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Le legs de Trump en sept questions à Karine Prémont, experte en politique américaine

Karine Prémont, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et directrice adjointe de l’Observatoire des États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand

Karine Prémont, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et directrice adjointe de l’Observatoire des États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand

Photo : André Vuillemin

Une nouvelle ère vient de commencer aux États-Unis avec l’assermentation du nouveau président démocrate Joe Biden. Son prédécesseur, Donald Trump, laisse une marque indélébile sur la fonction présidentielle. Son mandat aura été marqué par des scandales, et des affrontements politiques et juridiques hargneux. Que laisse le 45e président en héritage? Que contiendra sa bibliothèque présidentielle?

Bien peu d’éléments pourraient permettre aux générations futures de juger de la qualité de son seul mandat, croit Karine Prémont, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et directrice adjointe de l’Observatoire des États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand.

Comment la politologue, professeure, et chercheuse sort-elle de cette période qualifiée de surréaliste par plusieurs observateurs de la politique américaine?

Un petit peu ébranlée, évidemment, parce que ça fait 20 ans que j'étudie les États-Unis, toujours un peu avec les mêmes cadres d’analyse, avec les mêmes théories, avec les mêmes capacités raisonnables de prédire les choses. Après quatre ans, on se rend compte que ces outils-là sont insuffisants pour décrire les phénomènes qui se déroulent sous nos yeux avec beaucoup de force.

En même temps, cette présidence a bien révélé, pour moi, le biais du chercheur. J’ai toujours pensé qu’en étudiant les États-Unis plutôt que le Canada, je serais correcte dans le sens où je n’ai pas d’attaches émotives. Je ne vais pas voter, je n’ai pas de famille aux États-Unis, alors je serais détachée. Là, je me rends compte qu’on a des biais de chercheur qui nous empêchent de comprendre. C’est ce qui nous a empêchés d’imaginer une victoire de Trump en 2016. C’est ce qui nous empêche de voir la montée de la violence aux États-Unis, qui a culminé le 6 janvier avec l'insurrection du Congrès.

On a l’impression que ça s’est déroulé en quelques semaines cette affaire-là, alors que ça fait vingt, trente ans que ça se construit. Je suis ébranlée par ça. Je me remets en question, mais en même temps, ça me permet de remettre un peu les choses en ordre, c'est-à-dire d’essayer de tirer des leçons de ça en disant qu'il ne faut rien prendre pour acquis.,

La démocratie, c’est très fragile. Elle repose sur le consentement des gouvernés. À partir du moment où les gens refusent de jouer le jeu, ça ne tient pas à grand-chose.

Une citation de :Karine Prémont, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et directrice adjointe de l’Observatoire des États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand

Une tradition américaine veut qu’un président érige sa bibliothèque présidentielle une fois son ou ses mandats complétés. Parlez-nous d’abord de cette tradition.

Il y a toujours deux volets. Il y a un volet musée, où on trouve la documentation des grands événements de la présidence. Il y a beaucoup d’objets, c’est souvent très, très beau. Les fondations ont beaucoup d’argent pour mettre ça en œuvre. À la bibliothèque de Ronald Reagan, par exemple, à Simi Valley en Californie, on peut voir l’avion présidentiel Air Force One.

L'avion Air Force One est exposé au Musée Ronald Reagan, à Simi Valley, en Californie.

L'avion Air Force One est exposé au Musée Ronald Reagan, à Simi Valley, en Californie.

Photo : National Archives/Presidential Librairies

Il y a aussi le volet archives [qui est] accessible gratuitement aux chercheurs et au grand public. Les présidents sont obligés, par la loi, de garder tous les documents de leur présidence. Évidemment, il y a des documents classifiés pour toutes sortes de raisons. Ça prend quelques années avant que tout ça soit archivé aussi. Je vous dirais que jusqu’à Clinton, on a accès à presque tout.

