•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Un « bouclier canadien » pour éviter les confinements en yo-yo et une troisième vague

Des épidémiologistes et des économistes estiment qu'il faut avoir « presque zéro » nouveau cas par jour avant de penser au déconfinement.

Des affiches indiquant les consignes à respecter à cause de la pandémie de COVID-19 dans les autobus de Saskatoon Transit.

Des affiches indiquant les consignes à respecter à cause de la pandémie de COVID-19 dans les autobus de Saskatoon Transit.

Photo : Radio-Canada / Trevor A Bothorel

Le Québec et l’Ontario viennent de resserrer leurs mesures de confinement. Mais déjà, des experts avertissent que sans interventions sur les vraies causes des éclosions et sans plan de déconfinement, le Canada risque de subir une autre vague d’infections au printemps.

D’un point de vue épidémiologique et économique, ce genre de confinement en yo-yo qu’on continue de voir, ça ne marche pas, c’est le chaos et c’est démoralisant. Nous sommes toujours en train de nous battre contre une courbe exponentielle, dit Jean-Paul Soucy, l'un des membres du groupe COVID Strategic Choices.

Selon ces experts, si les provinces ne changent pas de cap, le Canada pourrait avoir jusqu’à 9000 nouveaux cas par jour lors d’une troisième vague au printemps. Et même si le Canada réussit à vacciner 3 millions de personnes d’ici la fin mars, le nombre de personnes hospitalisées pourrait continuer de dépasser les 3000.

« Les infections chez les jeunes vont continuer dans les prochains mois, parce qu’ils n’auront pas été vaccinés. Si les moins de 60 ans sont moins à risque de mourir de la COVID-19, ils sont tout de même à risque d’être hospitalisés. Et le système de santé continuera d’être submergé », prévient M. Soucy, qui est étudiant au doctorat en épidémiologie à l'École de santé publique Dalla Lana de l'Université de Toronto. Rappelons que près de 30 % des Canadiens hospitalisés en raison de la COVID-19 ont moins de 60 ans.

C’est pourquoi ce groupe, composé d’experts canadiens en santé publique, d'épidémiologistes et d'économistes, propose la stratégie dite du bouclier canadien. Ils estiment que les gouvernements et le public doivent dès maintenant battre le fer pendant qu'il est chaud avec un confinement strict en vue de réduire à presque zéro le nombre de nouvelles infections.

Plus le niveau de base des nouvelles infections est bas, plus il sera facile de contrôler la transmission communautaire et la propagation des variants provenant du Royaume-Uni et de l’Afrique du Sud, qui sont plus facilement transmissibles, affirment-ils.

Il y a beaucoup d'incertitudes avec ces variants, et en réduisant la transmission, nous pouvons moins les craindre, en attendant d’avoir vacciné la majorité de la population, explique Jean-Paul Soucy.

Nous savons que les vaccins arrivent, c’est pourquoi il faut donner un dernier coup. C’est la seule façon de sauver notre été.

Une citation de :Christopher Cotton, Université Queen's

Objectif : COVID presque zéro

Pour y arriver, le groupe d'experts affirme que les politiciens doivent d’abord changer leur stratégie.

Au grand désarroi de Jean-Paul Soucy, les gouvernements semblent avoir abandonné l’idée d’aplatir la courbe comme au printemps. Ils parlent désormais de gérer la flambée de nouveaux cas, une erreur importante à son avis. On l’a vu en Europe, ils réduisent un peu les cas, relâchent les règles, et la courbe augmente de nouveau.

Si le Canada continue avec cette stratégie d’atténuation, plutôt qu'en adopter une d’élimination, comme le propose le bouclier canadien, le pays risque de connaître une troisième, voire une quatrième vague avant que la campagne de vaccination soit terminée.

La ligne est très mince entre avoir une épidémie sous contrôle et hors de contrôle. On marche toujours au bord du précipice. C’est pourquoi il faut réduire les cas à presque zéro.

