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Analyse

Les bombes à retardement de Mike Pompeo

Plan rapproché de Mike Pompeo, devant un drapeau des États-Unis.

Le secrétaire d'État, Mike Pompeo

Photo : Getty Images / MANDEL NGAN

L’administration Trump en est à ses derniers jours, mais sa politique étrangère va laisser beaucoup de traces embêtantes, voire salissantes, pour l’équipe de Joe Biden qui se met en place.

Quelques jours avant le grand départ, Washington est presque en état de siège, mais une partie du monde également, du fait des ruades finales de l’éléphant républicain.

Le secrétaire d’État Mike Pompeo, dernier fidèle entre les fidèles du président sortant, y veille.

Du 9 au 12 janvier, une semaine avant de vider les lieux, il a multiplié les annonces tonitruantes, voire provocatrices, concernant l’Iran, la guerre au Yémen, les relations avec Cuba ou encore avec Taïwan.

L’administration sortante laisse derrière elle, avant de partir, toute une série de bombes à retardement à l’interne bien sûr, mais aussi – on le voit mieux maintenant – à l’international.

Provocations en série

Le samedi 9 janvier, Pompeo annonçait qu'il levait les restrictions formelles sur les contacts entre les responsables américains et taïwanais : un geste agressif de Washington à l'égard de Pékin, et un cadeau empoisonné pour Taipei.

Le dimanche 10 janvier, le département d’État désignait les rebelles houthis du Yémen comme organisation terroriste, au grand scandale des organisations humanitaires qui ont mis en garde contre les conséquences désastreuses que cette désignation aurait pour les efforts diplomatiques et les opérations d’aide, dans un pays démoli par la guerre.

Le lundi 11 janvier, le secrétaire d’État classait officiellement Cuba comme État parrain du terrorisme. Un retour anachronique de la guerre froide en plein 21e siècle.

Et finalement, le mardi 12 janvier, Pompeo, sans preuve, accusait l'Iran d’être soutien et sanctuaire du groupe terroriste Al-Qaïda, relançant la crainte que l’administration Trump, tout juste avant de partir, décide de frapper militairement le régime de Téhéran.

Une série de provocations ou de nuisances potentielles, adressées tout autant aux pays concernés qu’à l’administration Biden.

Un cadeau empoisonné offert à Taïwan

Une femme prononce un discours à une tribune.

La présidente de Taïwan Tsai-Ing Wen prononce un discours lors de la fête nationale, en octobre 2020.

Photo : Reuters / ANN WANG

Pourtant, si l’on revient sur ces grosses annonces, on pourrait faire valoir qu’au moins en ce qui concerne Taïwan, voilà un allié qui pourra se trouver conforté, du fait que, selon cette décision du département d’État, il ne doit y avoir plus aucune restriction dans les relations d’État à État entre Washington et Taipei.

Washington en est presque à considérer Taïwan comme un pays indépendant.

À première vue, ça peut ressembler à un beau présent au gouvernement de la présidente Tsai Ing-wen, en butte à l’hostilité et aux menaces continuelles de Pékin. Mais si on y regarde de plus près, on peut y voir plutôt un cadeau empoisonné et une bombe à retardement.

Même à Taipei – une capitale qui en effet cherche la reconnaissance et l’aide du reste du monde dans son face-à-face lourd et périlleux avec une Chine menaçante – on est assez intelligent, aujourd’hui, pour prendre cette dernière déclaration avec des pincettes.

Les administrations américaines successives ont soigneusement géré leurs relations avec Taïwan, quasi-pays indépendant de facto que les États-Unis (comme la plupart des autres États dans le monde) ne reconnaissent pas formellement, pour ménager leurs relations avec Pékin.

Mais en faisant exploser ainsi le statu quo, l'administration Trump pourrait forcer celle de Joe Biden à une confrontation plus directe avec la Chine. Le geste de Mike Pompeo est moins mû par la sollicitude envers les convictions indépendantistes et démocratiques des Taïwanais, qu’un coup de griffe contre la Chine et un embarras pour Joe Biden.

Il y a eu certes un ou deux officiels taïwanais pour se réjouir publiquement, comme l'envoyé de Taipei à Washington, Bikhim Hsiao. Mais d’autres, plus haut placés et plus circonspects, à commencer par la présidente Tsai Ing-wen elle-même, se sont abstenus.

