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Le bilan pas toujours vert d’Angela Merkel

Au tournant du millénaire, l’Allemagne s’est donné la réputation d’un pays écolo, et Angela Merkel était même surnommée la « Klima-Kanzlerin », la chancelière du climat. En cette fin de quatrième mandat, la réalité allemande est plus grise, voire noir charbon.

mine machinerie

La mine à ciel ouvert de Garzweiler, au nord-ouest de Cologne, est l’une des plus importantes encore en activité en Europe.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Il faut plusieurs minutes de route pour arriver là où Klaus Emmerich veut nous emmener. Autour de nous, peu de végétation; surtout des buttes de terre. Tout est brun, noir ou gris.

Nous circulons au cœur de la mine à ciel ouvert de Garzweiler, l’une des plus importantes à être encore en activité en Europe. Elle occupe plus de 58 kilomètres carrés dans la campagne au nord-ouest de Cologne.

Klaus Emmerich nous guide dans ce vaste labyrinthe qu’il connaît bien. Il y travaille depuis son adolescence. Maintenant en fin de carrière, il est l’un des responsables du syndicat des employés.

Klaus Emmerich devant la mine.

Klaus Emmerich, un des responsables du syndicat des employés de la mine de Garzweiler, exploitée par le géant RWE

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Ici, tout est plus grand que nature : la taille des machines, la longueur des chemins privés et celle des tapis roulants qui transportent le charbon.

C’est du lignite, qui est extrait du sous-sol de ce coin du pays. Une matière plus polluante et moins performante que le charbon noir… et dont l’Allemagne est le plus grand producteur mondial.

Un charbon crucial pour l’économie allemande

Si on laisse le lignite tranquille encore quelques millions d’années, on aura des diamants! plaisante Klaus Emmerich. Mais on n’a pas le temps…

Pas le temps, parce qu’il faut l’extraire et le brûler. Les charbons, toutes natures confondues, représentent environ le quart de toute l’électricité consommée en Allemagne.

Machinerie.

Dans la mine de Garzweiler, on fait l'extraction de lignite, une matière plus polluante et moins performante que le charbon noir.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Cette électricité bon marché fait le bonheur des grandes industries énergivores allemandes, comme l’automobile. Des industries qui pèsent lourd dans l’économie du pays.

Autour de la mine, il y a beaucoup d’industries qui consomment beaucoup d’énergie. Elles sont ici parce que l’électricité est bon marché. Ça représente des centaines de milliers d’emplois dans la région.

Klaus Emmerich, mineur

L’homme n’est pas contre les énergies renouvelables, qui procurent tout de même près de la moitié de l’électricité allemande. C’est extrêmement important de continuer à les développer, explique-t-il.

Le mineur veut surtout s’assurer que son industrie ne disparaîtra pas avant d’avoir exploité au maximum les ressources. Si on ferme trop vite, on n’aura pas le temps de s’adapter, dit-il; de trouver des emplois à ceux qui dépendent du charbon.

Machinerie.

La mine de Garzweiler

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Angela Merkel est l’une des dirigeantes qui ont beaucoup poussé pour des ententes internationales sur le climat, du protocole de Kyoto en 1997 jusqu’aux objectifs européens de réduction des gaz à effet de serre (GES), négociés il y a quelques semaines à peine.

Mais la chancelière a parfois cédé aux pressions des lobbys industriels allemands, notamment ceux de l’automobile. Sa décision de fermer rapidement les centrales nucléaires accorde aussi un poids plus important à l’électricité produite grâce au charbon.

Sous Angela Merkel, gouvernements et industries se sont entendus pour que l’exploitation du charbon cesse en 2038 au plus tard. Un horizon plus court qu’espéré, mais dont l’industrie compte tirer le plus de profit possible.

Ces villages qui seront avalés par la mine

C’est là-bas! Vous voyez l’église? Sur un belvédère qui surplombe la gigantesque mine, Klaus Emmerich montre du doigt un clocher à peine visible à l’horizon.

Cette église trône dans un petit village situé à trois kilomètres à vol d’oiseau. C’est dans cette direction que bougent les pelleteuses de la mine Garzweiler. Le village, lui, est appelé à disparaître.

Des maisons abandonnées.

La grande majorité des maisons de Lützerath sont vides, prêtes à être démolies. Des gardiens privés empêchent des militants de les occuper.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Nous avons besoin de beaucoup d’énergie! lance le mineur. Nous avons besoin d’emplois pour tous les Allemands.