Une citation de :Jean-Paul Soucy, École de santé publique Dalla Lana

Le groupe estime qu’il faut impérativement imposer un confinement strict de quatre à six semaines. Ainsi, il serait possible de réduire de 75 % les nouvelles infections de COVID-19. Mais pour atteindre cet objectif, il faudra resserrer les règles, notamment dans les milieux de travail et pour les voyageurs.

Ce confinement serait suivi d'un ensemble d'interventions ciblées et du maintien de certaines restrictions pour que les cas continuent de diminuer.

La clé de cette stratégie est de maintenir le taux de reproduction effectif (Rt) entre 0,85 et 0,90 jusqu'à ce que le Canada ait moins de 40 nouveaux cas par jour. Cela permettrait de réduire le rythme de transmission à moins de 1, ce qui veut dire qu’une personne infectée transmet le virus à pas plus d’une personne.

Pour y arriver, il faudrait que le nombre de cas continue de diminuer de 2,5 % à 4 % par jour, ou de 17 % à 25 % par semaine. 

En maintenant un Rt de 0,85, le Canada pourrait avoir moins de 40 nouveaux cas par jour durant 17 semaines, soit environ 120 jours. En ce moment, il y a près de 8000 nouveaux cas par jour au Canada et le Rt est au-dessus de 1 dans la majeure partie du pays. Si la stratégie du bouclier canadien avait été mise en place le 1er janvier 2021, le Canada aurait pu atteindre cet objectif d'ici le 1er mai.

Si ces objectifs semblent difficiles à atteindre, ils ne sont pas impossibles, dit M. Soucy. Les gouvernements devront toutefois prendre des décisions difficiles et devront convaincre la population que ce dernier grand confinement permettra d’aplatir la courbe au maximum.

Tout le monde est tanné, admet l'épidémiologiste et chargée de cours à l'École de santé publique de l'Université de Montréal Nimâ Machouf.

Bien qu'elle n'ait pas participé à l'élaboration de cette stratégie, elle pense aussi qu'il est urgent d'agir maintenant. Tant qu'à prendre beaucoup de mesures graves, comme un couvre-feu au Québec, il faut concentrer tous nos efforts, il faut prendre toutes les mesures possibles. Ça va être très dur pendant une période, mais au moins cette période sera très courte. Tant qu'à avoir un couvre-feu, fermons tout, tout ce qui n'est pas essentiel, fermons tout pour un mois. Au moins, il y aura un espoir de pouvoir revivre.

Le fardeau ne peut pas être seulement porté par la population

Les employés de l'usine de transformation de viande Cargill en train de désosser des morceaux de bœuf.

L'usine de transformation de viande Cargill a été un des sites d'éclosion les plus importants en Amérique du Nord. La famille d'un travailleur de cette usine mort de la COVID-19 a porté plainte à la police contre son ancien employeur pour négligence criminelle.

Photo : Radio-Canada

Encore faut-il que le confinement en soit vraiment un. Jean-Paul Soucy estime qu’il y a présentement trop d’exceptions aux règles et trop d’incohérences dans les messages adressés à la population.

Mme Machouf ajoute que les provinces comme le Québec et l’Ontario font à moitié leur part et font peser le gros du fardeau sur les particuliers.

Le gouvernement nous demande de faire notre part, de rester à la maison, de suivre le couvre-feu. Mais si on nous demande autant, il faut qu'il fasse sa part aussi.

Une citation de :Nimâ Machouf, épidémiologiste

Par exemple, plusieurs industries et manufactures au Québec poursuivent leurs activités avec peu de restrictions et d’inspections, alors que près de la moitié des éclosions surviennent dans les milieux de travail.

Les autorités devraient non seulement augmenter les inspections, mais aussi offrir un soutien aux entreprises essentielles pour qu'elles appliquent le maximum de mesures sanitaires.

