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Analyse

Doug Ford vend la même salade

Le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, ajuste le microphone de la travailleuse de première ligne Anita Quidangen après qu'elle eut reçu la première dose du vaccin Pfizer-BioNTech à Toronto.

Après avoir passé la première semaine du mois de janvier à multiplier les séances photo pour l'arrivée du vaccin, Doug Ford est désormais en mode rattrapage alors que la transmission communautaire ne cesse de s'accélérer.

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Doug Ford a finalement administré cette semaine le « traitement choc » qu’il promettait aux plus de 30 % d’Ontariens qui défient les règles sanitaires, sous la forme d’un décret les ordonnant de rester à la maison. Osez y contrevenir, tonnait-il mardi, et vous recevrez une amende salée.

Dans les faits, le premier ministre de l’Ontario vend la même salade. Le décret compte 29 exceptions. N’importe quel Ontarien interpellé dans la rue peut prétendre qu’il est un travailleur essentiel ou qu’il se rend à l’épicerie. Même les chefs de police préviennent qu’il n’y aura pas de contrôles aléatoires.

Les autoroutes et les trottoirs ne sont donc pas vidés. Les différences entre le confinement et ce nouveau décret sont esthétiques : on se fie encore au bon vouloir des Ontariens. Certes, les policiers reçoivent quelques nouveaux pouvoirs, comme celui de donner des amendes aux citoyens s’ils refusent de porter le masque à l’intérieur.

Mais les forces de l’ordre ne peuvent pas ordonner aux gens de rester chez eux. Contrairement au Québec, ils n’ont pas le droit, en vertu du décret, d'entrer dans les domiciles, d'intercepter des véhicules ou d'obliger les piétons à fournir une lettre de leur employeur. Il y a fort à parier que je ne me servirai pas de celle que m’a fournie, au cas où, mon patron à Radio-Canada.

La stratégie de Doug Ford ressemble plus à un rebranding, une manière d’améliorer l’image de marque d’un confinement qu’une bonne partie de la population ne prenait plus au sérieux. Faire suffisamment peur aux Ontariens pour qu’ils cessent de socialiser et afin de pouvoir laisser l’économie rouler.

La Dre Barbara Yaffe, le David Williams et la Dre Eileen de Villa arrivent à une conférence de presse.

De droite à gauche : la Dre Barbara Yaffe, le Dr David Williams et la Dre Eileen de Villa (archives)

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Pendant ce temps, les experts qui conseillent le gouvernement donnent des signaux contradictoires. La médecin hygiéniste en chef adjointe, la Dre Barbara Yaffe, prévenait lundi que les restrictions sanitaires mises en place depuis le 26 décembre ont été largement insuffisantes.

Son collègue (et patron) le médecin hygiéniste en chef semble être sur une autre longueur d’onde, c'est-à-dire celle de Doug Ford. Lorsque les journalistes lui ont demandé jeudi si des mesures sanitaires plus sévères étaient nécessaires, le Dr David Williams a plutôt choisi de blâmer les citoyens à répétition.

Le bon jugement

Les données provinciales démontrent qu’après les foyers pour aînés, ce sont les lieux de travail qui sont les principaux foyers d’éclosion en Ontario.

Bien plus que les écoles. Pourtant, l’Ontario a depuis choisi de les fermer jusqu’au 10 février dans certaines régions. Les experts en santé publique s’inquiètent avec raison du nouveau variant en provenance du Royaume-Uni, plus répandu en Ontario et potentiellement plus facilement transmissible chez les enfants.

Mais la décision contraste avec celle de ne pas toucher aux lieux de travail, mis à part une augmentation du nombre d'inspections. Le décret exige que le télétravail soit privilégié sauf quand ce n’est pas possible, mais se fie entièrement au jugement des employeurs.

Le gouvernement de l'Ontario ne peut pas examiner des dizaines de millions de descriptions de postes pour déterminer qui peut travailler à domicile, écrit le bureau de Doug Ford. C’est pourtant précisément ce qui a été fait avec les chantiers de construction, quoique cette mesure a aussi porté à confusion.

Se fier aux employeurs est un terrain glissant, notait cette semaine le professeur adjoint à la Faculté de médecine de l'Université d'Ottawa Yoni Freedhoff dans une enfilade révélatrice (Nouvelle fenêtre) sur Twitter, qui a été largement partagée par des membres de la communauté médicale, la cheffe de l'opposition Andrea Horwath et le député Chris Glover, notamment.

Deux marcheurs au cimetière Mount Pleasant, à Toronto, passent près d'une affiche qui demande de respecter l'écart sanitaire.

L'Ontario est en confinement depuis le 26 décembre.

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Le docteur Freedhoff a demandé aux internautes ontariens qui ne se considèrent pas comme travailleurs essentiels de se manifester si leur employeur exigeait d’eux qu’ils se rendent au travail.

Il a publié des dizaines de réponses qui font sourciller : des employés du secteur médical dont l’entreprise refuse de faire le virage du papier au numérique. Des employés de bureau d’entreprises privées et publiques dont les collègues ne portent pas de masque, ou dont les patrons refusent d’autoriser le télétravail pour aucune raison valable : un vendeur de roulottes, une comptable, un designer graphique.

Doug Ford aurait dû ordonner la fermeture de davantage d’industries et interdire la vente de produits non essentiels, disaient cette semaine le maire et le président de la Commission de la santé publique de Toronto. Mais la pression du secteur privé est forte.

C’est sans compter les tensions internes. Les discussions ont été longues et houleuses autour de la table du cabinet de Doug Ford sur la nécessité de déclarer à nouveau l’état d’urgence. Certains députés progressistes-conservateurs ne se gênent pas pour critiquer à voix haute le confinement, assez pour se faire montrer la porte.

Doug Ford pourrait toujours réajuster le tir si la situation continue de dégénérer, comme il l’a fait en novembre. Mais pour l’instant, il espère que la majorité d’Ontariens qui se sont rassemblés durant les Fêtes a entendu son message.

Un pari risqué. Les données cellulaires montrent qu’ils ne se gênent pas pour défier les règles. Doug Ford disait le 8 janvier que de nouvelles projections allaient nous faire tomber en bas de notre chaise, mais en fin de compte, même si elles sont très inquiétantes, elles ne diffèrent pas grandement de celles présentées avant Noël. Et malgré l'urgence du moment, l’ordre de rester chez soi n’est entré en vigueur qu’une semaine plus tard.

L’état d'urgence est un message fort qui a résonné au printemps. Dix mois plus tard, le même message aura-t-il le même effet? On l’espère. Sans quoi, les prochaines semaines risquent d’être les plus difficiles qu’auront connues les Ontariens depuis le début de la pandémie.

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