On comprend aussi que ces musées-là ne mettent pas l’accent sur les mauvais coups. Il n’y a pas beaucoup d’espace consacré à Monica Lewinsky à Little Rock Arkansas, dans la bibliothèque de Bill Clinton, on le comprend.

Une citation de :Karine Prémont

Toutefois, au musée de Richard Nixon, il y a vraiment tout un pan sur le Watergate, qui est super bien fait, qui n’est pas complaisant du tout. Ça dépend, je vous dirais, de la fondation. Toujours à la bibliothèque de Nixon, sa maison de naissance est là. Il est enterré là avec sa femme.

Les bibliothèques présidentielles sont vraiment un lieu de pèlerinage, de recherche, d’apprentissage et d’éducation. Il est possible de louer des salles, on peut même s’y marier. Il y a cette idée de garder l’héritage des présidents. Ça fait partie aussi de la construction du mythe des États-Unis et de la démocratie américaine.


Est-ce que Donald Trump aura sa bibliothèque présidentielle?

Pour l’instant, il n’y a pas de raison qu’il ne l’ait pas. Je fais d’abord le parallèle avec Richard Nixon, si jamais Donald Trump était destitué. Richard Nixon, qui a démissionné, au début, tous ses documents ont été envoyés aux archives nationales à Washington D.C. C’est là qu’on pouvait y avoir accès. C’est seulement en 2004, 10 ans après sa mort, que sa bibliothèque a été inaugurée.

Ce sont toujours des procédés qui prennent un certain temps. S’il était destitué, il pourrait l’avoir quand même. Ces bibliothèques sont financées par des fonds privés. Serait-elle liée au réseau de bibliothèques nationales? Tout reste à voir.

Une citation de :Karine Prémont

Trump a dit qu’il voulait amasser deux milliards de dollars [pour cette bibliothèque]. C’est beaucoup plus que n’importe quel président. On comprend l’état d’esprit de celui-ci. Maintenant, on se demande ce qu’il va y avoir dans cette bibliothèque-là, dans la partie archives. Au début de sa présidence, Trump détruisait systématiquement tous les documents. Il avait l’habitude de déchirer tous les papiers en fines lanières après les avoir lu, comme quand il était homme d’affaires.

On sait que les principales communications de Trump sont par tweets. On ne sait pas trop ce qui va rester. Probablement qu’on va se rendre compte, quand on aura accès à tout, qu’il y a beaucoup de documents qui n’existent pas, qu’on n’a pas. Il y a beaucoup de réunions où on n’a pas pris de notes, par exemple. En fait, il y a très peu de réunions formelles. C’est un peu ça le problème avec l’administration Trump.

Quand on visite la bibliothèque de Lyndon B. Johnson, par exemple, on a accès à des comptes-rendus de toutes les réunions. Qui était là? Qui a envoyé tel mémo à qui et quand? Et à quel sujet? Quelle a été la réponse du président? On est capable de retracer le fil des décisions. S’il n'y a pas de notes qui sont prises, s’il n’y a pas de comptes-rendus de décisions formelles, qu’est qu’on pourra trouver dans ces archives? C’est un grand mystère.

Photo d'archive montrant le président Johnson, en 1965

Le président Johnson discute de la guerre du Vietnam, en 1965

Photo : National Archives/Presidential Librairies

Il faudra voir si la présidence Trump est une parenthèse, ou si c’est le début de quelque chose. Si c’est le début de quelque chose, peut-être que tout le système des bibliothèques présidentielles va être transformé aussi. Peut-être qu’il y aura de moins en moins de communications formelles, de traces, j’en sais rien. Aussi, avec la numérisation, avec les courriels. Déjà, chercher dans la bibliothèque de Clinton, c’est différent que de chercher dans la bibliothèque de Reagan ou de Kennedy. Un courriel, ce n’est pas pareil qu’un document annoté à la main. On fait souvent des blagues en disant que la bibliothèque de Trump, ce sera un paquet d’écrans, avec des tweets qui défilent.