Il faut une quinzaine de minutes en voiture pour sortir de la mine et atteindre Lützerath, l'un de ces cinq villages qui seront bientôt détruits par l’exploitation du charbon.

Nous venons y rencontrer Eckhardt Heukamp, un petit agriculteur qui est aussi le dernier des habitants à résister aux offres financières du géant minier RWE.

Ma situation est excellente ici. Ma maison est entourée de champs. J’ai énormément de place. Avec l’argent que me propose RWE, je ne pourrai jamais la retrouver ailleurs.

Eckhardt Heukamp, agriculteur
Eckhardt Heukamp pointe quelque chose du doigt.

Eckhardt Heukamp est un petit agriculteur de Lützerath, l'un de ces cinq villages qui seront bientôt détruits par l’exploitation du charbon.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Devant sa maison ancestrale, Eckhardt Heukamp montre du doigt des espaces vides. Des arbres et des maisons déjà détruites par la compagnie minière. Des terrains vagues en attente d’être creusés.

L’agriculteur lance la pierre à Angela Merkel et aux politiciens allemands. Il les juge peu sérieux sur les questions climatiques et trop dépendants des dollars de l’industrie minière.

Ça se voit facilement dans les décisions des politiciens, affirme M. Heukamp. Bien sûr, on ne peut pas abandonner l'exploitation minière du jour au lendemain. Mais il y a aussi tout plein d’entreprises en Allemagne qui ferment. Et ce sont 7000, 8000 ou 10 000 personnes qui perdent leur emploi.

Un mur de briques barré de slogans

Slogans et insultes inscrits sur les murs d'une maison qui sera démolie sous peu à Lützerath

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Eckhardt Heukamp refuse d’accepter une offre de dédommagement de la minière. Il espère préserver sa maison ancestrale, mais aussi dénoncer la puissance de l’industrie du charbon.

Il a permis à une poignée de militants d’occuper l'une de ses propriétés; de jeunes adultes, surtout, qui espèrent bien freiner l’avancée des pelleteuses et protéger le village.

Pas la chancelière du climat

Cette mine est inutile, assure le porte-parole régional de Bund, un des plus grands groupes environnementaux d’Allemagne.

Dirk Jansen accuse Angela Merkel de s’être façonné une image internationale de leader verte qui ne colle plus à la réalité du pays.

On peut dire qu’elle est opportuniste. Elle a toujours soutenu l’industrie du charbon. Elle a signalé la fin de cette industrie beaucoup trop tard et beaucoup trop timidement. À cause de cela, l’Allemagne risque de ne jamais atteindre ses obligations internationales.

Dirk Jansen, environnementaliste
Dirk Jansen dans son bureau.

Dirk Jansen, porte-parole régional de Bund, un des plus grands groupes environnementaux d’Allemagne

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

La preuve est dans les données : les émissions de GES ont peu diminué sous Merkel. En 2020, l’Allemagne a bien atteint ses cibles de réductions, mais c’est surtout attribuable au ralentissement économique lié à la pandémie.

Pour la chancelière allemande, c’est la crise économique de 2008 qui semble avoir marqué un point tournant. Les emplois et l’économie valaient mieux que la sauvegarde du climat.

Elle n'entrera pas dans l'histoire comme chancelière du climat, prédit Karl-Rudolf Korte, politologue à l’Université Duisburg-Essen, mais plutôt comme une guide dans les crises.

Angela Merkel répète qu’elle aurait aimé en faire plus. Mais elle a voulu rester pragmatique, chercher à satisfaire les attentes des Allemands d’aujourd’hui tout en pensant à leurs petits-enfants.

Karl-Rudolf Korte, politologue
Un panneau sur lequel est écrit Arrêt.

La mine de Garzweiler

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Un choix logique aux yeux de Klaus Emmerich, qui travaille dans le charbon, comme son père et son grand-père avant lui.

On veut de vrais emplois pour faire vivre la région, lance-t-il. Pas des boulots dans les petites entreprises de logistique qui paient 6 euros de l’heure.

Dans son petit village menacé, Eckhardt Heukamp, lui, voit déjà des clôtures apparaître autour des maisons qui seront prochainement démolies. Lui-même ne se fait pas trop d’illusions et se résigne à déménager bientôt.

Sous le village, il y a énormément de charbon : 40 mètres d'épaisseur. Cela reste très rentable. Les politiciens sont derrière l’entreprise, derrière la destruction du village.

Ça sera très difficile de l’éviter, admet-il. Je ne pourrai pas l’empêcher.

Un texte de Yanik Dumont Baron, correspondant en Europe

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