Selon Mme Machouf, on laisse également trop de jeu dans l’interprétation de ce qui est considéré comme étant essentiel.

Je ne suis pas certaine que construire une motoneige soit essentiel en ce moment, déclare-t-elle. Les industries n’ont pas le devoir de s'occuper du bien-être de la population. Leur devoir, c'est de faire des profits. Alors, c'est au gouvernement de leur dicter ce qui devrait rester ouvert.

M. Soucy ajoute que si Ottawa refuse de fermer complètement les frontières, il devrait être beaucoup plus strict par rapport à la quarantaine des voyageurs. Le système d’honneur ne fonctionne pas, dit-il.

Nous payons le prix pour nos règles lousses pour les voyageurs. Je ne comprends pas pourquoi on refuse d’imposer des mesures plus strictes, déplore-t-il.

Il donne l’exemple de l’Australie, qui impose une quarantaine de 14 jours dans un hôtel à l’arrivée au pays, aux frais du voyageur.

Le groupe d’experts demande aussi plus de tests rapides, notamment dans les écoles et les milieux de travail, où la majorité des éclosions ont lieu. Ainsi, il serait plus facile de cerner rapidement les éclosions et de les circonscrire.

Sans savoir où se fait la transmission, le gouvernement est dans le noir. On a l’impression qu’on fait beaucoup, mais on a finalement peu de résultats.

Une citation de :Jean-Paul Soucy, École de santé publique Dalla Lana

Mme Machouf s’étonne par ailleurs que plusieurs politiciens refusent de dire clairement au public que le virus se transmet par aérosols. Québec, sur la question des aérosols, néglige énormément la chose. Le gouvernement a exactement le même comportement sur les aérosols qu'il a eu sur les masques au printemps. On agit tout le temps en retard sur tout.

En fait, le ministère de la Santé du Québec reconnaît la possibilité d’une transmission aérienne, mais considère qu’il s’agit d'une transmission peu contributive.

Sans plus d'interventions ciblées des gouvernements, poursuit Mme Machouf, des mesures extrêmes comme le couvre-feu ne réussiront jamais à faire baisser de façon significative le nombre de nouvelles infections.

Elle rappelle qu’il n’y a pas une méthode qui soit 100 % efficace et qu'il faut une série d’interventions pour réduire la transmission. Elle donne en exemple la méthode du fromage suisse, suivant laquelle chaque mesure (tranche de fromage) a des trous (des failles), mais qu’il est possible d’empêcher le virus de se faufiler dans la communauté en appliquant plusieurs couches.

Ces failles dans la chaîne de transmission vont neutraliser l'effet du couvre-feu. Si on ne voit pas l'effet du couvre-feu, la population sera totalement déboussolée et on va perdre confiance en nos moyens de pouvoir contrer le virus.

Une image montrant qu'il faut plusieurs types d'intervention pour se défendre contre la COVID-19

Cette version est une adaptation du modèle créé par le professeur James T. Reason en 1990. Dans une version plus récente, on a ajouté la couche « contrôle des frontières ».

Photo : Ian MacKay / Université Queensland

À lire aussi Contrôler la pandémie avec le modèle du fromage suisse

Des seuils précis pour commencer le déconfinement

Et si les provinces, finalement, en employant les moyens qui s'imposent, réussissent à faire diminuer le nombre de cas, quel sera alors le plan pour sortir du confinement?

Selon les balises du bouclier canadien, éliminer les mesures sanitaires trop rapidement serait d'entrée de jeu une grave erreur. On sait que si on ouvre tout, les cas vont remonter en flèche, dit M. Soucy. Ce serait mieux de prolonger un confinement d’une semaine ou deux plutôt que de risquer de nouvelles éclosions en yo-yo.

Il tient à rappeler à la population qu’il faudra garder en place certaines mesures sanitaires et restrictions jusqu'à ce que la majorité des Canadiens aient été vaccinés d’ici la fin de 2021.

