deux porté plainte à des moments différents pour dénoncer la situation.

J'ai dénoncé ça pour que ça cesse, pour que les détenus puissent bénéficier des services qui leur sont réservés par des personnes qui connaissent leur réalité, nous explique Dominique Launière, qui est membre de la Nation malécite.

Portrait de Dominique Launière.

Dominique Launière est membre de la Nation malécite.

Photo : Radio-Canada

J’ai porté plainte parce que la personne qui se déclarait Autochtone plusieurs années après son entrée en service, moi, quand je l’ai rencontrée, elle n'était pas Autochtone. Comment quelqu’un peut-il devenir Autochtone comme ça? nous explique pour sa part Cyndy Wylde.

Pour obtenir un poste réservé aux Autochtones, une personne doit remplir un formulaire d’auto-identification et déclarer être Autochtone.

Service correctionnel Canada ne fait aucune vérification supplémentaire.

Moi, je reviens toujours au deux poids, deux mesures. Moi, je suis membre d'une Première Nation inscrite au registre des Indiens et je dois constamment prouver que je suis une Autochtone avec ma carte, affirme Cyndy Wylde, qui ne comprend pas qu’un organisme fédéral aussi important ne prenne pas la peine de valider si la personne qu’elle embauche est autochtone.

Ce même formulaire d’auto-identification est utilisé dans tous les ministères fédéraux.

Au Québec, le formulaire à remplir est relativement semblable.

Même phénomène chez les prisonniers

Des détenus profiteraient aussi du système en se déclarant Autochtones.

Ils auraient droit à des visites plus fréquentes, à des services adaptés et à la possibilité d’obtenir une libération conditionnelle plus rapidement. Des avantages qui incitent des détenus à s’identifier comme Autochtones et qui donnent lieu à des situations étranges.

Un détenu s'autodéclare Autochtone et, par la suite, décide qu'il ne l'est plus. Ça fait que là, il dit à son agent de libération conditionnelle : "Enlève ça, décoche le Autochtone dans mon dossier parce que ça ne me tente plus."(...) Un autre cas, c'est un détenu qui s'autodéclarait Innu puis qui, trois mois plus tard, disait : "Non, non, je ne suis plus Innu, je suis Mohawk.". Il changeait de nation comme il changeait de chemise, raconte Dominique Launière.

Les aînés occupent une place importante dans la culture autochtone. Dans le milieu carcéral, ils sont engagés pour aider à la réhabilitation des détenus.

Malheureusement, il est arrivé aussi dans cette sphère des autodéclarés qui ont nui au cheminement qu’on voulait faire aux initiatives autochtones, affirme Cyndy Wylde.

C'est des aînés autodéclarés qui font passer des entrevues aux nouveaux aînés qui veulent être embauchés par le service, ajoute Dominique Launière.

Les deux femmes dénoncent une situation invraisemblable : un aîné pas vraiment autochtone, et un agent de liaison autodéclaré sur un formulaire entrant en relation d’aide avec un prisonnier qui n’est pas plus autochtone que lui.

Il y en a beaucoup qui sont partis malheureusement, de bons employés qui auraient pu avoir une influence bénéfique. Ils sont partis avec amertume en se disant : "Ben coudonc, c’est quoi ça, on fabrique des Autochtones au Service correctionnel?"

Cyndy Wylde

Service correctionnel Canada a refusé notre demande d’entrevue.

Par courriel, l’agence fédérale affirme que les employés ont tous droit à l'autodéclaration et qu’elle n’a pas le pouvoir de déterminer si une personne est autochtone ou non.

Service correctionnel est même fier d’être le plus important employeur autochtone au sein de l’administration publique centrale.

Les grands perdants, ce sont les Premières Nations et les Inuits, car la surreprésentation ne fait qu’augmenter et ils ne bénéficient pas des services auxquels ils ont droit. C’est encore là de la discrimination systémique flagrante, à mon avis, conclut Cyndy Wylde.

Dominique Launière est décédée d'un cancer peu de temps après notre entrevue. Son conjoint affirme que ce dossier était fort important pour elle et qu'elle souhaitait que son témoignage soit entendu.

Le reportage de Jean-Marc Belzile et de Denis Roberge a été diffusé à Enquête jeudi à 21 h à ICI Télé et en reprise le samedi à 13 h. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 18 h 30.

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