Tsai, une femme à la fois déterminée et réaliste, n’a fait aucun commentaire dans les jours qui ont suivi l’annonce de Mike Pompeo. Elle a ses raisons, et de bonnes.

Au Yémen, la catastrophe humanitaire

Un mère avec sa fille souffrant de malnutrition dans un hôpital à Sanaa, la capitale du Yémen.

Un mère avec sa fille souffrant de malnutrition dans un hôpital à Sanaa, la capitale du Yémen.

Photo : Reuters / KHALED ABDULLAH

Sur le Yémen maintenant, le département d’État s’est prononcé sur l’un des deux grands protagonistes de cette guerre meurtrière qui massacre des civils depuis plus de cinq ans.

Guerre déclenchée en mai 2015 par une campagne de bombardement de l’Arabie saoudite, un pays lourdement armé par la France et les États-Unis. Washington a annoncé que les rebelles houthis, opposés au pouvoir officiel de Sanaa (la capitale), eux-mêmes soutenus par l’Iran, constituaient désormais un groupe terroriste (catégorie officielle du département d’État).

On peut certes discuter du fait que, dans cette guerre où l’Arabie saoudite est la principale responsable des destructions, épidémies et disettes, les Houthis, qui contrôlent une bonne partie du territoire national, ne sont pas non plus des enfants de chœur, et qu’ils ont eux-mêmes commis des crimes de guerre.

Les agences humanitaires, qui ont réagi très vite et très fort à l’annonce de Washington, soutiennent que cette désignation va faire en sorte qu'il ne sera plus possible d'acheminer sur le terrain l'aide humanitaire, la nourriture et les médicaments. Toutes choses dont les Yéménites sont tragiquement dépendants, dans un pays dévasté par bientôt six ans de conflit.

Voilà un autre geste dont le but est d’embêter l’administration de Joe Biden, alors qu’elle entend se montrer moins complaisante que l’administration Trump dans ses relations avec l’Arabie saoudite et Israël.

D’un point de vue géopolitique, Pompeo veut accentuer l’alliance très forte développée, sous Donald Trump, entre les États-Unis, Israël et plusieurs pays du Golfe au détriment des civils comme les Yéménites et les Palestiniens.

Les Palestiniens qui se sont vus totalement déclassés sur la scène géopolitique durant les quatre années de l’administration Trump, obsédée par son hostilité à l’Iran et totalement alignée sur Israël.

Cuba : retour au 20e siècle

Enfin, Cuba… Cuba se voit désigné par Washington comme État parrain du terrorisme : appellation au parfum rétro, qui a longtemps été appliquée par Washington au régime de Fidel Castro, mais qui avait été abandonnée par l’administration Obama.

Barack Obama qui, on peut le rappeler, avait fait son voyage spectaculaire à La Havane en 2016.

Encore là, il s’agit de défaire ce qui a été fait par l’administration précédente, et de semer des mines pour la suivante.

Une femme marche sur un trottoir à La Havane.

Une femme marche sur un trottoir près d’un mur sur lequel est reproduit un drapeau cubain, à La Havane, le 12 janvier 2021.

Photo : AFP / YAMIL LAGE

Donald Trump a développé une véritable obsession contre tout ce qui porte la marque de son prédécesseur.

Cuba, parrain du terrorisme? On peut discuter du régime de La Havane, de son incapacité à se réformer et à se démocratiser de l’intérieur. De son envie, surtout à ses débuts, d’exporter sa révolution avec ce que ça pouvait représenter, à l’époque de la guerre froide, du point de vue de la démocratie dans le monde, ou des intérêts américains.

Mais en 2021, le fait de désigner officiellement Cuba comme terroriste (pour l’aide au Venezuela? Aux rebelles de Colombie?), c’est pousser le bouchon un peu fort et ramener des catégories du 20e siècle en plein 21e siècle.

Et une fois de plus, tout faire pour mettre des bâtons dans les roues de l’administration Biden. Une administration qui, déjà, va en avoir plein les bras sur le front intérieur.

Reconstruire après le passage de l’ouragan Trump sera un défi énorme, semé d’embûches et de mines explosives, plusieurs placées là délibérément dans le simple but de nuire.

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