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Le délestage, une stratégie contestée

Le manque de ressources pousse le réseau de la santé à faire des choix déchirants.

Une patiente âgée transportée sur une civière par des ambulanciers.

Des CHSLD continuent d'envoyer à l'hôpital des usagers atteints de la COVID-19, souvent à la demande des familles.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Radio-Canada

Des médecins québécois s'inquiètent des conséquences du délestage et dénoncent la priorisation absolue dans les hôpitaux des patients infectés par le coronavirus.

Faute de lits ou de personnel, le fort délestage en cours raccourcit l'espérance de vie de nombreux patients, souvent plus jeunes que ceux admis pour des complications dues à la COVID-19, fait valoir Rafik Ghali, chirurgien vasculaire à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont et à l'Hôpital Santa Cabrini, dans l'est de Montréal.

Est-il juste d'agir ainsi? Il faut se poser la question, parce que, quand on fait du délestage, on traite de moins en moins ces patients-là, dit-il.

Et ce n'est pas un problème qu'on va rattraper dans un ou deux mois, quand tout va être fini : c'est un problème d'années, poursuit le Dr Ghali.

On ne sera pas capable de rattraper tout ça. Il y a du monde qui va payer – du monde qu'on aurait pu guérir et qu'on ne sera pas capable de guérir.

Une citation de :Rafik Ghali, chirurgien vasculaire

Selon le Dr Ghali, Québec doit revoir sa stratégie, notamment en ce qui concerne les usagers des CHSLD.

Si quelqu'un a une survie de six mois ou une survie d'un an, est-ce qu'il devrait être à l'hôpital avec la COVID?, demande-t-il. Il faut arrêter de faire semblant que cela n'existe pas et qu'on est capable de traiter tout le monde. Clairement, on n'est plus capable de traiter tout le monde.

Le Dr Ghali donne l'exemple de sa propre mère, qui est décédée en septembre dans un CHSLD. Il [n'était pas] question de la transférer dans un hôpital de soins actifs, parce que ça aurait pris la place de quelqu'un qui avait besoin de cette place-là, explique-t-il.

Choisir qui vivra

Les médecins, lesquels pourraient bientôt devoir déterminer qui sera traité aux soins intensifs et qui – faute de ressources – ne pourra pas y être admis, se heurteront eux aussi à un choix déchirant, explique sa collègue Karine Chagnon, qui vient de recevoir une formation sur le « triage avancé ».

Un score va être attribué à chaque patient selon sa condition médicale, explique la pneumologue. Pour une même place, s'il a par exemple moins de 20 % de chances de s'en sortir [par rapport à quelqu'un qui aurait un meilleur score], on va dire à la famille, au patient et à son médecin : non, on l'admet pas aux soins intensifs.

C'est complètement déstabilisant de penser qu'on est rendus là, affirme la Dre Chagnon. Par contre, ça amène une autre question : est-ce que tous les patients qu'on admet à l'hôpital et aux soins intensifs actuellement devraient y être?

On sait qu'en CHSLD, l'espérance de vie moyenne est de 18 mois, rappelle-t-elle. Est-ce que ces gens-là – qui ont eu le droit à leur vie, qui sont souvent très âgés et qui ont eu une vie active –, est-ce qu'on doit prolonger leur vie à eux au détriment de gens plus jeunes qui n'ont pas encore eu droit à leur pleine vie?

La Dre Chagnon sait que la question est délicate. Mais le Québec, pense-t-elle, n'a plus le choix d'y réfléchir. À cause du délestage, plusieurs de ses patients apprendront trop tardivement qu'ils ont un cancer du poumon ou qu'ils seront opérés trop tard pour pouvoir guérir.

On traite d'emblée le patient COVID sans se questionner, déplore la pneumologue. On diminue la chance de survie d'une tonne de personnes au détriment de gens qui n'ont peut-être pas de potentiel de survie.

Est-ce qu'on ne pourrait pas avoir une façon de faire un triage des patients qui nécessitent de façon urgente des soins, mais qui n'ont pas la COVID?

Une citation de :Karine Chagnon, pneumologue

Selon les deux médecins, un temps d'arrêt est nécessaire. Et la société québécoise doit avoir le courage de se poser des questions difficiles. Pour sauver des vies, et parce que les choix qui sont faits aujourd'hui auront des conséquences pour des années à venir.

La question que tout le monde se pose

Les docteurs Ghali et Chagnon expriment ce que tout le monde se pose comme question, selon Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ). Est-ce qu'on va continuer de façon dogmatique [à prioriser ceux qui souffrent de la COVID-19] en lésant tous les autres patients?

On ne veut pas être accusés d'eugénisme [...], mais il y a aussi une question de dignité dans tout ça, a expliqué jeudi la Dre Francoeur à ICI RDI, en faisant référence aux familles qui exigent que leurs proches en CHSLD, qui souffrent souvent de problèmes cognitifs, soient transférés à l'hôpital lorsqu'ils contractent la COVID-19.

Mourir tout seul aux soins intensifs, si on ne comprend pas ce qui se passe, c'est une agression totale pour l'individu qui est couché dans le lit!

Une citation de :Diane Francoeur, présidente de la FMSQ

La situation, cela dit, est loin d'être simple, soutient Paul Brunet, PDG du Conseil pour la protection des malades.

On ne garde pas un malade qui a besoin de soins aigus dans un CHSLD, a-t-il affirmé jeudi au Téléjournal Grand Montréal, rappelant que l'article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés stipule que chacun a droit à la vie.

Chaque personne a le droit d'être traitée convenablement pour les soins dont [elle] peut avoir besoin parce que sa vie est en danger; c'est l'avertissement, la remarque, le conseil que donne le Conseil pour la protection des malades aux médecins et au gouvernement dans le contexte actuel, a indiqué M. Brunet.

Avec des informations de Jean-Sébastien Cloutier

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