Dans 50 ans, qu’est-ce que l’Histoire retiendra de la présidence de Donald Trump?

Encore une fois, il y a une espèce de brouillard autour de ça. C’est une espèce de mélodrame qu’on n’est pas encore capable de décortiquer. Ça prend un peu de recul historique pour voir tout ça. Je pense qu’au niveau intérieur, ce que tout le monde souligne, c’est l’empreinte de Trump sur le système judiciaire. C'est un héritage, une marque qui va perdurer pendant très longtemps. Et les décisions, c’est surtout celles qu’il n’aura pas prises. De sortir de tous les traités internationaux ou à peu près, l’Accord de Paris sur l’environnement, l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, de renégocier l’ALÉNA, c’est cette espèce de mur qui a été construit entre les États-Unis et le reste du monde. Cette volonté de ne pas intervenir à l’étranger, de se retirer. Le repli sur soi des États-Unis, c’est la plus grande marque de Trump.

Donald Trump fait un salut de la main près d'un hélicoptère.

Donald Trump fait un signe de la main avant d'embarquer à bord de l'hélicoptère présidentiel Marine One, après avoir quitté la Maison-Blanche pour la dernière fois, peu après 8 h.

Photo : Getty Images / AFP/MANDEL NGAN


En quoi cette présidence très singulière a-t-elle changé l’étude et l’enseignement de la politique américaine?

Beaucoup de choses. Les outils qu’on leur enseigne se sont révélés, du jour au lendemain, pas trop adéquats, et je pense que cela a troublé beaucoup d’étudiants. Du point de vue des profs, il y a aussi une plus grande prudence, en tout cas en ce qui me concerne. Je me rends compte que je ne peux pas parler avec autant de désinvolture de la présidence de Trump que je le faisais de Barack Obama, de George W. Bush ou de Bill Clinton.

Du point de vue des étudiants, son mandat a un peu affecté notre crédibilité comme professeur et comme expert.

Une citation de :Karine Prémont

Il y a des étudiants qui ne s’affichent pas nécessairement pro-Trump, mais qui le sont. Ils nous en parlent de différentes façons, soit dans leurs travaux, soit dans les courriels qu’ils nous écrivent, soit dans l’évaluation qu’ils font de nos cours, et ils prennent ça comme une critique personnelle quand on se moque de Trump, ou quand on dit que ce qu’il fait n’est pas adéquat ou habituel.

En même temps, c’est quelque chose qu’on sent depuis quelques années, justement, cette espèce de rejet de l’expertise en général au sein de la société occidentale.

N’importe qui aujourd’hui dans les médias peut commenter la politique américaine, sans jamais l’avoir étudiée. C’est un peu troublant, mais c’est un peu comme ça pour tous les sujets.

Une citation de :Karine Prémont

Il y a aussi un glissement vers la droite des sociétés occidentales avec les médias sociaux, la montée des théories du complot. Tout ça existait préalablement, mais dans une salle de classe, c’est un peu une chambre d'échos... Tout ça résonne.

Mon premier réflexe au début était un peu d’éviter les débats justement, d’être la plus neutre possible. Alors j’ai décidé, il y a deux ou trois ans, de dire à mes étudiants en début de session : Je vais tout de suite vous dire pourquoi je n’aime pas Donald Trump. Comme politologue, un président qui méprise les institutions qu’il est censé représenter, vous comprenez que c’est contre-intuitif. C’est une personne qui est raciste, qui est misogyne, qui est xénophobe. Je ne peux pas accepter ça comme citoyenne, alors je ne l'accepterai pas du président des États-Unis. C’est une phrase que je n’aurais jamais prononcée sous une autre administration.


Une partie du monde a toujours été un peu en apnée pendant ces quatre années en se disant : quelle catastrophe internationale va-t-il déclencher? Finalement, c’est dans sa propre cour, à quelques mètres de sa résidence de fonctions, la Maison-Blanche, que la catastrophe est survenue.