Les gouvernements devraient mieux expliquer au public que la vie ne retournera soudainement pas à la normale après les quatre à six semaines de confinement, mais que le déconfinement se fera de façon graduelle, et sur une période de plusieurs mois.

Une citation de :Jean-Paul Soucy, École de santé publique Dalla Lana

Par exemple, si les restaurants risquent d’être fermés jusqu’au printemps, il veux mieux avertir les entrepreneurs immédiatement plutôt que de faire miroiter une réouverture prochaine. Il vaut mieux dire à la population la vérité : il reste encore quelques mois difficiles à surmonter.

M. Soucy et Mme Machouf souhaitent également que le gouvernement précise au public quels sont les seuils à atteindre pour rouvrir certains secteurs de l’économie. Par exemple, à certains endroits aux États-Unis, si le nombre de cas est de plus de 25 pour 100 000 habitants, les écoles sont fermées. Au Canada, le taux se situe présentement à plus de 200 dans cinq provinces.

Les paliers de couleur introduits par le gouvernement du Québec ont bien fonctionné, selon Mme Machouf, parce que les zones étaient déterminées en fonction de seuils très précis, comme le taux de cas actifs et d’hospitalisations. Donc, pourquoi ne pas avoir de tels seuils pour bien expliquer le processus de déconfinement?

La stratégie du bouclier canadien ne dit pas qu’il faudra garder tout fermé pour les prochains mois, ajoute Christopher Cotton, titulaire de la Chaire Jarislowsky-Deutsch en économie et politique financière et professeur d’économie et directeur de l’institut John Deutsch de l'Université de Queen’s. Nous disons qu’il faut rouvrir intelligemment pour s’assurer que le nombre de cas continue de diminuer.

Tout fermer pour sauver l’économie à long terme

Afin d'évaluer l’impact économique du bouclier canadien qu'ils proposent, les membres de l'équipe du COVID Strategic Choices ont appliqué un modèle économique utilisé lors de catastrophes naturelles.

Une catastrophe comme un tremblement de terre peut mettre un frein à l’économie. On a observé ce qui se passe dans un tel cas et comment ce modèle peut s’appliquer à la pandémie, rappelle M. Cotton.

Il n’y a pas de doute que les mesures de confinement ont un effet négatif sur l’économie. Mais ce chercheur estime qu’il est impératif de donner un dernier tour de vis pour réduire le nombre de cas à presque zéro et pour permettre à tous les Canadiens de reprendre leurs activités régulières.

Il n’y a pas de solution miracle. Il y a seulement des compromis. Ceci, à mon avis, est le meilleur compromis pour réduire les coûts et réduire les infections.

Une citation de :Christopher Cotton, professeur d’économie et directeur de l’institut John Deutsch de l'Université de Queen’s

Selon les calculs de ce groupe, les confinements moins sévères, mais qui reviennent à répétition, sont beaucoup plus dommageables à long terme pour l’économie qu’un seul confinement sévère.

M. Cotton rappelle qu’une reprise économique prend plusieurs mois.

En ayant des confinements à répétition, le temps que l’économie commence à peine à aller mieux, on se retrouve avec une nouvelle vague d'infections et on doit tout refermer de nouveau, explique-t-il. Les petits gains économiques qu’on fait entre deux confinements disparaissent aussitôt qu’on referme l’économie.

Il donne l’exemple des provinces atlantiques, qui ont connu un ralentissement économique plus faible que le reste du Canada en 2020, malgré des restrictions assez sévères. L’Australie, Taïwan et la Nouvelle-Zélande ont eux aussi réussi à éviter les pires contrecoups économiques de la pandémie.

Si l’impact économique doit être envisagé, il ne doit pas dicter la stratégie de santé publique, dit M. Cotton. Ajustons notre soutien économique en fonction des prévisions épidémiologiques.

Notre dossier COVID-19 : ce qu'il faut savoir

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !