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Analyse

Acquisition avortée pour Couche-Tard : l'étrange semaine d'Alain Bouchard

Peut-être qu’Alain Bouchard cherche à protéger son entreprise d’une offre éventuelle d’un acquéreur étranger?

Gros plan d'Alain Bouchard devant le logo de Couche-Tard.

Alain Bouchard, fondateur et patron de Couche-Tard

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Étrange semaine pour Couche-Tard et Alain Bouchard, qui étaient sur le point de réaliser le coup du siècle avec l’acquisition envisagée de Carrefour, mais qui s’est finalement terminée en queue de poisson. Après une fin de non-recevoir du gouvernement français, Alain Bouchard, qui s'était déplacé à Paris pour l'occasion, a « tiré la plogue », si vous me permettez l'expression, et retiré l’offre de 25 milliards de dollars qui n’avait même pas encore été formellement déposée. Quel message envoie donc Couche-Tard?

En fin de compte, entre l’audace habituelle de l’entrepreneur Alain Bouchard et un risque mal évalué, qui aurait signifié notamment une hausse importante de l’endettement, les actionnaires de Couche-Tard ont paru surpris et ahuris par la tentative ratée de Couche-Tard en France. Comme l’exprimaient en fin de semaine les analystes de CIBC, le geste de Couche-Tard a semé plus de doutes et de confusion que d’enthousiasme chez les investisseurs.

En faisant une offre pour Carrefour, Couche-Tard a donné l’impression de changer de stratégie, de se détourner de son secteur de prédilection depuis 40 ans et d’avancer dans une nouvelle aventure, comme si le monde du dépanneur n’avait plus d’avenir. Ce n’est pas le cas, puisque Carrefour compte un bon nombre de magasins de proximité et différentes formules commerciales porteuses, pas seulement des supermarchés et des hypermarchés.

Des clients sortent d'un magasin du géant français du commerce de détail Carrefour.

Un magasin du géant français du commerce de détail Carrefour

Photo : Getty Images / LOIC VENANCE

Se protéger d’une offre?

Peut-être qu’Alain Bouchard cherche à protéger son entreprise d’une offre éventuelle d’un acquéreur étranger? Une clause datant des années 1990 prévoit que les actions à droit de votes multiples, qui donnent le contrôle de l’entreprise à ses principaux actionnaires, viendront à échéance quand les quatre grands dirigeants auront atteint 65 ans. C’est ce qui va se passer à la fin de 2021, en décembre prochain.

Avec la tombée des droits de vote multiples, les quatre actionnaires détiendront près de 25 % des actions, une part minoritaire. L’entreprise pourrait s’exposer ainsi à une offre d’achat d’un grand groupe comme Carrefour, justement, qui pourrait faire basculer l’entreprise de Laval entre des mains étrangères. Cela dit, avec un appui de la Caisse de dépôt et d’autres grands gestionnaires canadiens, Couche-Tard pourrait bloquer une offre hostile sans grandes difficultés.

Pourquoi pas d’autres dépanneurs?

Après avoir laissé tomber son offre pour Caltex, en Australie, et avoir échappé Speedway aux mains de 7-Eleven, il est étonnant que Couche-Tard ne tente pas de nouveau d’acheter Casey’s, aux États-Unis, ou d’autres propriétaires de magasins de proximité et de stations-service en Asie, au Japon ou en Corée du Sud.

Déjà, Couche-Tard cherche à faire évoluer son modèle vers de nouvelles offres alimentaires de proximité, qui apportent de meilleures marges, avec une tentative affirmée pour aller chercher le marché du cannabis, et avec un réseau de bornes électriques pour maintenir le marché des automobilistes.

Alain Bouchard est un entrepreneur. Il cherche à construire, grandir, développer. Il travaille avec l’Américain Brian Hannasch depuis des années, qui est PDG de l’entreprise depuis 2014, et Claude Tessier, chef de la direction financière, un ancien haut dirigeant d’IGA. On imagine que les visions de ces trois hommes sont complémentaires, mais qu’elles peuvent aussi amener l’entreprise dans différentes directions.

En conférence téléphonique, lundi matin, le PDG Brian Hannasch disait que l'entreprise pourrait reconsidérer une offre pour Carrefour si le gouvernement français modifie son approche. En attendant, les deux entreprises vont travailler à des partenariats sur l'achat d'essence, le développement de marques et la distribution.

Brian Hannasch affirme que l’entreprise va continuer de magasiner dans le marché, parce que son objectif demeure de doubler ses profits en 2023.

Vous avez dit sécurité alimentaire?

C’est en utilisant l’incroyable argument de la sécurité alimentaire que le ministre français de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, a mené la charge contre l’offre de Couche-Tard dans les médias français. En raison de la COVID-19, a-t-il dit, les Français sont plus sensibles à la sécurité alimentaire, et l’acquisition d’un géant de la distribution par une entreprise canadienne pourrait mettre en danger cette sécurité.

Sachant qu’à peine 20 % de ce que les Français consomment dans leur assiette est importé, invoquer un tel argument semble être un peu fort de ketchup!

De plus, parler de sécurité alimentaire dans un pays reconnu pour sa cuisine et son savoir-faire culinaire, son agriculture et son terroir est tout de même étonnant. Faut-il le rappeler : la France est un pays du G7, l’un des plus riches et des plus puissants de la planète. Sa sécurité alimentaire pourrait sans problème se remettre d’un changement d’actionnaires chez Carrefour.

Le ministre français de l'Économie et des Finances, Bruno Le Maire

Le ministre français de l'Économie et des Finances, Bruno Le Maire

Photo : AFP/Getty Images / ALAIN JOCARD

Dans les faits, l’affaire est essentiellement politique. Bruno Le Maire aurait pu simplement exprimer son désir de maintenir à Paris le pouvoir décisionnel du premier employeur privé de France et sa conviction que Carrefour, marque emblématique du pays, devrait tout simplement rester française. On aurait compris, puisqu’on imagine bien qu’on aurait réagi de la même façon si la transaction inverse avait été annoncée.

Il est probablement impossible pour Bruno Le Maire de jouer d’arguments aussi simples en raison de l’accord de libre-échange que son pays et toute l’Europe a conclu avec le Canada, qui promeut des échanges ouverts, sans entraves, en faveur des investissements des uns et des autres de part et d’autre de l’Atlantique.

Comment la France pourrait-elle refuser à Couche-Tard d’investir dans Carrefour, alors que le Canada permet à Veolia de soumissionner sur des appels d’offres publics et qu’Alstom peut acheter Bombardier Transport?

Il y a fort à parier qu’Emmanuel Macron cherche à éviter de présenter, à un peu plus d’un an de la présidentielle, l’image du politicien qui vend un fleuron de son pays à un groupe étranger face à une Marine Le Pen qui ne manquerait pas de lui reprocher une forme de libéralisme débridé. Je n’irai pas plus loin sur ce terrain, mais disons que le contexte politique semble plus crédible, comme explication à l’opposition viscérale de Bruno Le Maire, que cette improbable insécurité alimentaire.

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