Oui, ça fait partie des choses qu’on a pas bien comprises de Trump. C’est qu’on s’est imaginé que ce serait quelqu’un qui appuierait sur le bouton nucléaire n’importe quand, pour n’importe quelle raison. Qu’il enverrait des troupes n’importe où, qui partirait en guerre contre n’importe qui, alors que c’est quelqu’un qui est profondément anti-interventionniste. C’est quelqu’un qui ne souhaite pas que les États-Unis s’impliquent à l’international, parce qu’il considère que les États-Unis en ont déjà assez fait pour le monde.

Je pense que c’est surtout ça qu’on a craint. C’est pour ça que je reviens au biais du chercheur, parce qu’on n’a pas compris à quel point la démocratie américaine était ébranlée de l’intérieur. On a projeté cette crainte-là à l’international en se demandant : Quel est le pire qui peut arriver? C’est une guerre, un conflit mondial?

Le pire qui peut arriver, c’est plutôt de mettre les États-Unis à feu et à sang. C’est de faire retourner les Américains les uns contre les autres. C’est de s'arranger pour que la moitié de la population ne croie pas en la légitimité des institutions démocratiques, et de permettre à ces gens-là d’exercer une certaine violence sans punition.

Une citation de :Karine Prémont

Que ces gens aient pu entrer au congrès aussi facilement¸ ça a choqué tout le monde, surtout quand on met ça en contraste avec les mesures qui avaient été prises lors des manifestations Black Lives Matter, ou autres manifestations de ce genre durant l’été. On n'avait pas imaginé que ça pouvait se produire aux États-Unis, on l’avait imaginé à l’étranger.

Je pense que Trump a quand même ébranlé les institutions internationales. On le verra plus dans les prochaines années, dépendamment de ce que le nouveau président Joe Biden décidera de faire [mais] le socle international est fragilisé forcément. [Sauf que]c’est venu de l’intérieur, alors qu’on pensait que ça viendrait de l’extérieur. Justement, parce qu’on avait ce biais, cette incapacité de croire que les États-Unis pouvaient se retourner en terme démocratique.

Karine Prémont dans un corridor

"Je me rends compte que je ne peux pas parler avec autant de désinvolture de la présidence de Trump que je le faisais de Barack Obama, de George W. Bush ou de Bill Clinton."

Photo : André Vuillemin


Est-ce que Karine Prémont ira consulter la future bibliothèque présidentielle de Donald Trump?

Ah! (Soupir). En fait, je ne choisis pas tant les bibliothèques où je vais par rapport au président, mais bien par rapport aux sujets que j'étudie. Comme je travaille en politique étrangère, s'il y a des décisions sur lesquelles je travaille ou des thèmes sur lesquels je travaille qui impliquent que j’aille à la bibliothèque de Trump, il faudra voir ce qu’il y a là. Par exemple, le nouveau projet de recherche sur lequel je vais travailler, c’est l’influence des femmes sur la politique étrangère des États-Unis au sein des instances décisionnelles. Est-ce qu’une femme qui est secrétaire d’État a le même accès au président qu’un homme? Sur quels enjeux est-elle influente? Il y a eu quelques femmes qui ont occupé des postes de politique étrangère et de sécurité nationale au sein de l’administration Trump. Ce n’est pas impossible que j’aie besoin d’aller voir ce matériel-là, mais je ne paierai pas 13 dollars pour aller voir le musée Trump!

La plus ancienne bibliothèque présidentielle du réseau officiel des Archives nationales des États-Unis est celle de Herbert Hoover, qui fut président de 1929 à 1933. Elle est située à West Branch, en Iowa. Le réseau prend forme officiellement en 1939 sous la présidence de Franklin Delano Roosevelt. La 14e bibliothèque du réseau sera celle de Barack Obama, érigée au parc Jackson dans la ville de Chicago en Illinois.

Pour consulter des photos d'archives des bibliothèques présidentielles : https://www.archives.gov/presidential-libraries

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