•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Envoyée spéciale

Insurrection appréhendée ou le blues de « Full metal jacket »

Un homme cagoulé, masqué, en habit de camouflage, tient une balle de fusil entre son pouce et son index.

Nadir, 21 ans, montre fièrement sa balle chemisée (full metal jacket), près du Capitole d'Atlanta, en Georgie, le 17 janvier 2021.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’État de la Georgie avait déployé l’artillerie lourde avec une centaine de soldats de la Garde nationale et des véhicules blindés. Il y avait aussi des dizaines de journalistes, caméramans et photographes devant le Capitole à Atlanta dimanche. Seuls deux manifestants sont venus.

Il s’appelle Nadir. Il a tout juste 21 ans et travaille dans un fast food. Il est en colère contre beaucoup de choses. Avec la pandémie, continuer de travailler dans la restauration est difficile. Il a l’impression que les mesures sanitaires sont conçues contre les travailleurs, que le gouvernement met des bâtons dans les roues de l’économie et que ce sera pire avec les démocrates. Joe Biden est un socialiste et je suis là pour défendre et libérer mon pays contre le communisme, a-t-il affirmé avec énergie.

Nadir a quitté l'État de New York pour la Georgie, il y a moins d’un an. Ça, c’est un "full metal jacket" et à New York, il m’empêchait de me balader avec. Nadir exhibe sa balle blindée avec fierté. Il sourit candidement tel un enfant qui montre un jouet qu’il aime particulièrement. C’est un régime dictatorial, New York, ajoute-t-il tout aussi candidement. Le jeune homme n’est pas agressif. En fait, il est heureux de nous parler. Il a envie d’expliquer qu’il ne cherche pas la bagarre, qu’il est là parce qu’il veut défendre la Constitution américaine, tout simplement.

Lui et son copain qui se fait appeler Shadow (ombre), et qui a lui aussi 21 ans et travaille dans une épicerie, sont les deux seuls manifestants à s’être pointés devant le capitole de la Georgie. Je demande aux deux jeunes hommes où sont les autres, les insurgés annoncés par le FBI? Les milices d’extrême droite cherchent surtout à déclencher de la violence. Ici, il n’y a aucune chance de se battre. Les forces de l’ordre sont beaucoup trop présentes. Ils auront manqué de courage, dit Nadir. Shadow pense qu’ils ont eu peur de se faire arrêter. Beaucoup pensent que cette manifestation était un piège, ajoute-t-il.

Les deux jeunes disent spontanément que c’est une bonne chose. Ils dénoncent l'assaut de ces groupes d’extrême droite contre le Capitole à Washington, le 6 janvier dernier. C’était vraiment con, insiste Nadir.

Donc, vous ne faites pas partie de ces groupes?

Pas du tout, répondent les deux jeunes adeptes de mitraillettes et de Full Metal Jacket. Les gens mélangent tout!

Je demande à Nadir de m’expliquer la différence. Nous, nous sommes des gardiens de la paix et de la liberté et il faut être armé pour nous défendre contre ceux qui veulent nous enlever nos droits, lance Nadir avec l’emphase et l’idéalisme que lui confère la jeunesse. Les milices de droite, ce sont juste des brutes, conclut-il.

Une jeune femme replace ses cheveux sous son casque.

Une membre de la Garde nationale américaine semble plutôt détendue tandis qu'elle est déployée devant le Capitole d'Atlanta.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Devant le Capitole, les policiers militaires sont visiblement détendus. L’un fume tranquillement une cigarette. Dans un véhicule blindé, une toute jeune femme mange tranquillement une galette de riz, puis elle se regarde dans le miroir du véhicule, replace une mèche rebelle sous le casque. Je lui demande son âge. Elle a 26 ans. Les soldats lourdement armés autour du véhicule ont à peu près tous la jeune vingtaine. Je leur demande à tour de rôle. Ils répondent. De toute façon, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire. Le plus jeune a 21 ans, le plus vieux 26. La même génération que les deux manifestants. Eux aussi, défendent la démocratie à leur façon.

Portrait en plan rapporché d'un homme avec un tatouage sur la joue.

Harold Smith vit dans la rue, à Atlanta.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

De l’autre côté de la rue, sous le porche de l’église baptiste, Harold Smith observe la scène. Il est aux premières loges et, ici, chez lui. Smith dort à cet endroit depuis deux ans. Comme des dizaines d'itinérants qui se sont construit des abris de fortune autour du Capitole, il n’a pas voulu quitter le périmètre, même si des travailleurs communautaires le lui ont suggéré.

Je veux voir ce qui va se passer, dit-il cynique, le regard amusé, allumé.

Le sans-abri est philosophe. Aux États-Unis, les gens meurent dans la rue et tout le monde s’en fout, dit-il. Il pointe dans la direction des soldats, des véhicules.

Il y a tous ces moyens déployés et moi, je n’ai pas d’endroit où vivre dignement. Mais ça, on ne s’en occupe pas, ça fait un moins bon spectacle à la télévision, dit-il avec ironie.

Les États-Unis, c’est un pays épeurant qui a la fureur dans son ADN. C’est : soit tu es mon ami, soit je vais te piétiner. C’est toujours le pays de l’esclavage, mais transposé dans un autre espace-temps et ça ne va pas changer. Émeute ou pas , affirme Harold, qui s’est fait tatouer une petite couronne sur le visage. Moi, je suis libre, je suis un roi, même si je n’ai rien , conclut-il le regard noir et fier.

Un homme se tient près d'un vélo de route, devant le Capitole.

Jethro Jones, 65 ans, rencontré devant le Capitole d'Atlanta le 17 janvier 2021.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un cycliste passe devant l’édifice du Capitole. Il est Blanc. Il est visiblement aisé. Son vélo vaut une fortune. C’est un démocrate. Il a 65 ans et s’appelle Jethro Jones. Et il tient le même discours ou presque que l’itinérant. La définition des États-Unis : disparités économiques. Il y a ceux qui n’arrivent pas à boucler les fins de mois et il y a les autres. Le rêve américain n’existe plus.

Vous n’aviez pas peur de venir ici en vélo? Le périmètre autour du Capitole évoque une scène de guerre civile.

Non. C’était évident que les guerriers de pacotilles ne viendraient pas narguer autant de policiers. Ces gens s’attaquent aux faibles. Ce sont des intimidateurs. Jethro Jones fait une pause. Il réfléchit et ajoute : Des intimidateurs mal informés, parce que mal éduqués. L’éducation! Tout est une question d’éducation! Ces gens qui veulent en découdre avec les autorités croient sincèrement qu’ils défendent leur pays parce qu’ils manquent d’éducation.

Sous le soleil franc de janvier, dans cette scène étrange, M. Jones nous salue joyeusement. Il remonte sur son vélo dispendieux. Mais, avant de repartir pour sa balade du dimanche, il tient à nous prévenir. Il évoque le fait qu’Atlanta a fait la différence dans le dernier vote en faveur des démocrates, que c’est un milieu urbain, diversifié, libéral, mais que dans la Georgie rurale, il y a toujours des réunions du Klu Klux Klan.

On apprenait dimanche que le compte Twitter de la représentante de la Georgie Marjorie Taylor Greene a été suspendu. Cette partisane du groupe complotiste QAnon avait affirmé erronément que la victoire démocrate en Georgie au début du mois de janvier était attribuable à une fraude électorale.

Avant de partir, le cycliste nous lance : Il ne se passera rien aujourd’hui, mais le manque d’éducation, l’incompréhension, et la colère qui en découle, ça, c’est là pour longtemps. Bonne journée.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !