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« Et s'il y avait une autre solution? » : une vidéo remplie de déclarations trompeuses

L’auteur de cette vidéo virale voudrait ouvrir la discussion sur des manières différentes de gérer la pandémie au Québec, mais plusieurs des arguments qu’il avance sont trompeurs.

Gabriel Thibert regarde la caméra. Le mot ATTENTION est superposé sur l'image.

Cette vidéo de Gabriel Thibert a été vue plus de 950 000 fois depuis le 6 janvier.

Photo : Capture d'écran Facebook

Une vidéo dans laquelle l’entrepreneur et investisseur immobilier québécois Gabriel Thibert plaide pour une approche différente pour combattre la pandémie de COVID-19, sans confinement généralisé, est devenue virale sur Facebook, cumulant plus de 950 000 vues et 30 000 partages depuis le 6 janvier. Si l’intention de la vidéo était selon lui d’alimenter des discussions et des débats, il n’en demeure pas moins que plusieurs des données qui y sont présentées sont fausses ou trompeuses.

Je veux qu’on s’arrête uniquement aux faits. Oublions le temps d’un instant nos croyances, nos opinions. Essayons juste de prendre du recul sur la situation actuelle et avoir une vue d’ensemble pour comprendre réellement tous les enjeux et prendre les meilleures décisions collectivement, dit Gabriel Thibert en début de vidéo.

Il relativise ensuite la situation dans les hôpitaux ainsi que la dangerosité du virus SRAS-CoV-2 en s’appuyant sur diverses statistiques, affirmant qu’on pourrait limiter les dommages collatéraux du virus si les citoyens qui sont peu à risque vivent normalement et que les personnes plus vulnérables s’isolent.

Dire les choses les plus simples qui paraissent les plus évidentes, dans les situations complexes, sont la plupart du temps fausses, a réagi André-Pierre Contandriopoulos, professeur émérite en administration de la santé à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, après que nous lui avons présenté la vidéo.

Toute son argumentation, elle est là. Il fait des raccourcis en permanence, et des raccourcis tels qu’on a une logique d’argumentation qui a priori semble vraie, mais qui, compte tenu de la complexité de la situation dont il parle, arrive à des conclusions qui sont fausses, résume M. Contandriopoulos.

André-Pierre Contandriopoulos tient un micro lors d'une conférence.

André-Pierre Contandriopoulos, professeur émérite en administration de la santé à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Photo : Courtoisie Youtube

C’est un sentiment que partage l’épidémiologiste et biochimiste Kevin L’Espérance, qui a lui-même publié en ligne une réplique à la vidéo de Gabriel Thibert (Nouvelle fenêtre) pour rectifier les faits y sont présentés.

Je trouve ça très humble et correct de se questionner, mais c’est important de le faire avec les bonnes données. Chaque chiffre doit être interprété dans un contexte. Autrement, si on ne prend pas en considération le contexte de ces chiffres-là, on peut leur faire dire ce qu’on veut. La vidéo ne représente pas bien le portrait de la situation au Québec actuellement, croit Kevin L'Espérance.

Des statistiques trompeuses sur le système de santé

Gabriel Thibert commence son argumentaire en relativisant des données liées à l’achalandage dans les hôpitaux et au personnel soignant.

Il y a plus de 500 établissements de santé au Québec : 150 hôpitaux, 250 CHSLD, plus de 650 000 employés dans le réseau de la santé. En date d’aujourd’hui, il y a 1300 hospitalisations dues à la COVID. Ça peut paraître comme beaucoup, mais quand on y pense, ça représente une moyenne de 4 à 8 patients par hôpital. 4 à 8 patients par hôpital. Donc, avec un budget de 45 G$ par année, une population de 8 millions, vous me dites qu’on n’est pas capables de supporter 4 à 8 patients de plus par hôpital? s'interroge-t-il.

D'abord, ce n'est pas l'ensemble du personnel du réseau de la santé qui traite les malades : il y a 22 180 médecins actifs au Québec (Nouvelle fenêtre) ainsi que 78 2014 infirmières (Nouvelle fenêtre). Certains d'entre eux et elles sont absents du travail, notamment en raison de la COVID-19.

Pour ce qui est du nombre de patients par hôpital, Gabriel Thibert explique en entrevue téléphonique qu'il a trouvé cette statistique en divisant le nombre d’hospitalisations COVID en date du 6 janvier par le nombre d’hôpitaux qu’il a trouvés dans ses recherches.

Il est important de noter que ce n’est pas l’ensemble des 109 (Nouvelle fenêtre) (et non 150) centres hospitaliers du Québec qui reçoivent des patients COVID-19.

Dans ses directives cliniques aux professionnels et au réseau de la santé pour la COVID-19 (Nouvelle fenêtre), le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) indiquait en octobre que 41 centres hospitaliers sont désignés COVID-19. Au total, 390 lits aux soins intensifs et 1704 lits d’hospitalisation étaient réservés aux patients atteints de la maladie. Face à la récente recrudescence de la situation épidémiologique, Montréal a d’ailleurs augmenté sa capacité de lits le 13 janvier.

Un infirmier au chevet d'un patient.

41centres hospitaliers sont désignés COVID-19 au Québec.

Photo : La Presse canadienne / JONATHAN HAYWARD

Au-delà des chiffres purs et durs, quatre experts du domaine médical, dont une qui partage le sentiment général de M. Thibert en ce qui concerne des approches différentes et plus ciblées pour faire face à la pandémie, nous ont affirmé que lancer une statistique comme celle-là sans contexte ni nuance occulte la réalité complexe du fonctionnement d’un hôpital en temps de COVID-19.

De nombreux protocoles associés aux tests COVID-19, à l’isolement de patients infectés ou en attente d’un résultat, à la désinfection de salles où passent des patients infectés et de nombreuses autres mesures censées éviter des éclosions au sein de la patientèle et du personnel soignant viennent engorger le système de santé, le rendant moins efficace qu'avant la pandémie.

Un patient COVID ne peut pas être admis comme un patient qui a un rhume ou qui s’est cassé un bras. Il passe dans des filières particulières, il mobilise des gens de façon particulière, il désorganise le fonctionnement de l’hôpital et demande une mobilisation de ressources considérable. Ce sont des patients qui entraînent des dysfonctionnements et des perturbations complètement différentes de quelqu’un qui arrive à l’urgence et qui s’est fait mal, illustre André-Pierre Contandriopoulos.

La charge de travail qu’exige un patient COVID-19 hospitalisé va bien au-delà des statistiques, explique la microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste au CHU Sainte-Justine Caroline Quach.

Ce sont des hospitalisations qui durent, qui s’accumulent dans le temps. Il faut voir ça comme une vague qui monte et où on est près du point de rupture en centre hospitalier. Ce n’est pas pour rien que le gouvernement a commencé à regarder les algorithmes de délestage et de priorisation des patients aux soins intensifs. Je pense qu’on ne peut pas prendre ça à la légère, soutient-elle, rappelant que les capacités hospitalières et les situations épidémiologiques varient d’une région à l’autre.

Les calculs qui sont faits comme ça sur le coin d’une napkin, ça ne fonctionne pas.

Une citation de :Dre Caroline Quach, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste au CHU Sainte-Justine

En entrevue, Gabriel Thibert n’a pas voulu répondre si, selon lui, la manière de présenter ces statistiques était réductrice ou pas.

Le but est d’ouvrir la discussion sur le fait que [...] quand il y a un problème dans la société, il faut prendre le problème dans son ensemble. Oui, il y a la COVID, oui il y a les protocoles à respecter, mais tout le reste des dommages collatéraux qui sont là, on les écarte, estime-t-il.

Des hôpitaux occupés comme d’habitude?

Dans sa vidéo, Gabriel Thibert mentionne ensuite que le système de santé québécois va mal depuis plus de 30 ans. Est-ce que c’est vraiment nouveau, et est-ce que ça justifie de fermer la société au grand complet, de détruire l'économie, de créer des milliers de faillites, des dépressions de suicides et plus?, demande-t-il.

Joint au téléphone, l’entrepreneur a clarifié l’idée qu’il voulait véhiculer à ce passage de la vidéo.

Le discours est que les hôpitaux sont surchargés et qu’ils sont surchargés depuis 20 ans. Chaque année, il y a des articles qui disent que les hôpitaux manquent de lits. Ma femme était infirmière auxiliaire, elle a quitté le réseau de la santé pour cette raison-là. Elle faisait du temps supplémentaire obligatoire, et on l’appelait 10 à 15 fois par jour pour qu’elle rentre quand même dans ses deux jours de congé. C’est sûr que tu ne crées pas un système de santé en santé quand t’agis de cette façon-là, a-t-il expliqué.

S’il est vrai que les urgences des hôpitaux sont débordées depuis de nombreuses années, il faut faire attention aux comparaisons entre la situation prépandémique et pandémique, sensiblement pour les mêmes raisons que la statistique de 4 à 8 patients par hôpital est trompeuse : elle ne tient pas compte de la réalité du fonctionnement d’un hôpital en temps de COVID ainsi que les réalités du délestage et des protocoles de priorisation pour l’accès aux soins intensifs.

Nous avons publié un article en début d’année qui aborde le sujet de manière plus détaillée.

Mentionnons d'ailleurs que bien qu'il soit impossible d’avoir des statistiques précises quant au nombre de suicides au Québec en 2020, rien n'indique qu'il y a eu une hausse ou une baisse marquée du nombre de suicides dans la province, selon le coroner en chef adjoint, Luc Malouin.

Gabriel Thibert derrière un microphone. Il regarde la caméra.

Gabriel Thibert.

Photo : Capture d'écran Facebook

Les risques de décès et les chances de survie

La vidéo présente deux statistiques pour relativiser la dangerosité du virus : le risque de décès chez les gens de 65 ans et moins est de 1 sur 300 000, et le taux de survie général est de 99 %.

La première de ces deux statistiques est erronée, concède Gabriel Thibert.

Je me suis fié aux chiffres de Roger Hodkinson, puis après vérification, j’ai vu que c’était peut-être pas tout à fait exact, mais c’est sûr que les risques de décès pour les personnes de 30 ans et moins sont très minimes, dit-il.

Le Dr Hodkinson, un médecin canadien, a fait les manchettes en novembre dernier (Nouvelle fenêtre) pour ses fausses affirmations au sujet de la COVID-19. Il a notamment qualifié la pandémie de canular, en plus d’affirmer que le port du masque et la distanciation physique étaient inutiles.

Selon la Dre Caroline Quach, un calcul plus juste du risque de décès des plus jeunes avec les données disponibles de l’INSPQ en tranches de 10 ans d’âge (Nouvelle fenêtre) serait de diviser le nombre de décès par le nombre de cas chez les moins de 60 ans. En date du 14 janvier, cela représente une proportion de 0,11 %, ou d’environ une chance sur 900.

Pour ce qui est du taux de survie chez les personnes infectées, il est tout à fait possible qu’il soit même supérieur à 99 %, mais cela n’est pas nécessairement rassurant.

Il n’y a pas encore de consensus sur le taux de létalité de la COVID-19, soit la proportion de décès parmi l’ensemble des personnes infectées. En date du 14 janvier, il y a 236 827 cas confirmés de COVID-19 au Québec et 8878 décès attribuables à cette maladie, selon l’INSPQ. Le taux de létalité apparent (case fatality rate en anglais), qui prend en compte le nombre de morts par rapport au nombre de personnes diagnostiquées, serait donc d’environ 3,7 %.

Par contre, le taux de létalité réel (infection fatality rate en anglais) est certainement plus bas que ce que disent ces statistiques, parce qu’elles tiennent seulement compte du nombre de cas répertoriés : nombre de personnes infectées par le virus n’ont jamais été testées, et il pourrait y avoir beaucoup plus de cas que ceux qui ont été rapportés, surtout si l’on teste peu.

L’Institut Pasteur a estimé en juillet (Nouvelle fenêtre) que le taux réel pourrait se situer entre 0,3 % et 0,9 %, tandis que la responsable technique de la cellule chargée de la gestion de la pandémie de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Maria Van Kerkhove, a indiqué en août (Nouvelle fenêtre) qu’il pourrait se situer entre 0,6 % et 1 %, selon différentes études.

Maria Van Kerkhove en conférence de presse.

Maria Van Kerkhove, de l'Organisation mondiale de la santé.

Photo : Reuters / Denis Balibouse

Cela peut ne pas sembler beaucoup, mais c'est assez élevé étant donné que le virus peut se transmettre facilement, a expliqué cette dernière à l’époque.

Il est important de noter que le taux de létalité apparent de la grippe saisonnière se situe à environ 0,1 % (Nouvelle fenêtre), selon plusieurs estimations. Cela voudrait dire que son taux de létalité réel est encore plus faible, et que même dans les scénarios les plus optimistes, le virus SRAS-CoV-2 est nettement plus mortel que la grippe. C’est sans mentionner qu’il est nettement plus transmissible, que les nouveaux variants peuvent l’être encore davantage, et que certains patients souffrent de symptômes persistants longtemps après leur infection (Nouvelle fenêtre).

L’OMS et les confinements

Même l’OMS, qui sont corrompus à l’os, ont dit que les lockdowns (confinements) n’étaient pas une bonne idée. Pourtant, le gouvernement Legault s’entête et le fait quand même, avance Gabriel Thibert dans la vidéo.

Cette affirmation est trompeuse, et souvent répétée en ligne comme argument contre les confinements. Le point de vue de l’OMS est plus nuancé que pourrait le laisser croire cet entrepreneur : elle estime plutôt que le confinement ne devrait être une solution de premier recours pour contrôler de la pandémie.

En octobre dernier, Dr David Nabarro, le responsable de la COVID-19 à l’OMS, a dit dans une entrevue avec le magazine britannique The Spectator (Nouvelle fenêtre) que nous devons apprendre à cohabiter avec le virus sans constamment fermer nos économies, ajoutant que l’OMS pense qu’il est possible de maintenir notre vie économique et sociale [...] avec un haut degré d’organisation du gouvernement et une implication de la population. Le confinement doit selon lui servir à réorganiser ses ressources et à protéger les travailleurs de la santé quand ils sont épuisés, et à organiser les tests et le traçage.

Ces propos ont souvent été interprétés à tort comme une position ferme contre les confinements – notamment par le président Donald Trump (Nouvelle fenêtre) – alors que ce n’est pas le cas.

L'OMS explique également sa position à l'égard des confinements sur son site web (Nouvelle fenêtre).

La PCU et l'inflation

Les milliards de dollars que le gouvernement imprime présentement qui va augmenter encore plus l’écart entre les riches et les pauvres. Tout ça pour quoi? Pour que les jeunes sur la PCU puissent jouer à des jeux vidéo ou aller en voyage? L’inflation que ça va créer, on va devoir le payer pour des générations à venir, dit ensuite Gabriel Thibert dans la vidéo.

Selon trois économistes que nous avons contactés, cet argument ne tient pas la route, et il y a peu de risque d'inflation importante à court et long terme.

L’économie de base de la crise est la suivante : d’une part il y a une baisse de ce qu’on appelle la demande agrégée. On consomme beaucoup moins dans cette crise, et ça, c’est plutôt quelque chose qui nous met dans une situation déflationniste, soutient Etienne Lalé, professeur au Département des sciences économiques de l’UQAM et membre du Centre interuniversitaire sur le risque, les politiques économiques et l'emploi.

L'objectif des mesures comme la PCU, qui ont pour but de fournir un revenu de substitution aux individus, est d’endiguer la baisse de la demande. Pour que ça crée de l’inflation, il faudrait que ces mesures fassent plus que compenser la baisse de la demande. Je pense qu’on n’en est pas là, ajoute M. Lalé.

Le professeur en économie à l'Université McGill Rui Castro ajoute que la PCU, qui a d'ailleurs pris fin le 27 septembre, servait justement à aider les moins nantis.

En gros, je dirais que la PCU est une mesure entièrement justifiée, qui devrait en fait diminuer l'écart entre les riches et les pauvres. C'est cependant vrai que ce genre de programme peut avoir des effets pervers au niveau des incitations, tout comme n'importe quel programme d'assurance. La PCU n'est pas un programme parfait dans ce sens, mais les bénéfices dépassent largement les coûts, surtout en situation de crise, analyse-t-il.

Il n'en demeure pas moins qu'on sortira de cette crise avec des inégalités accrues, et que cela passe principalement par le fait que les travailleurs plutôt bien payés ont plus tendance à faire du télétravail, et sont peu exposés au risque pandémique, croit Étienne Lalé.

L'impact inégal de la pandémie sur différents secteurs pourrait également affecter de manière disproportionnée les plus pauvres, fait valoir Steve Ambler, professeur associé au Département des sciences économiques de l’UQAM.

On prédit par exemple une hausse d'à peu près 5 % du prix de l'alimentation, qui va avoir un impact plus important sur les ménages à revenu faible, illustre-t-il.

Gabriel Thibert n'a pas voulu discuter de cette partie de sa vidéo en entrevue.

La déclaration de Great Barrington

Après avoir mentionné que près de 90 % des personnes hospitalisées au Québec sont âgées de 50 ans et plus (c’est effectivement environ 85 % à 88 % des personnes hospitalisées mensuellement qui ont plus de 50 ans, selon l’INSPQ (Nouvelle fenêtre)), Gabriel Thibert propose une autre voie pour combattre la pandémie.

Et si on essayait de protéger ces gens-là, plus à risque et plus vulnérables, tout en limitant les dommages collatéraux qu’on crée à nos enfants, à l’économie et à notre futur? C’est pas moi qui le dis, c’est 40 000 médecins partout à travers la planète qui ont signé la grande déclaration de Barrington : des docteurs, des chercheurs, des scientifiques, des médecins de partout très éduqués et brillants. Des gens qui disent que c’est possible de protéger des gens à risque, sans créer des dommages irréparables dans notre société. Est-ce qu’on peut juste en discuter? Mais non, aucun média ni personne au gouvernement n’en parle, dit-il.

Si on isole encore mieux et de façon plus stricte les gens à risque, mais que les enfants et gens de 50 et moins continuent de vivre normalement, on ne surchargera pas plus le système de santé tout en ayant des effets bénéfiques sur l’économie, en évitant les milliers de faillites et tous les dommages qui viennent avec. Est-ce qu’on pourrait juste y penser? Je ne dis pas que c’est la solution, mais est-ce qu’on peut en discuter?, poursuit-il, soutenant qu’on fait écoper 100 % des gens pour protéger 10 à 15 % de la population actuellement.

Fait à noter : en 2018, c’était plus de 40 % de la population québécoise qui avait plus de 50 ans, tandis que 25 % de la population avait plus de 60 ans, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux. (Nouvelle fenêtre)

Sinon, sa description de la déclaration de Great Barrington (Nouvelle fenêtre) est partiellement fausse : oui, la déclaration a plus de 40 000 signataires, mais ils ne sont pas tous des docteurs, des chercheurs, des scientifiques, des médecins de partout très éduqués et brillants. En fait, il a été démontré par Sky News (Nouvelle fenêtre) que des dizaines de noms qui y figuraient étaient faux, et que des homéopathes et thérapeutes en faisaient également partie. Elle a également été critiquée parce qu’elle était rédigée au groupe de réflexion (think tank) libertarien American Institute for Economic Research.

Mais au-delà des critiques sur sa forme, le fond de la déclaration de Great Barrington a aussi été vivement critiqué par des scientifiques parce qu’elle préconise l'atteinte de l’immunité collective en laissant circuler le virus chez les moins vulnérables. Il s’agit là d’une erreur dangereuse non prouvée par la science, selon les 6900 signataires du mémorandum de John Snow (Nouvelle fenêtre), en quelque sorte une réponse à la déclaration de Great Barrington.

Le directeur de l'Institut américain des maladies infectieuses, Anthony Fauci, a qualifié la déclaration de Great Barrington de « non-sens » et de « dangereuse » (Nouvelle fenêtre), et le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a dit qu’elle était « scientifiquement et éthiquement problématique » (Nouvelle fenêtre).

Anthony Fauci parle derrière un lutrin.

Le directeur de l'Institut américain des maladies infectieuses, Anthony Fauci, a qualifié la déclaration de Great Barrington de « non-sens » et de « dangereuse ».

Photo : Associated Press / Evan Vucci

La déclaration fournit d'ailleurs très peu de détails sur la façon de protéger les plus vulnérables, en plus de ne pas faire mention de gestes barrières comme le port du masque ou la distanciation sociale.

Ouvrir le dialogue

Gabriel Thibert est clair dans sa vidéo : la déclaration de Great Barrington n’est pas, selon lui, l’unique solution à privilégier.

Ça représente justement une piste de solution alternative, du moins, dit-il en entrevue. Ça représente peut-être une piste de solution et une ouverture vers le fait qu’on puisse en discuter tout le monde ensemble, en parler plus dans les médias, plus se questionner, plus remettre le gouvernement en question, poser les bonnes questions et avoir des réponses, ajoute-t-il.

C’est un point de vue que partage la Dre Annie Janvier, pédiatre néonatologiste spécialisée en éthique clinique au CHU Sainte-Justine et signataire de la déclaration de Great Barrington.

Le fond du message de la vidéo, c’est que c’est vrai qu’on n’a pas réfléchi à une manière d’essayer de voir les choses autrement et de vivre avec le virus en tant que société, estime-t-elle.

Il y a eu un rejet épidermique, quasiment un choc anaphylactique de la part des médias, de dire que Great Barrington, c’est de la chnoute, c’est pas bon, on met ça aux poubelles et tout le monde va mourir. Mais est-ce qu’on serait capables au Québec d’appliquer certains de ces principes-là?, se questionne-t-elle.

On dirait qu’on essaie de transformer les zones grises inconfortables en blanc et noir pour nous conforter dans notre situation.

Une citation de :Dre Annie Janvier, pédiatre néonatologiste spécialisée en éthique clinique au CHU Sainte-Justine et signataire de la déclaration de Great Barrington

La Dre Janvier est défavorable à une application pure et dure de la déclaration de Great Barrington au Québec. Elle ne pense pas, par exemple, qu’il faudrait laisser les gens de moins de 50 ans vivre comme si de rien n’était et que les personnes plus âgées doivent être enfermées chez elles, surtout avec la situation actuelle dans les hôpitaux. Je l’ai signée comme c’est quelque chose qui nous fait penser outside the box, pas nécessairement pour l’appliquer à la lettre, résume-t-elle.

Selon la Dre Janvier, Québec aurait pu faire preuve de davantage de créativité et faire travailler cet automne dans les CHSLD les personnes immunisées qui ont contracté le virus cet été, par exemple. Elle estime également qu’on pénalise injustement les étudiants en offrant uniquement des cours en ligne.

Les universités sont généralement un milieu homogène de gens peu à risque. On aurait pu leur dire : "n’allez pas voir vos grands-parents, sinon vous faites des cours en ligne", mais on n’a pas été ouverts à ça. C’est un confinement de cette partie de la population qui dure depuis environ un an et qui est plus ou moins justifié, croit-elle.

La Dre Annie Janvier parle à la caméra.

La Dre Annie Janvier.

Photo : Radio-Canada

Sachant que le risque zéro n’existe pas, la Dre Janvier soutient qu’il est possible de bâtir des espèces de murs intergénérationnels pour que ceux en santé ne contaminent pas les autres, et d’avoir des autobus destinés uniquement aux aînés ou des heures réservées pour eux dans les commerces, par exemple.

Elle estime aussi que l’aspect protection focalisée des plus vulnérables de Great Barrington devrait être davantage mis de l’avant.

Des recommandations n’ont pas été suivies. La première règle d’or en CHSLD, c’est de ne pas travailler à deux endroits. Il y en a qui travaillent encore en centre de personnes âgées le matin, et en après-midi en CHSLD. Ça, c’est aberrant, dit la Dre Janvier.

On ne protège pas bien nos personnes âgées. Elles ne peuvent pas aller dehors et marcher mais peuvent accueillir quelqu’un chez eux, à l’intérieur. Ce sont des directives contradictoires : il y a des choses sécuritaires qui sont interdites et des choses dangereuses qui sont permises. On n’a pas bien renseigné les gens. On a vu ça par exemple avec le nombre de grands-parents qui ont gardé leurs petits-enfants, juge-t-elle.

Une approche critiquée

Selon Kevin L'Espérance, la déclaration de Great Barrington a fait l'objet de nombreuses discussions dans le milieu scientifique.

On est conscients comme épidémiologistes sur différentes approches possibles, certaines qui sont plus individuelles et d’autres qui sont plus axées sur la population. Est-ce que ç’a été discuté de manière assez transparente dans les médias et par les gouvernements? Ça, je ne sais pas. Mais chose certaine, dans les corridors scientifiques, ce sont des choses qui sont discutées tous les jours, affirme-t-il, soulignant que cette déclaration crée selon lui une fausse dichotomie entre un retour à la normale et un confinement total.

La Dre Caroline Quach croit quant à elle que, dans l’absolu, il serait peut-être possible d’isoler les personnes de 50 ans et plus et laisser le reste de la population vivre normalement, mais que cela serait très difficilement applicable.

Si on était capables d’identifier des groupes chez qui il n’y a absolument pas de complications, on pourrait leur dire "écoutez, passez-vous-le, c’est correct". Le problème, c’est que dans la réalité, ce n’est pas comme ça que ça se passe. Les groupes ne sont pas étanches les uns par rapport aux autres, analyse-t-elle.

Caroline Quach parle à la caméra.

La microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste Caroline Quach en entrevue avec l'émission Décrypteurs.

Photo : Radio-Canada

Je ne pense pas que ce soit faisable dans le quotidien de dire aux gens de 60 ans et plus : "vous ne verrez personne de moins de 60 ans". Certains vont dire : "on peut réserver des plages de magasin et de resto pour les 60 ans et plus, et à ce moment-là ils ne seront pas en contact avec les plus jeunes". OK, mais les gens qui travaillent dans ces magasins, dans ces restaurants-là ont aussi une vie et ont des contacts, soutient la Dre Caroline Quach.

Je pense que c’est très difficile de diviser la société comme ça en groupes, en silos étanches. Sur papier, ça a l’air facile, mais dans la vraie vie, ça ne fonctionne pas

Une citation de :Dre Caroline Quach, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste au CHU Sainte-Justine

La microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste croit d’ailleurs qu’il est important de ne pas minimiser les risques de la COVID-19 pour les plus jeunes.

On a quand même des gens de 30 à 40 ans qui sont aux soins intensifs et qui auront des complications à plus long terme, et même chez les gens qui font une COVID relativement bénigne, je vous dirais que la fatigue à long terme, la perte de capacité respiratoire est là. Sans dramatiser, je pense que la maladie n’est pas si bénigne que ça. Si vous me donnez le choix entre l’attraper et être protégée pendant un certain temps ou ne pas l’attraper, je vais préférer ne pas l’attraper, insiste-t-elle.

La Dre Quach estime d’ailleurs que le Québec a une approche moins rigide à la pandémie que ce qui est avancé dans la vidéo de Gabriel Thibert.

Oui, on est à peu près confinés, mais ce n’est pas un stay-at-home order comme en Ontario présentement. Les entreprises fonctionnent et les enfants sont à l’école parce que l’on considère justement que cette génération-là est importante et qu’il faut leur permettre de socialiser et d’apprendre, nuance-t-elle.

Précision 15/01/21 : la traduction des propos du Dr David Nabarro a été légèrement ajustée après la publication de cet article par souci de clarté.

Précisions 12/02/21 : Les 10e et 26e paragraphes de cet article, qui ajoutent respectivement des statistiques sur le personnel de santé au Québec et sur le suicide, ont été intégrés au texte le 17 janvier 2021 dans le but d'offrir une information plus complète. Nous avions omis d'ajouter une mention de cette modification à cet article. Nos excuses.

Une version antérieure de l'article mentionnait également que la déclaration de Great Barrington [...] préconise l'atteinte de l’immunité collective en laissant circuler le virus chez les plus vulnérables . Il aurait plutôt fallu lire qu'elle préconise l'atteinte de l’immunité collective en laissant circuler le virus chez les moins vulnérables. Cette erreur d'inattention a été corrigée.

Précisions 18/02/21 : Une version précédente de l'article mentionnait que l'OMS a réitéré sa position à l'égard du confinement sur son site web le 31 décembre. La date était plutôt celle d'une mise à jour de la page web en question concernant l'immunité collective. Ce passage a été modifié par souci d'exactitude. Nous avons également modifié le passage où nous écrivions que, selon Kevin L'Espérance, il était faux de dire que la déclaration de Great Barrington a été passée sous silence dans le milieu scientifique. Cette phrase pouvait porter à confusion et a été modifiée par souci d'exactitude.

À lire aussi :

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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